Le trumpisme est une doctrine exportable

Dans un train de banlieue, à Portland en Oregon, un homme blanc crie des insanités islamophobes à deux jeunes filles. Trois hommes se lèvent pour s’interposer. Poignardés, deux d’entre eux mourront. Le lendemain, un homme jette intentionnellement sa voiture sur dix adolescents de la nation Quinault, tuant l’un d’entre eux. Cinq jours plus tard, et pour la deuxième fois en une semaine, un noeud coulant est trouvé dans le Musée national de l’histoire afro-américaine à Washington. Dans le même temps, l’homme qui occupe la Maison-Blanche omet pendant 72 heures de louer la bravoure des samaritains qui se sont interposés dans le train, mais ne cesse de caqueter à propos de sa victoire contre Hillary Clinton. Tout ça, et plus encore, en moins de huit jours.

Le « trumpisme » c’est ça. La normalisation de la haine. C’est elle qui autorise les agents d’immigration américains (ICE) à être « hors de contrôle » (selon les termes mêmes de Trevor Timm). Celle qui leur a permis d’arrêter une femme en pleine chimiothérapie pour l’incarcérer, celle qui les a autorisés à arrêter un père venu reconduire sa fille, devant son école. Celle qui explique la prolifération des groupes haineux recensés par le Southern Poverty Law Center. Cette institutionnalisation d’une haine ordinaire est aussi celle qui voit une augmentation substantielle du nombre de décès de migrants dans les centres de détention. Celle qui mène les femmes à renoncer à leur plainte pour violence conjugale de peur d’être arrêtées à la sortie du palais de justice.

Le trumpisme, c’est institutionnaliser la colère comme mode de gouvernance. Avec, au gouvernail, un timonier qui choisit de déstabiliser l’ordre international à grands coups de boutoir, jouant les rustres, ignorant les usages diplomatiques et les conventions de base, balayant du revers de la main l’avis de ses conseillers de politique étrangère (y compris le Pentagone, qui voit dans les changements climatiques une menace à la sécurité nationale). Cet homme qui choisit de n’écouter qu’un conspirationniste délirant, Steve Bannon, autrefois paria de l’intelligentsia et désormais puissant parmi les puissants.

Qu’importe si le procureur spécial du département de la Justice, les commissions sénatoriale et de la Chambre des représentants sur le renseignement, la sous-commission sur le crime et le terrorisme au Sénat, la commission sur la surveillance et la réforme gouvernementale de la Chambre enquêtent tous sur les liens entre l’entourage du président et les officiels russes. Qu’importe si, avec le retrait de l’Accord de Paris, les États-Unis sacrifient leur leadership international (leur capacité de façonner le monde à leur convenance, mais aussi leur aptitude à régenter la planète, parfois à l’avantage de la majorité des États) et laissent le champ libre à un réagencement d’un ordre mondial sur des lignes de fracture qui restent à définir.

Le trumpisme, c’est un populisme acide qui génère le chaos sur son passage. À la tête du pays, un président passif-négatif à la tête d’un système compétitif (selon la typologie du professeur James Barber) est délétère. En d’autres termes, il ne parvient à mettre en oeuvre aucun objectif positif (en témoignent les emplois vacants de son gouvernement, la faillite de son décret antimigratoire ou de son projet sur l’assurance maladie) et tout se définit par la négativité (contre les immigrants, les Mexicains, les forestières et les agriculteurs canadiens, les femmes, les alliés de l’OTAN, les Iraniens). Avec un impact substantiel sur l’image du pays, pour la cohésion de la communauté nationale, pour les droits fondamentaux, mais aussi pour l’économie — on ne voit pas qui y gagne vraiment. Le département de la Sécurité intérieure, qui a un blanc-seing pour faire régner la loi et l’ordre ? Les Russes, qui vont pouvoir réoccuper leurs installations de New York et du Maryland, d’où ils ont été expulsés en décembre par le président Obama, en raison de leur immixtion dans la campagne électorale ? Les 26 lobbyistes qui bénéficient de dérogations au code d’éthique pour pouvoir traiter de dossiers touchant à des firmes pour lesquelles ils ont déjà travaillé ?

S’il y a une leçon à tirer de ces 133 premiers jours, c’est que désormais, avoir des valeurs humanistes, y croire, s’y tenir, les assumer, c’est en soi un programme politique. En politique étrangère, c’est même un instrument redoutable de diplomatie publique comme en atteste le (presque) retour du Canada sur la scène internationale et la stratégie offensive du nouveau président français. S’il y a une leçon à tirer, dans le secret des isoloirs où nous finirons tous par retourner, c’est que le trumpisme est une doctrine exportable. Et que nous ne sommes pas obligés de l’importer.

10 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 3 juin 2017 05 h 51

    À vous lire madame Vallet j'ai eu peur et....

    ...je crains. De profondes craintes. Des souvenirs des écrits de madame Hannah Arendt me montent et le coeur me « glacifie ». Trumpisme et si subtile déshumanisation. S'il vous plaît m'excuser ce québécisme : « Y a pu rien qui tient ». Et de me demander pourquoi le trumpisme ? Comment se fait-il que le trumpisme ait réussi à prendre le pouvoir ? Comment un être humain en arrive-t-il à choisir le trumpisme comme modèle de société ? Le trumpisme nourrit quoi chez un être humain ? Le coeur ? L'esprit ? L'âme ? Si oui, de quoi, en quoi et comment ?
    Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages.

    • Clermont Domingue - Abonné 3 juin 2017 09 h 41

      Je vous lis toujours avec beaucoup d"intérêt monsieur Bourdage.

      Quand l'égoisme extrême s'empare de la multitude,chacun ne voit plus que lui-même. La collectivité n'existe plus. La solidarité a foutu le camp. La nation disparaît. C'est le moi,moi,moi. La loi de la jungle s'impose. Nous aurions le trumpisme... Puisse notre démocratie nous en préserver.

  • Jacques Lison - Abonné 3 juin 2017 08 h 59

    Remarquable

    Votre chronique est remarquable. Je crois au sursaut humaniste qu'elle appelle. Et je crains qu'il ne demande beaucoup de courage. Entre temps j'espère que La Chute de Trump ne surviendra pas trop tard... Merci pour vos interventions toujours signifiantes.

  • Anne Arseneau - Abonné 3 juin 2017 10 h 43

    Le spectacle édifiant du «trumpisme» sera difficile à exporter..

    Si le « trumpisme » c’est la normalisation de la haine; ça fait quelque temps qu'elle «s'épanouit» dans certains milieux (notamment dans certaines radios de Québec...).

    Le «trumpisme», c'est l'apothéose de la normalisation de la haine, de la bêtise et de la désinformation. Pas son commencement...

    À mon avis, ce spectacle est tellement édifiant qu'il ne pourra qu'engendrer un mouvement de recul...comme on l'a déjà constaté en France avec l'élection «tout sauf Le Pen» de Macron.

  • Jean-Henry Noël - Abonné 3 juin 2017 11 h 56

    L'anti-trumpisme.

    Tout ce que vous rapportez et illustrez, c'est l'effet délétère du trumpisme. Toute pièce a deux faces. J'aurais aimé que vous parliez aussi de cette horde d'Américains qui sont contre Trump. Par exemple, le patron de Tesla, Elon Dusk. Plus terre-à-terre, en ce qui concerne les relations entre Blancs et Non-Blancs, il suffit de regarder les émissions du tout-puissant Netflix pour constater qu'il y a du positif dans ces relations. Tout n'est pas noir au pays de Trump. Celui-ci se plaint des médias qui travestiraient ses pensées concernant les États-Unis et le monde. Il faut admettre que l'inverse existe aussi.

  • Colette Pagé - Inscrite 3 juin 2017 12 h 08

    Trump est un ignorant. ( L'écrivain Jay McInerney)

    Le Président américain ressemble à un grand singe qui se frappe sur la poitrine pour montrer sa force et retenir ses femelles sous son joug et sa domination.

    Une force brute dénuée d'intelligence, de compassion et de raison avec un vocabulaire limitée à pas plus que 100 mots.

    Nulle doute que déclarer que le Pape "c'est quelqu'un", a dü faire au Vatican une forte impression.

    Ce Président, le plus ignorant parmi ces prédécesseurs demeure sous l'influence malifique d'un Bannon idéologue conservateur démagogue et dangereux qui souhaite faconner l'image de son pays à l'aune de ses préjugés.

    Il appert que Trump n'aime ni la littérature, ni les arts, ni la musique. Selon un de ses visiteurs, la bibliothèque de son appartement newyorkais comprend alignées sur les étagères des couvertures en cuir mais des faux livres et ses murs des faux tableaux de Renoir, de Matisse et de Picasso.

    Narcissique, Trump n'aime que lui-même et à la suite de l'écoute de CNN probablement pas tous les jours.

    En revanche, le Président aime par dessus tout l'argent, la démonstration scandaleuse de son opulence et de son pouvoir tout en s'entourant de bénits-oui-oui qui n'osent le contredire ainsi que de milliardaires reconnus pour défendre la classe moyenne.

    La honte de l'Amérique qui par ses décisions irréfléchies et ses tweets vengeurs rameneront les États-Unis après les annnée d'Obama parmi les peuples les moins progessistes de la planète et pour certains comme au Mexique parmi les pays les plus détestés.

    Heureusement les contre-pouvoirs que sont les tribunaux, le procureur spécial désigné sur le rôle de la Russie dans le processus électoral américain, le témoignage de l'ex-directeur du FBI attendu ce jeudi de même que les médias indépendants et les journalistes d'enquête veillent au grain.

    Et que la mobilisation contre ce Président menteur pathologique continuera d'augmenter avec à la clé des États, des Villes, des entreprises et des philantrophes qui montreront le vr