«Papa Obama»

Mise en garde : j’écris cette chronique avec un parti pris largement favorable à Obama, parti pris d’autant plus fort que j’ai eu la chance inouïe de le rencontrer et d’échanger brièvement avec lui lors de sa visite.

Ceci étant dit, le discours d’Obama que j’attendais tant m’a laissé sur ma faim, comme ce fut le cas pour plusieurs des 6000 personnes rassemblées au Palais des congrès. Je m’attendais aux envolées lyriques inspirantes des grands discours du 44e président des États-Unis. Nous avons eu droit à un cours de l’ancien professeur de l’Université de Chicago. Un cours néanmoins magistral, au sens littéraire et littéral, dont j’ai tenté de saisir pleinement la profondeur et la sagesse par un second visionnement en ligne.

Même si Obama n’est plus officiellement en fonction, il exerce encore un leadership présidentiel en raison de l’élection de Donald Trump, qu’Obama le veuille ou non. Les tenants de l’ordre libéral international se tournent vers lui afin de contribuer à maintenir leur hégémonie fragile. Ainsi, il semble qu’Obama sera condamné à défendre cet ordre tant et aussi longtemps que son successeur sera un individu aux antipodes de ses croyances. C’est ce qui explique, notamment, sa sortie encourageant l’élection d’Emmanuel Macron il y a quelques semaines. L’élection de Hillary Clinton aurait mené à un scénario différent.

Lors de son discours, Obama a défendu le libre marché et les valeurs occidentales avec une insistance qui a de quoi surprendre. Entretient-il silencieusement des critiques plus mordantes à l’endroit de sa propre présidence ainsi que des élites politique et économique occidentales ? Je le soupçonne. Toutefois, il ne peut se permettre de les exprimer trop fort : dans le jeu des perceptions, ceci pourrait créer l’impression de donner raison à Donald Trump. Obama ne peut courir ce risque s’il veut préserver l’héritage de sa présidence et soutenir efficacement l’oeuvre des Merkel, Trudeau et Macron.

C’est « Barry » le jeune idéaliste qui a propulsé Obama au rang de rock star. Nous devrons désormais nous habituer au sage « Papa Obama », celui qui ne choquera pas les institutions. Comme il l’a fait mardi, il s’affaire désormais à mettre les choses en perspective en moment de crise. À nous rappeler que l’espérance de vie à travers le monde a augmenté d’environ deux décennies au cours du dernier siècle. Que la pauvreté extrême a diminué de moitié. Qu’un nombre grandissant d’États acceptent désormais le mariage gai. Que malgré la persistance de la discrimination fondée sur la race et la religion dans toutes les sociétés, ce qui, soit dit en passant, est un commentaire à saisir pour ceux qui avancent l’inexistence du racisme, cette discrimination est néanmoins largement perçue comme injuste.

N’empêche que mardi, « Papa Obama » a aussi partagé quelques leçons utiles pour faire face à la crise de confiance qui sévit envers nos institutions.

Notons plus particulièrement son insistance à encourager la participation citoyenne afin de soutenir la démocratie. Il postule que la crise de confiance naît notamment de la perception qu’ont les citoyens de ne pas participer, au contraire des élites, aux décisions ayant un impact sur leur société. Voilà un appui non équivoque aux instances favorisant leur participation, tels les forums jeunesse et les organismes communautaires. Sur le plan comptable, ces lieux sont parfois perçus comme des coûts à éviter, mais sur le plan sociétal, ils représentent des investissements nécessaires.

Obama souligne aussi que le progrès technologique est irréversible. Nos sociétés auront ainsi à faire face, de plus en plus, aux défis que présenteront l’intelligence artificielle et l’automatisation. Il propose à ce sujet de renforcer le filet social et d’investir dans les services publics, notamment en santé et en éducation, afin de permettre aux populations de s’adapter aux changements. Pour ce faire, la volonté politique et la vision sont les ingrédients clés, selon lui.

S’il avait les coudées franches, Obama prendrait-il un peu plus la couleur de Sanders ? Nul ne le sait. Et nous ne devons pas nous en décevoir. Il y a plutôt lieu de reconnaître que si mardi, « Papa Obama » n’a pas choqué les fondements mêmes de l’ordre libéral international, il a néanmoins proposé des idées simples qui requièrent que l’État ait le courage de s’investir dans le maintien du tissu social, beaucoup plus qu’il ne le fait présentement. Quelques gouttes de sagesse dont nous devons nous abreuver, gouvernements et membres de la société civile. Obama ne nous a pas inspirés autant que nous l’aurions souhaité, mais il nous a donné des devoirs.

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8 commentaires
  • Robert Aird - Abonné 9 juin 2017 07 h 37

    Obama à la rescousse du capitalisme mondialisé

    C'est fou comment la gauche libérale oublie rapidement qu'Obama fut élu à l'aide du soutien de Wall Street. Tout comme Roosevelt avec son New Deal, Obama a sauvé le capitalisme (devenu financier plutôt que marchand, afin d'assurer une - fausse et virtuelle - croissance économique) du naufrage en versant des milliards aux banques après la crise de 2008. L'ancien président cherche à humaniser le capitalisme mondialisé, en ressuscitant l'interventionnisme étatique mise à mal par le néolibéralisme. Par ailleurs, Therese May prend la même posture en Grande-Bretagne. Il n'y a aucune remise en question de l'ordre libérale, bien au contraire, les élites libérales pensent le renforcer en montrant un visage prétendument plus charitable et progressiste. Mais cet ordre est condamné ou nous condamnera puisque la croissance infinie dans un monde fini est de plus en plus insoutenable au gré de la croissance démographique.

    • Pierre Robineault - Abonné 9 juin 2017 10 h 50

      Très juste, et il faut en dire tout autant de Trudeau qui nous endort avec des causes plus vendeuses, tout comme au très présent G7 d'ailleurs ... alors que ... Il ne faut surtout pas craindre de le dire et même de le répéter.

  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 9 juin 2017 08 h 16

    Aux collisions des mots / maux !


    Que les paroles de " Papa Obama " , sa persévérance et son courage
    nous inspirent et nous servent tous de talisman !

    " Les mots justes trouvés au bon moment sont de l'action "
    ( Hannah Arendt )

  • Patrick Daganaud - Abonné 9 juin 2017 08 h 47

    Analyse superficielle

    Un parti pris fondé« sur la chance inouïe de rencontrer brièvement Obama n'a pas des assises bien solides...

    Obama est partie prenante de la bourgeoisie néolibéraliste.

    Son messsage sur l'état du Monde ressemble à celui que mousse Bill Gates et les deux trouvent que notre planète se porte bien et mieux alors que...

    - les violences physiques et matérielles sont remplacées par les pires violences psychologiques;

    - que l'espoir d'un avenir pour notre espèce se dillue dans la fange du profit et de la spéculation;

    - et que le 1 % du 1 % écrase par millions sous son talon les proies humaines dont il se nourrit.


    « S’il avait les coudées franches, Obama prendrait-il un peu plus la couleur de Sanders ? Nul ne le sait. »

    Ben voyons donc!

    Obama a certes du charisme.

    C'est aussi la figure définitivement emblématique du premier président épidermiquement noir : la bourgeoisie néolibérale n'a pas de couleur de peau...

    Il a tenté quelques réformes fondamentales que Trump prend un malin plaisir à démembrer.

    Ce n'est pas un Sanders et ce ne le sera jamais,

  • François Beaulé - Abonné 9 juin 2017 08 h 50

    L'échec du libéralisme d'Obama and companies

    Nous avons de très bonnes raisons de détester Donald Trump et celui-ci nous en fournit de nouvelles chaque jour. Mais le fait qu'une quasi-majorité d'Américains l'a élu n'est pas un accident de l'histoire. Son élection indique l'échec du libéralisme et voilà pourquoi Obama évite de critiquer directement le nouveau président et choisit plutôt de défendre un libéralisme à bout de souffle.

    Sa personnalité attrayante et ses beaux discours servent la défense du statu quo économique dans un enrobage de political correctness. Sa présidence n'a offert que bien peu de concret aux Américains parce que l'idéologie de l'homme est obsolète. La faiblesse de son gouvernement a jeté les Américains dans les bras de Trump.

  • Jean-Henry Noël - Abonné 9 juin 2017 09 h 36

    Papa Obama

    C'est normal que Obama défende le système capitaliste. Il n'a pas besoin d'en avoir honte. N'a-t-il pas rescapé Wall Street et GM ? À grand renfort de milliards de dollars. Et Trump forcément doit faire la même chose : sauver à tout prix le capitalisme.

    Quant à émuler Bernie Sanders, il a eu huit ans pour le faire. Et il ne l'a pas fait.
    À part l'Obamacare, quel est le legs sociétal d'Obama ?