Le cheval de Troie

Jugeant la mesure politiquement trop risquée, Jean-François Lisée a renoncé à étendre au cégep les dispositions de la Charte de la langue française qui régissent l’accès à l’école primaire et secondaire anglaise. Pendant ce temps, on assiste à une constante progression du bilinguisme dans le réseau collégial français, qui est en voie de devenir un véritable cheval de Troie linguistique.

Le gouvernement Charest avait déjà autorisé le cégep de Saint-Laurent et son voisin anglophone, le collège Vanier, à instituer des programmes bilingues de sciences humaines et de sciences de la nature, qui ont accueilli leurs premiers étudiants à l’automne 2013. Dans le secteur privé, les collèges Brébeuf et Marianapolis avaient déjà établi une collaboration de ce genre.

Le collège de Bois-de-Boulogne offrira à son tour un programme de DEC bilingue en sciences de la nature conjointement avec l’autre grand établissement anglais de niveau collégial à Montréal, le collège Dawson, à compter de l’automne 2018. Les grandes lignes en ont été arrêtées à l’occasion d’une réunion tenue le 23 mai, dont Le Devoir a obtenu un compte rendu. Les cours de chimie et de biologie seraient donnés à Bois-de-Boulogne, ceux de physique et de mathématiques à Dawson.

Pour les deux établissements, les avantages sont évidents. Dawson fonctionne au maximum de sa capacité et ses laboratoires sont saturés. Inversement, Bois-de-Boulogne pourra s’ouvrir à une nouvelle clientèle, qui viendra éventuellement compenser une baisse d’effectifs qui affecte l’ensemble du réseau français.

Le phénomène n’est pas que montréalais. À Québec, où la population anglophone est d’à peine 1 %, le collège Saint-Lawrence déborde et doit refuser plus de la moitié des demandes, alors que les trois cégeps francophones ont perdu 13,5 % de leurs effectifs en quatre ans, rapporte L’aut’journal dans son dernier numéro. Le collège Mérici, qui est privé, offre déjà un DEC bilingue et le cégep de Sainte-Foy a annoncé son intention d’augmenter le nombre de cours offerts en anglais.


 

Chaque année, quelque 4000 francophones et allophones passent du secondaire français au collégial anglais, soit l’équivalent d’un gros cégep, ce qui fait dire au mathématicien Charles Castonguay que le libre choix au cégep est un « suicide linguistique ». Plus de la moitié des étudiants des cégeps anglais ne sont pas des anglophones. Est-ce bien le rôle du réseau français que de favoriser cette course au bilinguisme ?

Personne ne peut nier l’avantage d’une connaissance fonctionnelle de l’anglais, à plus forte raison quand on vit en Amérique du Nord, mais nier tout risque d’anglicisation serait jouer à l’autruche. Bon nombre de non-anglophones qui s’inscrivent au cégep anglais le font avec l’intention avouée de poursuivre des études universitaires dans la langue de Shakespeare.

Sans être automatique, il y a manifestement une incitation à adopter au travail la langue dans laquelle on a été formé. Comment convaincre les nouveaux arrivants et les petites entreprises de l’importance de travailler en français si les francophones de souche et les allophones déjà installés ici se mettent à l’anglais ?


 

Le gouvernement Marois n’avait pas voulu révoquer l’autorisation que son prédécesseur libéral avait accordée au cégep de Saint-Laurent. La possibilité qu’elle soit un jour étendue à d’autres établissements du réseau public était une « question hypothétique », disait-on. Une évaluation devait être faite à l’été 2015, mais le PQ a été renvoyé dans l’opposition dès le printemps 2014.

Ce n’est certainement pas le gouvernement Couillard qui va s’opposer à des initiatives qui correspondent parfaitement à sa vision du Québec de demain. Le premier ministre l’a encore répété la semaine dernière : selon lui, aucune menace ne pèse sur le français. Dès lors, pourquoi empêcher la jeune génération de « s’ouvrir sur le monde », n’est-ce pas ?

L’idée de faire du cégep une sorte de carrefour n’est pas mauvaise en soi. En 2001, le rapport de la Commission des états généraux sur l’avenir du français avait proposé d’en faire « un lieu d’approfondissement de la culture québécoise et de perfectionnement des langues » en multipliant les échanges de groupes d’étudiants francophones et anglophones.

La Commission avait rejeté l’extension de la loi 101 au niveau collégial, mais les cégeps anglophones ne connaissaient pas la popularité d’aujourd’hui. Certes, il faut répondre au désir légitime de maîtriser l’anglais, mais ces échanges seraient moins inquiétants si l’obligation de s’inscrire à un cégep francophone assurait un tronc commun et un environnement francophone de base.

Jean-François Lisée craint de s’aliéner les jeunes et la « diversité », qui sont devenus une véritable obsession au PQ. Il est vrai que les sondages sont inquiétants, mais ce n’est pas en sacrifiant l’essentiel au clientélisme qu’il va se refaire une crédibilité. Les délégués au congrès de septembre prochain devraient y réfléchir. Où en serait le Québec si le PQ avait été aussi timoré il y a quarante ans ?

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39 commentaires
  • Patrick Boulanger - Abonné 23 juin 2017 06 h 31

    Merci M. David pour cette chronique. Bien que je ne sois vendu à l'idée d'étendre la loi 101 aux cépeps, je ne suis pas non plus opposé à cette proposition. Bref, votre écrit de ce matin aide à garder cette idée dans l'actualité tout en alimentant ma réflexion.

    • Robert Beauchamp - Abonné 23 juin 2017 14 h 27

      Il m'est d'avis que le cour primaire devrait être enseigné uniquement en langue maternelle, et les étudiants possédant ainsi mieux leur langue maternelle auront plus d'aisance à mieux traduire leur pensée dans une autre langue. Aux niveaux supérieurs nul doute que ces intelligences sauront apprendre une seconde langue comme toute autre matière plus avancée et souvent plus compliquée. Les Danois apprennent tous l'anglais, mais tous les Danois parlent TOUS Danois. Peut-on en dire autant de tous les Québécois? Et de tous ces étudiants anglos et allos fréquentant les CEGEP où les examens de français seraient de la frime? Comment se fait-il alors? Elle est là la menace, entretenue par un clientélisme politique honteux.

    • Raymond Labelle - Abonné 23 juin 2017 15 h 21

      Aucun gouvernement péquiste n'a étendu la loi 101 aux cégeps – et il ne faut pas perdre de vue l'ensemble des propositions Lisée, plus audacieuses que tout ce qu'ont fait les gouvernements péquistes précédents. Et l'ensemble de la situation du français au Québec. Selon ces propositions:

      - les seuils d'immigration seraient ajustés en fonction de notre capacité d'accueil et d’intégration et la détermination de ce seuil serait déterminée par le Vérificateur général.

      - La proposition Lisée exigera des immigrants économiques (sur lesquels le Québec a le contrôle) une connaissance intermédiaire ou avancée du français avant même qu'ils ne mettent les pieds au Québec. C’est chez les immigrants ne connaissant pas le français que la francisation est la plus difficile. Il s'agit d'une des façons les plus efficaces pour refranciser le français - la population immigrante étant celle qui croît le plus rapidement. Pour ce qui est de réfugiés - rémunérés pour apprendre le français.

      - la langue de travail - la francisation s'étendra aux entreprises de 25 à 49 employés - qui couvrent une vaste part du marché du travail.

      - connaissance du français chez nos concitoyens qui fréquentent le système scolaire anglophone - la maîtrise du français sera nécessaire pour obtenir son DEC ou un diplôme universitaire.

      Si ces mesures étaient adoptées, sur une longue période, y en aurait pas de problème de défrancisation du Québec. Aucun changement constitutionnel requis.

      Faudrait-il en plus étendre la loi 101 aux cégeps? Dans l'absolu, peut-être (j'en parle dans une autre intervention), mais déjà les mesures ci-dessus exigent beaucoup de courage politique, tout en étant efficaces.

      Il ne faudrait pas perdre de vue l’ensemble du portrait et trop s'attacher à la question particulière de l'application de la loi 101 aux cégeps, quoique l'on pense de cette mesure particulière.

    • Patrick Boulanger - Abonné 23 juin 2017 17 h 47

      @ M. Labelle

      « Si ces mesures étaient adoptées, sur une longue période, y en aurait pas de problème de défrancisation du Québec » (M. Labelle).

      M. Labelle, j'ignore si les mesures misent de l'avant par le PQ sont suffisantes pour protéger à long terme le français au Québec. cette question me dépasse - contrairement à vous. Cela dit, si le PQ prend le pouvoir lors des prochaines élections, il devra garder en tête que ça va peut-être être sa dernière chance de la mettre en place. « [V]oici le pourcentage de voix obtenues par le PQ depuis sa fondation en 1968. Élections de 1970 (23,6%); 1973 (30,22%); 1976 (41,37%); 1981 (49,26%); 1985 (38,69%); 1989 (40,16%); 1994 (44,75%); 1998 (42,87); 2003 (33,24%); 2007 (28,35%); 2008 (35,17%); 2012 (31,95%); 2014 (25,38%) » (Josée Legault).

      Évidemment, je suis conscient que promettre l'application de cette mesure controversée peut aider à accentuer le déclin du PQ - bien que je ne sois pas convaincu de cela.

    • Patrick Boulanger - Abonné 23 juin 2017 22 h 06

      @ M. Labelle

      « plus audacieuses que tout ce qu'ont fait les gouvernements péquistes précédents »?

      Plus audacieux que la loi 101, M. Labelle?

    • Raymond Labelle - Abonné 24 juin 2017 00 h 13

      "Plus audacieux que la loi 101, M. Labelle?" Patrick Boulanger.

      Le mot "audacieux" n'est peut-être pas le mieux choisi - trop subjectif. Fallait-il plus d'audace pour adopter la loi 101 qu'il n'en faudrait pour adopter ces mesures? Je ne sais pas. Mais elles demandent quand même un certain courage politique.

      Disons que ces mesures, qui auraient pu être adoptées en plus de celles déjà adoptées, comme la loi 101, ne l'ont pas été.

      Mon point est que l'on critique ces propositions comme si elles étaient une capitulation alors qu'elles font davantage que ce qu'aucun gouvernement du PQ n'a jamais fait et qu'il est clair à leur face même qu'elles sont efficaces.

      Un peu comme la loi 101 a fini par faire l'unanimité parmi les 4 principaux partis politiques, il serait souhaitable que de telles mesures puissent aussi faire l'unanimité parmi les 4 principaux partis politiques étant donné l'évolution de la situation du français au Québec.

  • Robert Beauchamp - Abonné 23 juin 2017 07 h 17

    Les étudiants étrangers

    On est rendu là. Pour rentabiliser les places disponibles, on offre des cours en anglais aux étudiants étrangers. Nos bons petits étudiants francophones ayant été bien élevés, feront comme leurs parents et s'exprimeront en anglais dès qu'ils entendront un accent étranger. Vive l'intégration. Ainsi l'anglais envahira de plus en plus les corridors et plusieurs de nos étudiants auront oublié comment se dit DNA en français. Les allophones qui pèsent lourd dans le clientélisme libéral, pourront compter de plus en plus sur les gens d'affaire néo-libéraux qui ont investi les c/a dans les sphères supérieures de nos institutions d'enseignement. De plus, il sera de moins en moins nécessaire de frapper à la porte de McGill, même nos universités offrent des cours complets en anglais. L'anglais deviendra la priorité dans l'embauche chez nous, et les nôtres et les autres (les non intégrés) auront l'opportunité de pouvoir travailler dans n'importe quelle province canadienne ainsi qu'aux États-Unis ayant été bien formés et préparés par nos bons soins et grâce à notre esprit d'ouverture à payer pour répondre aux besoins de nos bons voisins, mondialisation oblige dirait-on. L"éducation marchande est bien en selle grâce entre autre aux grands donateurs et affairistes tels les Desmarais/HEC et autres possédants égocentriques souvent appelés philanthropes qui veulent le bien des autres.

  • Jean Lapointe - Abonné 23 juin 2017 08 h 03

    On ne peut être fédéraliste et souverainiste en même temps

    «Les délégués au congrès de septembre prochain devraient y réfléchir. Où en serait le Québec si le PQ avait été aussi timoré il y a quarante ans ?» (Michel David)

    On ne peut pas tout faire en même temps. On ne peut pas adopter des mesures susceptibles d'éviter le pire au cas où on resterait une colonie du Canada et on ne peut pas en même temps prendre tous les moyens possibles pour tenter de convaincre les Québécois d' opter pour l'indépendance. Il faut faire un choix à un moment donné.

    Tant que monsieur Michel David ne le fera pas ce choix-là ses conseils n' auront pas d'intérêt.

    On ne peut pas être fédéraliste et souverainiste en même temps. Et les points de vue que l'on adopte dépendent du choix que l' on a fait. Et les stratégies également.

    Si on choisit d'être souverainiste on doit se comporter comme un souverainiste et si on choisit d'être fédéraliste on va se comporter inévitablement comme un fédéraliste, comme le fait Philippe Couillard.

    J'espère que les délégués vont se comporter comme des souverainistes et non pas comme s'ils étaient encore des fédéralistes. On ne peut pas voir les choses de la même façon que les fédéralistes et de la même façon que ceux qui ne prennent pas position quand on a choisi d'être souverainiste. Il est important il me semble d'en être conscient.

    Ce n'est pas une question d'être timoré ou pas comme le prétend Michel David. Ce n'être pas être timoré que de vouloir l'indépendance de son pays. C'est voir certaines choses autrement que les voient les vrais timorés c'est-à-dire ceux qui ne prennent pas position.

  • Raynald Rouette - Abonné 23 juin 2017 08 h 27

    Pas le goût à la fête...


    Être «Québécois» ne veut plus rien dire!

    Plus besoin d'un cheval de Troie!

    • Patrick Boulanger - Abonné 23 juin 2017 18 h 13

      M. Rouette, laissez donc le désespoir à ceux qui se pensent éternels. Si la question du français au Québec vous touche, rehaussez vos manches et impliquez-vous au sein d'une organisation qui défend le français au Québec (si vous en avez les capacités). Il y en a plusieurs et s'il n'en n'existe aucune d'en votre coin, rien ne vous empêche d'en mettre une sur pied (si vous en avez les capacités).

  • Claire Dufour - Inscrite 23 juin 2017 09 h 02

    En cette veille de Fête Nationale...

    Où pour ce qui en reste, votre chronique tombe à point. Mais est-ce un peu trop tôt ou un peu trop tard pour en parler? Poser la question c'est peut-être y répondre. Étant une nationaliste et indépendandiste de la première heure(jentends les jeunes se dire''encore un vieux croûton qui émet son opinion). Mais notre langue, n'est-elle pas ce qui nous reste en fin d'héritage. Ne pas tergiverser et imposons-la aux CEGEP et de grâce, arrêtons d'avoir peur. Car pour moi, le qualificatif timoré est un eupémisme.