Une sollicitude suspecte

Le ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes, Jean-Marc Fournier, a beau s’extasier devant la nouvelle francophilie qu’il a découverte au Canada anglais, il ne peut pas nier que la communauté anglophone du Québec bénéficie d’avantages sans commune mesure avec ceux des communautés francophones hors Québec.

Les Anglo-Québécois n’aiment pas se faire dire qu’ils constituent la minorité la mieux entretenue du monde. Personne ne conteste leurs droits et leur rôle dans la construction du Québec, mais il reste que le réseau d’institutions dont ils disposent n’a pas d’équivalent ailleurs.

Leur situation est cependant bien différente selon qu’ils vivent à Montréal, en Gaspésie ou en Abitibi. Même en région éloignée, l’anglais est certainement une réalité bien plus vivante que le français peut l’être au Yukon ou dans le nord de la Saskatchewan, mais leur isolement n’en est pas moins réel.

Malgré les représentations de l’ancien commissaire aux langues officielles, Graham Fraser, cela n’avait pas semblé émouvoir le gouvernement Couillard. M. Fraser était ressorti déçu de la rencontre qu’il avait eue au début de 2015 avec les deux ministres anglophones de son cabinet, Kathleen Weil et Geoff Kelley, de même qu’avec l’adjoint parlementaire du premier ministre, David Birbaum, lesquels n’avaient manifestement pas le mandat de promettre quoi que ce soit.

Le gouvernement semble toutefois avoir vu la lumière. Dans une lettre envoyée en janvier dernier à la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly, dont l’agence QMI a obtenu copie, M. Fournier s’inquiétait du sort des anglophones des régions. « Leur éparpillement géographique, leur faible poids démographique et le vieillissement de la population posent avec acuité l’enjeu de leur vitalité », écrivait-il. Bref, la même situation que les francophones hors Québec doivent vivre depuis des décennies.


 

Cette fois-ci, le gouvernement est passé de la parole aux actes en nommant un responsable de la coordination gouvernementale dans les dossiers qui concernent les anglophones du Québec. Le cabinet du premier ministre a également embauché un conseiller qui verra à ce que les préoccupations des anglophones soient « reflétées de la meilleure façon possible dans les décisions et orientations gouvernementales ».

Cette soudaine sollicitude paraît un peu suspecte. Pendant des années, les Anglo-Québécois étaient les premiers à reprocher aux libéraux de les tenir pour acquis, sachant très bien que leur peur de l’indépendance commandait une fidélité à toute épreuve.

En février 2014, Graham Fraser avait constaté que l’élection du gouvernement Marois, qui avait entrepris de resserrer la loi 101, avait exacerbé le sentiment d’insécurité au sein de la communauté anglophone. À l’époque, un sondage Ekos indiquait que la moitié des anglophones avaient « pensé sérieusement » à quitter le Québec au cours de l’année précédente.

Ils ont certainement poussé un soupir de soulagement quand le PLQ a repris le pouvoir, mais l’arrivée de Pierre Karl Péladeau à la tête du PQ maintenait malgré tout l’indépendance à l’ordre du jour. Son départ et la décision prise par son successeur de reporter la tenue d’un référendum à un hypothétique deuxième mandat ont changé le climat du tout au tout. L’indépendance est à son plus bas dans les sondages, la famille souverainiste se déchire et plusieurs s’interrogent sur l’existence même du PQ.

Dans ces conditions, pourquoi les Anglo-Québécois demeureraient-ils les otages du PLQ ? La CAQ a fait une profession de foi fédéraliste et François Legault leur a ouvertement tendu la main. Québec solidaire courtise également les éléments plus progressistes, et les délégués au récent congrès leur ont clairement envoyé le message qu’ils se méfiaient du PQ autant qu’eux.


 

Cette nouvelle préoccupation du gouvernement pour le sort des communautés anglophones est non seulement suspecte, elle contraste aussi fortement avec la sérénité, pour ne pas dire l’insouciance, qu’il manifeste quand il est question du français. « Ça va bien, le français, au Québec et au Canada. Les gens sont en sécurité. Ils se sentent confiants », a lancé le premier ministre mercredi à l’Assemblée nationale. À l’entendre, ceux qui s’inquiètent ne sont que des alarmistes ou des agitateurs.

Ce n’est sans doute pas un hasard si Jean-François Lisée a fait coïncider la présentation d’un nouveau projet de loi visant à renforcer le droit de travailler en français avec le regain d’intérêt du gouvernement pour le sort des communautés anglophones, mais la progression de l’anglais dans les milieux de travail, en particulier dans les secteurs de haute technologie, est une réalité indéniable.

Il était pour le moins troublant d’entendre un premier ministre du Québec qualifier de « béquille » ou de « chiffon » un projet de loi visant à tempérer l’enthousiasme souvent débridé des employeurs pour la langue de Shakespeare sans même l’avoir examiné. Il est vrai qu’on ne sait jamais sur qui on risque de tomber sur le plancher d’une usine !

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44 commentaires
  • Diane Gélinas - Abonnée 15 juin 2017 00 h 45

    Et les points de services satellites alors ???

    "Cette nouvelle préoccupation du gouvernement pour le sort des communautés anglophones est non seulement suspecte, elle contraste aussi fortement avec la sérénité, pour ne pas dire l’insouciance, qu’il manifeste quand il est question du français."

    Monsieur David, pourriez rappeler à Jean-Marc Fournier que l'Université de Sherbrooke n'a pas attendu et qu'elle s'est déployée avec les années en ouvrant un point de service à... Longueuil.

    Le gouvernement Couillard a même confirmé un point de service de l'Université McGill (!) à Gatineau : "La région de l'Outaouais aura bel et bien sa faculté satellite de médecine familiale, en collaboration avec l'Université McGill et le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de l'Outaouais."

    http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/801342/faculte

    Allez, amis des Collèges et Universités anglophones du Québec, un peu de sollicitude pour vos concitoyens des régions éloignées et ouvrez-leur des points de services satellites si non physiques, du moins virtuels... Vos professeurs pourraient ouvrir une session SKYPE pour cette clientèle. Quant aux examens, un représentant officiel de l'Institution concernée pourrait se rendre en région pour les superviser.

    Pensez-y !?!

    • Clara Saint-Jacques - Abonnée 15 juin 2017 09 h 57

      C'est vrai que les pôôôvres anglophones d'Outaouais sont très mals désservis par les 2 universités anglophones d'Ottawa qui sont chacunes 10 fois plus grandes que la toute petite UQO...

      Vous devriez demander que l'on investisse l'argent de nos taxes dans l'UQO avant d'investir dans l'assimilation des francophones en implantant dans la région une 3e université anglophone.

  • Nadia Alexan - Abonnée 15 juin 2017 00 h 52

    Vendre son âme pour être réélu!

    Monsieur Couillard doit avoir honte de mépriser son propre peuple! Il est capable de vendre son âme pour être réélu!

    • Patrick Boulanger - Abonné 15 juin 2017 10 h 12

      Mme Alexan, pour vendre son âme il faut notamment retourner sa veste par appât du gain. Je ne crois pas que ce soit ici le cas de M. Couillard...

    • Linda Dauphinais - Inscrit 15 juin 2017 10 h 19

      Je me souviens d'une personne ayant été député conservateur me dire une fois: Tout le monde a un prix! J'étais estomaquée et de répondre avec ma fougue, et bien moi, je n'ai pas de prix car je ne suis pas à vendre... Et ce M. Couillard, pourrait-il vraiment vendre son âme... en a-t-il une... Car ceux pour qui tout a un prix, pour qui tout est monnayable... n'ont pas d'âme... Ce sont les vendeurs entrés dans le Temple... Ce sont les loups entrés dans la bergerie...

    • Michel Blondin - Abonné 15 juin 2017 10 h 33

      Charest l'a déjà vendu pour quelques dollars de plus. Il paraitrait de 2 millions en 1998 sans doute « en paradis » en ajout des 75 000$ annuel!
      Couillard, de son bord, est en train de démontrer qu'il a la cruauté envers son peuple équivalant aux speakers religieux américains pour les américains. Il a la conviction de l'expert en chirurgie politique que le greffon de l'âme québécoise prendra afin de ragaillardir le grand tronc sans âme canadianiste.

    • Pierre Raymond - Abonné 15 juin 2017 10 h 51

      La vente a déjà eu lieu.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 15 juin 2017 16 h 42

      Pour vendre son âme, encore faut-il en avoir une! C'est franchement ce qui semble faire défaut à ce gouvernement.

    • Laurent Deteix - Inscrit 15 juin 2017 21 h 50

      on ne peut vendre ce que l'on a pas...!

  • Jean-Henry Noël - Abonné 15 juin 2017 01 h 18

    Le CUSM et le CHUM

    Les Anglais du Québec sont tellement forts qu'ils ont un méga-hôpital bien avant les Québécois. Pourquoi deux méga-hôpitaux ? C'était l'occasion de n'en faire qu'un commun et de mettre un frein à la dualité historique du Québec. Oui, Mc-Gill est la meilleure université du Canada. Ce n'est pas une raison pour lui édifier un méga-hôpital. Et il y a Concordia subventionné largement par Molson. L'équivalent anglais de l'UQUAM. Cette situation devrait être contestée. Mais aucun Québéois ne proteste. Cette «égalité» devrait être insupportable pour les Québécois.Nous sommes en 2017 !

    • Michel Blondin - Abonné 15 juin 2017 10 h 40

      Avec nos fonds publics aussi, il ne faut pas l'oublier. Pour un peuple parmi les plus pauvres du Canada, Couillard saigne son bon peuple pour aroser généreusement les amis des libéraux.

      Les profiteurs de ce monde , pour ne pas dire plus, ont une adresse pour s'abreuver.

    • Pierre Raymond - Abonné 15 juin 2017 10 h 53

      Il n'y a plus rien d'insupportable pour les francophones du Québec... et depuis longtemps.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 15 juin 2017 16 h 29

      Il existe au Québec un scandale systémique et récurrent : alors que la population anglophone du Québec est de moins de 10 % de la population totale, les collèges et universités anglophones du Québec reçoivent autour de 25 % des subventions gouvernementales. Ce qui revient à dire que les universités francophones ne reçoivent pas la juste part qu'elles devraient avoir.

      Qu’est-ce que M Couillard a à dire là-dessus ?

    • Sébastien Paquin Charbonneau - Inscrit 15 juin 2017 16 h 50

      Le projet de fusion des hôpitaux anglophones pour former le CUSM a été prise en 1997 et soutenue par le gouvernement péquiste de l'époque jusqu'en 2003, date de l'élection de Jean Charest. Et si ma mémoire est bonne, c'est Jacques Léonard qui était Président du Conseil du Trésor à l'époque. Un garns merci au PQ!

  • Pierre Deschênes - Abonné 15 juin 2017 06 h 07

    Les chants d'ailleurs

    On devine que la soudaine sollicitude exprimée par le premier ministre envers la communauté anglophone n'a pour but que de conforter un électorat dont on craint qu'il puisse s'étioler en cédant au chant insistant des sirènes venu d'autres partis, le spectre de de l'indépendance du Québec ayant aussi été mis sous le boisseau, du moins pour un temps, par le Parti québécois.

  • Pierre Deschênes - Abonné 15 juin 2017 06 h 28

    Je jupon

    Il est excessivement lassant de sans cesse discerner l'intention électorale derriëre chaque propos du premier ministre, le pire étant que le jupon dépasse toujours et qu'il est surprenant que le premier ministre puisse penser qu'on ne s'en aperçoive pas.

    • Gilles Théberge - Abonné 15 juin 2017 10 h 46

      Je pense qu'il le sait, mais ce n'est pas nous qu'il lui faut convaincre n'est-ce pas?

      Quant à ce qu'on le sache ou pas, il s'en fiche tout simplement. Ce qui est une façon de nous mépriser davantage