Le maître d’humanité

Antoine Baby, auteur de Pédagogie des poqués (PUQ, 2005), rêve que « l’école pour tous », rendue possible dans les années 1960 grâce au rapport Parent, devienne enfin « l’école de tous ». Il s’agit, selon lui, de donner « à tous sans distinction le goût et les moyens d’apprendre de sorte qu’il ne resterait d’élèves en difficulté que ceux qui souffrent de handicaps physiques ou psychologiques chroniques ». À 84 ans, le sociologue rebelle assume le caractère utopique de sa pensée et continue de s’engager pour « que la culture de l’esprit fasse une fois pour toutes partie des manières d’être de toute la population ».

Professeur en sciences de l’éducation à l’Université Laval, Denis Simard voulait faire résonner la parole de ce penseur pour qui « la réflexion et la pratique éducatives ne doivent jamais être séparées de l’analyse culturelle, sociale et politique ». Dans Le goût d’apprendre. Une valeur à partager, il mène donc de substantiels entretiens avec un Baby qui pète le feu.

Émigration et exil

Pour le sociologue, bien penser l’école exige de l’appréhender dans son contexte social. La réussite éducative ne tient pas qu’à des variables psychopédagogiques ; elle est liée à des conditions sociales. Baby parle même de l’entrée à l’école comme d’une « émigration » et souligne que, « plus la société d’origine, en l’occurrence la famille, sera différente de la société d’accueil qu’est l’école, plus le passage de l’une à l’autre sera difficile et exigeant ».

Pour les enfants de classes moyennes ou aisées, l’émigration s’apparente généralement à une douce aventure, mais, pour les enfants de milieux défavorisés, elle peut devenir un douloureux exil. Il importe donc de rendre « l’école plus familière à l’enfant avant qu’il n’entre à l’école », notamment par des mesures comme les centres de la petite enfance, la maternelle quatre ans à temps plein en certains milieux ou d’autres programmes ayant la même visée, comme le projet L’ÉcoRéussite, pour lequel Baby n’a que de bons mots.

« L’école n’est pas neutre, affirme le sociologue. Elle est le lieu et l’enjeu des forces sociales en présence. » Pour la rendre émancipatrice pour tous, pour qu’elle forme « des citoyens autonomes et affranchis, capables d’assumer librement leur destin », il faut, clame Baby, chasser « les vendeurs du Temple ».

Critique virulent du renouveau pédagogique des années 2000, le sociologue accuse cette réforme d’avoir fait entrer la logique néolibérale dans l’éducation avec son approche par compétences, qui transforme l’école en « manufacture de main-d’oeuvre », et sa promotion de la culture entrepreneuriale, au mépris d’une « culture de promotion du travail humain salarié ». L’école, insiste Baby, n’a pas pour mission de servir l’industrie, mais de donner une « formation générale humaniste inspirée des Lumières […], affranchie de tout déterminant utilitaire immédiat ».

Culture et justice sociale

Pour devenir vraiment celle de tous, l’école québécoise doit devenir une école commune. Baby plaide donc pour la fin des subventions aux écoles privées et pour l’intégration de ces dernières au système public. Le but n’est pas d’économiser, mais de mettre fin à une logique de concurrence délétère qui mène à une forme d’apartheid social. Tous les élèves, les forts comme les faibles, souligne le sociologue de gauche, se développent mieux dans des classes hétérogènes, et la justice sociale y gagne.

Baby, qui se définit au passage comme un « socioanarchiste » inspiré par le marxisme et par Saint-Vincent de Paul, récuse l’approche technicienne qui sévit dans le système scolaire. L’éducation n’est pas tant une science qu’un art. Aussi, pour faire réussir les enfants, pour les faire accéder à la « culture de l’esprit », les enseignants n’ont pas à être des didacticiens experts, « mais bien plutôt des maîtres d’humanité (au singulier pour ce qui est des attitudes pédagogiques de base) et d’humanités (au pluriel pour ce qui est des contenus de culture générale à transmettre et à faire acquérir) ». Ils doivent être choisis parmi les meilleurs étudiants – ce qui n’est pas souvent le cas à l’heure actuelle —, recevoir une solide formation humaniste et une formation pratique inspirée par la tradition du compagnonnage.

Homme de culture animé par un souci brûlant de justice sociale, Antoine Baby est l’exemple même d’un maître d’humanité qui donne non seulement le goût d’apprendre, mais celui de se battre pour que tous le partagent.

Le goût d’apprendre. Une valeur à partager

★★★ 1/2

Antoine Baby, entretiens avec Denis Simard, PUL, Québec, 2017, 172 pages

5 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 17 juin 2017 03 h 16

    les personnes instruites sont plus capables de gérer leur vie!

    C'est vrai que le goût d'apprendre est une valeur inestimable qui peut changer la vie d'une personne. Les études démontrent que les personnes instruites sont plus capables de gérer leur vie et de faire de meilleurs choix. Ils mangent mieux et vivent plus longtemps. Ils sont même plus aptes à élire les partis politiques qui sont plus susceptibles à travailler pour le bien commun. Ils sont plus habiles à gérer leurs sentiments et à contrôler leurs désires et leurs émotions. La lecture enrichit l'être humain aussi.

  • Jean Gadbois - Inscrit 17 juin 2017 09 h 37

    Mais nous avions tout ça sous la main...

    Ici, dans notre cour: le cours classique. On y faisait ce que l'on appellait "les humanités". Éléments, synthaxe, méthode, versification, belles-lettres, réthorique, philo 1, philo 2.. De 8:00 hrs le matin à 17:30 hrs, 5 cours, récréation, activités culturelles, sports, étude obligatoire. Latin, grec, auteurs contemporains et classiques inspiraient biologie, géographie, chimie, français, math., histoire, etc..
    50 ans après son abolition, on jamais remplacé cette formation d'excellence.
    Et on est là a vouloir réinventer la roue.
    Pauvre petit Québec du "ministère de l'éducation, des sports, des loisirs de la chasse et de la pêche. Une grosse soupe de compétences vide de sens à coup de 18 milliards par année et de réformes sans vision de l'individu que l'on prétend vouloir former. Un échec aussi lamentable qu'au dessus de nos moyens humains, sociétaux et financiers qui produit 53% d'analphabètes fonctionnels.
    Une société de subalternes a été remplacé par une société individualiste et narcissique déshumanisée.
    Alouette je te plumerai.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 17 juin 2017 22 h 02

      Je me dois de dire que je suis de votre avis :un échec lamentable de formation de robots consommateurs de babioles.Tres triste tout ca.

  • Marc Therrien - Abonné 17 juin 2017 14 h 41

    En pratique


    Voilà de bien belles idées inspirantes.

    En pratique, quand vient le temps de les implanter dans le réel, elles se heurtent à la dialectique des forces oppositionnelles qui dynamise le fonctionnement du système.

    "Baby plaide donc pour la fin des subventions aux écoles privées et pour l’intégration de ces dernières au système public. Le but n’est pas d’économiser, mais de mettre fin à une logique de concurrence délétère qui mène à une forme d’apartheid social".

    La logique de concurrence et de compétition entre les privilégiés, les moyens et les défavorisés se vivra alors en un seul et même lieu. Comme on apprend souvent par contraste, l’apprentissage par l’expérience de la justice sociale pourra se faire en éprouvant de façon plus concentrée et intense les phénomènes d’injustice. C’est sur le moins d’humanité existant que peut se construire une meilleure humanité.

    « Ils (les enseignants, j’imagine?) doivent être choisis parmi les meilleurs étudiants – ce qui n’est pas souvent le cas à l’heure actuelle —, recevoir une solide formation humaniste et une formation pratique inspirée par la tradition du compagnonnage. »

    Si les enseignants ne sont pas choisis parmi les meilleurs étudiants, que deviennent ceux-ci? En général, la profession d’enseignant est peu valorisée et le salaire offert est peu attrayant pour les étudiants talentueux à la recherche d’un emploi qui « paie bien ». En attendant que le système capitalisme atteigne ses limites de telle sorte que la majorité des citoyens abandonne le rêve de l’enrichissement personnel pour demander plus de socialisme, il faudra peut-être utiliser la logique néolibérale en place pour convaincre le système de mieux rémunérer la profession d’enseignant afin d’attirer les meilleurs talents. Pour cela, il faudra trouver plus d’un esprit lumineux pouvant nous apprendre que plus d’argent et plus d’humanité peuvent co-évoluer ensemble dans la collaboration.

    Marc Therrien

    • Claude Bernard - Abonné 18 juin 2017 11 h 19

      Sauf erreur, se sont les étudiants qui choisissent de devenir professeurs et non la faculté qui choisi les "meilleurs" étudiants.
      Dans un monde libre ce n'est pas l'état qui dicte aux gens où ils vont faire carrière.
      Nationaliser l'école privée et "l'intégrer à l'école publique" est plus qu'utopique, à mon avis.
      À part Cuba et la Corée du nord, il y a des écoles privées partout, même en Chine.
      Le québec, province ou pays, a besoin de former une élite et les plus pauvres devraient y avoir accès comme les autres par des bourses et de l'aide dès le primaire.
      Triste à dire, mais l'école publique pour tous ne sera jamais aussi flexible et dynamique que les écoles privées.