L’esprit de la prose

Dans le dernier livre de Louis-Karl Picard-Sioui, à un moment donné, on voit un homme d’affaires raccrocher le téléphone, avaler une dernière bouchée de croissant, ranger le pot de confiture au frigo, rincer vaisselle et ustensiles à l’eau tiède (cette précision nous est fournie), ôter sa chemise, se brosser les dents, « [scruter] son sourire pour évaluer la nécessité d’utiliser la soie dentaire », prendre un moment pour étudier, dans le miroir, la progression de sa calvitie, aligner trois cravates sur sa chemise, puis les écarter et décider de s’en passer, enfiler sa chemise dans son pantalon, et enfin « [se laisser] tenter par un joli expresso au col généreux avant de prendre la route, ce qu’il regretta amèrement lorsqu’il découvrit, une fois dans le bureau du chef, quelques gouttes brunâtres sur le bas de sa manche. »

Si vous êtes un adepte de la poésie, plus précisément de cet esprit de sérieux poétique qu’on peut retrouver dans les fulminations d’un André Breton, de cet esprit qui peut s’exprimer avec pompe et hauteur, mais demeure à la portée des âmes simplettes, et qu’un Samian, par exemple, porte jusqu’à la boursouflure égotiste dans ses poèmes rappés : « Je suis un grand pacifiste / j’ai un coeur d’amérindien » (La plume d’aigle, Mémoire d’encrier), alors vous risquez de ne voir, dans l’énumération qui ouvre cette chronique, rien d’autre qu’une encombrante accumulation de vains détails. Quel manque d’élévation !

Alors que tout ce passage vibre en fait d’un esprit prosaïque qui est une des trois mamelles de l’écriture de fiction. La prose, c’est-à-dire le « caractère concret, quotidien, corporel de la vie » (Kundera). La langue du monde comme il est, où Dulcinée redevient, dès qu’on sort des divagations grandiloquentes de Don Quichotte, une paysanne qui pue l’ail, où les personnages, pour prendre vie, doivent s’incarner, manger, faire l’amour, lâcher des vents, se brosser les dents. L’esprit de la prose, il est juste là, dans ces « quelques gouttes brunâtres » sur une manche de chemise.

Critique sans complexe

C’est un esprit qu’on n’a pas l’habitude de voir à l’oeuvre très souvent dans les productions littéraires des auteurs issus des Premières Nations du Québec, où continue de dominer largement l’idéalisation de la tradition, du passé mythique et de la parole de l’ancêtre — voir, par exemple, le recueil collectif Amun paru l’année dernière chez Stanké: « […] j’ai disposé des ossements de lièvre autour du camp, attachés à des fils comme maman faisait chez nous. “Il faut honorer l’âme des animaux”, disait-elle. Elle avait raison. » (Michel Jean, Où es-tu).

Les piliers de la tradition m’ont toujours autant dégoûté que les mangeux de balustre. Fais pas ci, fais pas ça... Leur grand air supérieur, leur fucking droiture... C’est pas comme si ça avait jamais sauvé qui que ce soit.

 

Et c’est sans doute pourquoi le ton du livre de Picard-Sioui me semble si neuf. Chez lui, la fonction critique de l’oeuvre de fiction s’affiche sans complexe, et la célébration de la vie traditionnelle et des sacro-saintes âmes des Anciens en prend pour son rhume : « Les piliers de la tradition m’ont toujours autant dégoûté que les mangeux de balustre. Fais pas ci, fais pas ça… Leur grand air supérieur, leur fucking droiture… C’est pas comme si ça avait jamais sauvé qui que ce soit. »

La vie dans une réserve indienne du Québec au troisième millénaire, la vraie, telle que l’appréhende et la perçoit l’écrivain qui y plonge une réjouissante galerie de personnages, sans sacrifier au vertueux scrupule qui consisterait à gommer les imperfections et les dysfonctionnements des communautés par souci volontariste d’offrir au monde des « modèles positifs ». Comme s’il s’agissait de choisir entre la sainteté et le suicide…

La fiction est une déesse monstrueuse. J’ai parlé plus haut de ses trois mamelles. Les deux autres sont l’imagination et l’ironie. Avec cette dernière, l’auteur des Chroniques de Kitchike se débrouille plutôt bien, merci : « Il s’imaginait déjà partager la table du chef dans un grand restaurant du Sud, déguster de l’hippocampe ou autre bestiole comestible dispendieuse, peut-être même apparaître aux côtés du chef sur une carte postale envoyée à ses concitoyens amérindiens aborigènes autochtones indigènes membres de la Première Nation de Kitchike. » Comme le dit un des personnages, antihéros de service : « […] l’ironie, c’est tout ce qu’on a ici pour pimenter notre vie. »

Pour pimenter les histoires, ce n’est pas mal non plus. L’imagination est aussi au rendez-vous. Quelque part entre joual et réalisme magique, un plaisir de raconter proche de l’oralité s’y ressource dans les jeux de la langue. Dans une des nouvelles, l’héroïne mythologique du premier livre de l’auteur rend visite à un des personnages, qui a lu l’ouvrage en question à l’école où il était au programme. Voilà une sophistication narrative qui a, elle aussi, un air de nouveauté dans cette littérature.

Chroniques de Kitchike, recueil de nouvelles qui semble aspirer à l’unité thématique et narrative d’un roman, est loin d’être un ouvrage parfait. De petites maladresses sont repérables ici et là. Mais ce ton nouveau et cet univers baveux annoncent de belles choses. Et Picard-Sioui est encore jeune, pour un prosateur, je veux dire.

Les piliers de la tradition m’ont toujours autant dégoûté que les mangeux de balustre. Fais pas ci, fais pas ça... Leur grand air supérieur, leur fucking droiture... C’est pas comme si ça avait jamais sauvé qui que ce soit.

Chroniques de Kitchike

★★★ 1/2

Louis-Karl Picard-Sioui, Hannenorak, Wendake, 2017, 173 pages

1 commentaire
  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 3 juin 2017 15 h 22

    Grand MERCI Louis Hamelin pour cette critique corsée !


    J'apprécie énormément connaître ce Louis-Karl-Picard-Sioux et
    j'ai très hâte de le lire ses " Chroniques de Kitchike " .

    LE GROS MONDE hait ce qu'il est
    Sa race , sa foi , son histoire
    Tout ce que tu représentes .

    Le gros monde a des plans :
    Il veut oublier , effacer
    Tout ce qu'il ne peut vendre .

    ( Louis - Karl - Picard - Sioux )