Courants: Carnet de bord

Mes récentes entrevues avec des chefs de cabine chez Air France et Air Canada nous ont montré à quel point la démocratisation du transport aérien a modifié le comportement des passagers et comment la menace terroriste a rendu ceux-ci beaucoup plus concernés par leur propre sécurité dans les avions.

Aujourd'hui, Nicole Ouellet-Lévesque, directrice de vol chez Air Transat, dépeint un autre aspect du métier d'agent de bord, brisant quelques mythes au passage. «Ce qui frappe surtout depuis le 11 septembre 2001, en plus d'une meilleure collaboration des voyageurs quant aux consignes de sécurité, explique-t-elle, c'est leur plus grand respect pour notre travail: ils posent un regard neuf sur le volet professionnel de notre métier, au delà de la simple notion de service.»

Les gens comprennent mieux, en effet, que le rôle des agents de bord ne se limite pas à distribuer des couvertures et à passer le café. Qu'ils sont en quelque sorte des agents de sécurité, formés et constamment réévalués sur les procédures d'évacuation, les premiers soins, les matières dangereuses, les situations d'urgence de toute sorte et... le terrorisme.

Parmi les grands changements qui ont modifié l'attitude de la clientèle aérienne au cours des dernières années, la directrice de vol note aussi l'interdiction de fumer à bord. Car ce sont les équipages qui ont dû composer, au début, avec des fumeurs rébarbatifs, voire agressifs. «La dynamique de vol en a été complètement changée», dit-elle.

Rappelons-nous la fumée de cigarette qui se concentrait au fond de l'avion, où quelques téméraires se les grillaient l'une sur l'autre, par nervosité ou oisiveté, bien des fois avec les eaux-de-vie qui coulaient de source. Et la permission de fumer qui passait d'une rangée à l'autre, sans autre forme de séparation... «C'était difficile pour les passagers mais aussi pour le personnel», raconte Mme Ouellet-Lévesque.

Pas étonnant que l'équipage affecté à l'arrière de l'appareil se composait souvent de backbenchers sans trop d'ancienneté! «Aujourd'hui, les gens se conditionnent et nos interventions en ce sens deviennent très rares», assure-t-elle.

Nez rouge du ciel

Et il y a l'alcool, dont certains transporteurs aériens commencent à limiter sérieusement le service. C'est que l'Opération Nez rouge du ciel n'est pas encore née! Aussi veut-on éviter les problèmes liés à la surconsommation en vol. Fini, le bar ouvert en l'air. Ainsi, chez Air Transat, toute boisson alcoolisée revient aux frais du passager depuis le 1er novembre dernier.

La promiscuité, la captivité, le stress et l'environnement artificiel d'un avion en font un milieu inhospitalier dans lequel les réactions, tant physiques qu'émotives, peuvent être inhabituelles, si bien que certains lèvent le coude un peu trop fort, surtout si le coude n'a pas de coût, prenant les agents de bord pour des agents de bar... «Et parfois jusqu'à l'épuisement des stocks», raconte Nicole Ouellet-Lévesque.

Le nouveau ticket modérateur — et une économie d'argent de bord pour la compagnie, faut-il souligner — devrait donc freiner quelque peu les ardeurs, estime-t-on. Quoique, depuis sa mise en application, des gens s'essaient à consommer leur propre alcool, sorti tout droit de la valise... et que le personnel, au nom de la loi, doit confisquer.

La directrice de vol se souvient d'un passager qui avait proféré son grand rêve de détourner un avion... ou de violer un agent de bord dans les toilettes! En état d'ébriété avancé, l'individu s'était réveillé plus tard parmi les gendarmes qui l'avaient extirpé de l'appareil encore au sol. «Il avait fallu appliquer le code de sécurité exactement comme s'il s'agissait d'un véritable détournement», explique-t-elle.

Un autre voyageur avait eu la brillante idée de l'avertir de manipuler avec soin sa guitare, qui contenait une bombe: «Nous étions sur le taxi, c'est-à-dire juste avant la piste. Aussitôt informé, le pilote a appliqué les freins, les policiers sont venus chercher le passager, puis l'avion a décollé... sans lui.» Ça fait cher la boutade et ça gâche vachement des vacances. Son entourage avait beau crier à la blague, poursuit-elle, «aucun membre d'équipage ne va lésiner avec ça; tout incident doit être signalé».

Et encore, c'était avant les événements du 11 septembre... Pas de farce à faire avec la sécu, surtout par les temps qui courent. Un conseil d'ami: une fois passé les bornes de l'aire d'embarquement et les îlots de contrôle des bagages, tournez-vous la langue sept fois avant de parler!

Ciel, ma famille!

On a l'impression qu'ils naviguent toujours entre deux vols, passant d'une valise à une autre, et qu'ils ont abandonné tout espoir d'avoir des enfants avec une vie familiale normale.

Holà! Bien des agents de bord disposant d'une ancienneté raisonnable réussissent à se concocter un rythme de travail tout à fait régulier, avec des horaires pratiquement à la carte, selon leurs besoins. Sans compter la possibilité de voyager, plus ou moins longtemps, si tel est leur désir. Quel autre boulot permet cela, dites-moi? «Souvent, je suis à la maison pour le retour de l'école des enfants», souligne Nicole Ouellet-Lévesque.

En excluant le personnel de réserve, qui peut être appelé à tout moment, «c'est un sacré beau métier pour avoir des enfants!», lance-t-elle. Elle en a d'ailleurs trois. Et poursuit un baccalauréat en administration des affaires. «Je suis loin d'être l'exception: il y a aussi des agents de bord qui ont une autre occupation, qui enseignent... Dans ma situation d'emploi, je peux par exemple travailler deux jours dans une semaine ou faire mon quota d'heures mensuelles en deux semaines.» Dans la mesure où le total du temps de vol atteint 65 heures par mois, les agents répartissent leur horaire à volonté.

«On peut voyager beaucoup, mais on peut aussi choisir d'être à la maison le plus souvent. Du reste, quel parent n'apprécierait pas de pouvoir s'évader quelques jours à l'occasion, pour se retrouver et prendre un peu de temps à soi? Je considère ça comme un avantage, dans un métier quand même difficile physiquement. Nous aussi, on est à l'étroit dans des espaces confinés, puis constamment soumis aux décalages horaires et toujours à l'affût de problèmes potentiels...»

L'une des mesures d'urgence les plus pénibles qu'il lui ait été donné d'exécuter, c'est au chevet de cet homme qui avait fait un infarctus et dont elle parle encore les yeux mouillés. Pas de médecin à bord, cette fois-là. On avait dû pratiquer le massage cardiaque pendant plus d'une heure. Épuisant.

«On le fait jusqu'au bout de nos forces et jusqu'au détournement de l'avion pour un atterrissage.» Mais dans ce cas, cela n'avait pas été nécessaire: le malheureux avait rendu l'âme en vol. «Nous, il faut ensuite reprendre le service comme si de rien n'était. Alors, on met un masque et on continue, les autres passagers ignorant tout cela.»

Les directeurs de vol chez Air Transat reçoivent une formation en réanimation cardiorespiratoire (RCR). De plus, le système Medair relie les équipages à un médecin au sol, qui peut divulguer des conseils et dicter une marche à suivre. «Mais très souvent, note Mme Ouellet-Lévesque, il faut détourner l'appareil pour atterrir: même avec une trousse de bord très bien pourvue, on ne dispose pas de l'équipement nécessaire aux interventions spécialisées. Il faut dire que dans un avion, le simple fait d'étendre un passager malade s'avère déjà une opération laborieuse... »

Dieu que les agents de bord, ces anges qui veillent sur nous, voyageurs devant l'éternel, méritent diablement leur ciel.

dprecourt@ledevoir.com