C'est la vie!: Homme sweet homme

Le mâle est fait. On lui propose à lui aussi des crèmes aux antiradicaux libres, à l'extrait de plancton thermal et de feuilles d'olivier. Sa trousse de toilette comprend des exfoliants à la chair de concombre mentholée, du gel pour cheveux flasques au cappuccino, du vernis à ongles transparent comme ses intentions pour mettre ses sandales en valeur cet été. On lui vend des besoins et des teintures capillaires pour rehausser les reflets de sa pigmentation naturelle, des bobettes en microfibres avec soutien vous savez où, de la lotion après-rasage antistress, des séances d'épilation pour chasser l'ours qui hiberne dans son dos, des chirurgies au laser pour faire mentir son passeport. Usé, le passeport, comme le mot «jet-setter». Le décalage horaire laisse des cernes.

Désormais, pour être heureux, séduisant, désiré et populaire, il doit présenter une version policée de son armure. Lui qui, il n'y a pas si longtemps, rêvait des courbes de Porsche et de Ferrari s'éprend de Versace ou Dolce & Gabbana avec le même élan esthétique. Il fréquente le spa de jour en cachette pour s'offrir un combo facial-pieds comme il allait jadis au bordel.

Une carrosserie astiquée ne suffit pas, ce serait à la portée de n'importe quel nouveau riche qui sait faire la différence entre une casquette Roots et une commandite. Il lui faut également être cultivé, informé, à l'avant-garde, avoir feuilleté le dernier GQ et afficher suffisamment de confiance en lui-même pour ne pas se laisser démonter par la complexité d'un présentoir chez Body Shop. Le dandy urbain (aussi appelé métrosexuel) peut passer du club privé de Daniel Langlois à l'encan des oeuvres de Riopelle avant de terminer la soirée sous un jeté en cachemire tout en sirotant un scotch bien tourbé pour revoir Les Ailes du désir de Wim Wenders à Artv. Il flirte avec le snobisme sans jamais en abuser car il sait se rendre sympathique et séduisant. Le dandy urbain a su rester naturel comme la laine de son costard.

Un hybride entre Jack Carter le privé hip et James Bond l'espion slick, entre Oscar Wilde le dandy homosexuel et Arsène Lupin le croqueur de diamants, entre David Beckham le viril footballeur victime de la mode et Ewan MacGregor l'acteur à la nonchalance étudiée, cet homme-là n'existe-t-il que dans la publicité, dans les médias et dans l'imaginaire des femmes ou des gais? En tout cas, c'est suffisant pour vouloir aspirer au Métrostar de la personnalité masculine de l'année.

Fabuleusement gai,

sauf au lit

«Après tout, votre style s'étend plus loin que votre garde-robe et le contenu de votre pharmacie. Les connaissances, les habiletés sociales, le caractère et le sens de l'humour font partie du forfait», écrit l'auteur de The Metrosexual Guide To Style (Da Capo Press).

Notre dandy mord à l'hameçon mais ne représenterait que 20 % des consommateurs, selon des sondages menés au Québec. Toutefois, ce 20 % regroupe les trend-setters qui donneront le ton à ce qu'on trouvera chez Wal-Mart dans quelques années.

Le nouveau vice du dandy urbain l'attire dans des plates-bandes autrefois réservées aux femmes et aux gais. On assiste à une hyperféminisation de l'hétéro, qu'on a dépossédé de ses deux principales fonctions au fil des décennies: celles de pourvoyeur et de protecteur. Le guichet automatique et le 911 l'ont peu à peu remplacé.

Ne lui reste plus qu'à se limer les ongles en attendant qu'on lui trouve un rôle de soutien dans une comédie de moeurs. La télé-réalité vient de le récupérer dans l'émission Queer Eye For The Straight Guy, où il tient le rôle du bouc émissaire. On y passe une heure délicieuse en sa compagnie et celle des Fab Five, cinq gais qui entreprennent l'homme de Cro-Magnon et lui apprennent à se vêtir pour mieux se dévêtir, se laver et laver sa baignoire (quand tu peux écrire ton nom dans le fond, c'est ré-pu-gnant), décorer son loft, cuisiner un repas qui ne contienne pas trop d'hydrates de carbone, dépoiler ses narines (et passer le sécateur ailleurs... ), cultiver les bonnes manières avec les dames et développer ses talents de dandy-to-be en société. Vaste programme!

Je suis une abonnée des Fab Five depuis quelques mois et j'adore par-dessus tout leur logique esthétique, leur arrogance racoleuse, leur allure impeccable et un rien audacieuse ainsi que leur philosophie à cheval sur le cours d'économie familiale, l'oeuvre de charité et la récupération des rebuts. Même le plus mal foutu des mecs possède assez de matière brute pour en faire un homme passable. Leur devise? «Vous, mais en mieux!»

«Un regard gai ne veut pas dire une allure gaie. C'est un point de vue, une attitude réceptive face à ce qui fonctionne ou pas, au lieu de simplement accepter les choses telles qu'elles sont. C'est une ouverture à ce qui est stylisé et amusant, mais pas selon une formule prédéterminée», expliquent les Fab Five dans l'introduction de leur récent manuel du parfait dandy, qui porte le titre de leur émission.

Le succès assuré

Michel Brisson s'occupe de re-looker l'homme depuis 15 ans. Rue Laurier, sa boutique éponyme est le repère de monsieurs qui ont gagné le Métrostar de la personnalité masculine de l'année, de présentateurs de téléjournal, de collectionneurs de Gémeaux. 80 % de sa clientèle est hétéro et a entre 35 et 45 ans. «Depuis deux ans, j'entends des conversations sur l'épilation et les crèmes. Les gars ne veulent pas que leur chemise cache leurs fesses sculptées au gym», affirme Michel Brisson, qui voit dans cette recherche esthétique un fort courant urbain. «Cela fait partie de la performance d'aujourd'hui, d'une certaine course à la perfection, à l'identité, dit-il. Les filles ne veulent plus dealer avec des gars niaiseux et les gars se disent: "je ne suis pas niaiseux"... »

Le rapprochement entre la culture gaie, friande d'épilation, de coiffure et de chiffons, et celle des hétéros, plus volontairement négligée, est-elle possible dans la vraie vie comme à la télé? «Avant, recevoir un conseil d'un gai, c'était impensable, ajoute Brisson. Queer Eye nous montre qu'il y a un rapprochement entre les gais et les hétéros. La communication est plus confortable. Et puis, avoir un minimum de goût esthétique, ça devient une marque de culture et d'intelligence»

Je vous chante C'est beau un homme de Shirley Théroux ou ça va comme ça?

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- Reluqué: l'édition annuelle du Sports Illustrated, actuellement en kiosque. Ce numéro du 40e anniversaire célèbre la courbe... en veux-tu, en v'là, Ferrari peut aller jouer dans le trafic. Les nanas sont déshabillées juste ce qu'il faut et où il faut, il fait chaud et ça sent le Coppertone. Naughty, comme disent nos cousins, et sans vulgarité. Ça donne envie de se mettre au régime, et fissa, en prévision des vacances. Le centerfold est une photo d'un maillot une pièce peint sur le corps d'une sirène blonde tellement retouchée qu'on la croirait peinte elle aussi. La Vénus de Botticelli version Photoshop.

- Admiré: les pubs dans l'édition spéciale du magazine Flaunt consacrée aux hommes, «Man's Best». On ne fait pas de différence entre le contenu éditorial et commercial, mais c'est tellement beau qu'on s'en fout. La pub Absolut version gadget high-tech est d'à-propos. Un texte sur l'hygiène au masculin tente de revendiquer le droit aux vrais odeurs et dénonce ces androgynes trop conscients de leur image. Le spécial mode dandy urbain s'intitule «Hunks». Pas de quoi donner des complexes, mais ça peut donner des idées.

- Adoré: le livre Queer Eye For The Straight Guy, qui vient tout juste de paraître. Quel beau cadeau à faire à l'homme du temps présent. Tout y est pour faire ses premiers pas dans la vie avec un soupçon de classe et d'eau de toilette. En prime, tout pour apprendre à plaire à ces dames, du cours de cuisine 101 au cours «quoi lui offrir en cadeau» 201 et où l'inviter sans retomber toujours dans le classique cinoche-resto. Un must. Le site Web de l'émission est également fort bien documenté (www.bravotv.com/queer_eye_for_the_straight_guy/). À voir sur Bravo, le samedi soir à 23h45. C'est tard, mais vous en valez la peine...

- Consulté: le guide The Metrosexual Guide To Style de Michael Flocker (Da Capro Press). Tout y est sur les mêmes thèmes abordés par les Fab Five, mais en moins bien illustré et un peu plus pédant. Les films qu'il faut avoir vus, les livres qu'il faut avoir lus, les disques qu'il faut avoir entendus... En tout cas, le cours sur les bonnes manières ne peut pas nuire.

- Acheté: l'Esquire du mois d'avril. 187 choses qu'un homme devrait savoir sur les femmes. No 47: «Quelque part entre Les Monologues du vagin et La Belle et la Bête loge notre conception du féminisme. Alors, vous savez, bonne chance avec ça!» Hot and a lot! Aussi, comment s'acheter un jeans et le porter. Comment ne pas le porter. Tout ce que vous devez savoir avant d'acheter de la lingerie féminine pour elle. Et, oui, vous pouvez en offrir après la Saint-Valentin.

Écouté: le dernier disque de Paul Cargnello, Between Evils. Fond sonore très agréable pour un dandy un peu blues, folk et reggae. Cet Anglo-Montréalais nous séduit avec ses rythmes cool et ses textes qui parlent amour ou politique sans agresser.

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Le mâle à son meilleur

L'éternel masculin est en remise en question. Toutes les questions le turlupinent: l'amour, la galanterie, la courtoisie, l'élégance, le geste, la parole, le fric, le chic, la séduction, le shave et l'after-shave, la popote, le popotin, le Y dans l'X, les XX, les XXX. Chaque semaine, Joblo répond à leurs questions ou à celles qui les concernent.

Chère Joblo,

Chemise rose, chemise rose, chemise rose. Comme un mantra, ma blonde répète ces mots chaque fois qu'on met le pied dans un magasin de vêtements pour hommes. À tout coup, je lui réponds avec une moue qui ne laisse place à aucune ambiguïté: ben trop fif pour moi! En ces temps de crise identitaire de l'homme (cf. votre article de la semaine dernière), j'estime qu'il est primordial d'assumer sa masculinité sans concessions. Non?

Un homme pas rose pantoute

Cher homme de couleur,

S'il est vrai que les mots «gai» et «rose» ont longtemps été associés, n'importe quel hétéro peut revendiquer ce «rouge de fille» sans y perdre au change. S'afficher en rose est une délicieuse provocation qui titillera la femelle à l'affût du moindre signe annonciateur du printemps. Il n'en tient qu'à vous de rejoindre des millions d'aficionados. Le rose est une couleur de diplomate, c'est l'amour qui met des gants blancs. Aspirant au titre?

Pour ce qui est de savoir si vous avez ce qu'il faut pour soutenir ce que vous avancez, j'ai demandé l'avis de Michel Brisson, propriétaire de la boutique éponyme, à Montréal. Selon lui, tous les mâles de dix ans et moins peuvent porter le rose; après, ça dépend d'eux...

En d'autres mots, un homme en chemise rose doit avoir l'air suffisamment viril pour contraster avec sa chemise. Il faut assumer son rose. Ceux qui s'en sortiront le mieux avec cette couleur synonyme de raffinement et de modestie seront les bruns ou noirs bien typés, très racés, poilus, gros sourcils, gros nez. Si vous avez de la famille dans la mafia milanaise, c'est encore mieux.

Si vous avez le teint nordique, l'allure maigrichonne et ne fréquentez pas RX Salon, sautez un tour. Vous aurez l'air d'un gringalet à qui ne manque qu'un seau et une pelle pour aller à la plage.

La leçon Brisson? «Tout ce qui fait contraste avec notre personnalité est plus beau. Un vêtement fashion sur un gars trop clean, c'est fadasse.» Blondinets, donc, à vos vestes de Hell's...

Le conseil de Joblo: ne portez du rose que les jours où vous vous sentez particulièrement rosse.

Écrivez à cherejoblo@ledevoir.com.

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