Mégapoles

J’ai souvent écrit dans cette chronique que l’une des conséquences les plus concrètes de la montée de l’Afrique sera de voir ses villes doubler Paris, Montréal et Bruxelles comme principaux centres urbains francophones. Je ne croyais pas si bien dire : c’est déjà fait !

Ainsi, la première agglomération du monde francophone s’appelle désormais Kinshasa, avec 11,6 millions d’habitants — contre 10,8 millions pour l’agglomération parisienne.

Ces données émanent d’une étude de l’ONU, le World Cities Report, qui n’existe qu’en anglais (bouh, l’ONU !). Ce document porte sur les enjeux de l’urbanisation en matière de développement, mais les données qui nous intéressent se trouvent en annexe.

On y découvre que la troisième agglomération francophone s’appelle Abidjan, en Côte d’Ivoire, avec 4,9 millions d’habitants. Montréal suit de près à 4 millions, mais elle se fait talonner par Dakar et Casablanca, à égalité à 3,5 millions.

Quant à Bruxelles (2 millions), elle occupe la treizième place, derrière Rabat, la capitale marocaine, deux villes du Cameroun (Yaoundé et Douala), Bamako au Mali, Port-au-Prince et Beyrouth.

Ces données sont importantes, parce que les centres urbains sont à la fois des moteurs du développement économique et la principale assise de la langue française. Et elles sont d’autant plus fiables que l’ONU s’appuie sur le critère d’« agglomération urbaine », plus large et moins arbitraire que le territoire administratif.

Ainsi, une mégapole comme Kinshasa représente moins de 20 % de la population de la République démocratique du Congo, mais plus de 80 % de sa richesse économique. Et c’est d’autant plus considérable que Kinshasa serait à 90 % francophone.

Et ce n’est qu’un début. Alors que Paris, Montréal et Bruxelles verront leur agglomération croître de moins de 10 % d’ici 2025, on prévoit des augmentations de plus de 50 % pour Kinshasa, Abidjan, Dakar, Yaoundé, Douala, Bamako et Casablanca — pour ne citer que les principales.

Abidjan, avec 6,7 millions d’habitants en 2025, restera confortablement troisième, mais Dakar (5,1 millions d’habitants en 2025) aura nettement doublé Montréal, qui descendra d’un échelon — et peut-être même de plusieurs si Yaoundé, Douala, Bamako et Casablanca finissent par la dépasser.

470 millions de francophones ?

« Il n’y a donc rien d’étonnant à voir le Québec ouvrir, enfin, une Délégation générale avec statut diplomatique à Dakar, d’où essaimeront un certain nombre d’antennes africaines, notamment au Maroc », dit Ilyes Zouari, secrétaire général adjoint et trésorier de la revue Population Avenir.

Ilyes Zouari, qui est aussi l’auteur du Petit dictionnaire du monde francophone, signe des chroniques toujours très documentées dans Les Échos. J’ai donc profité d’un récent voyage en France pour le rencontrer.

Ses premiers papiers, Ilyes Zouari les a publiés en réaction à l’idée préconçue que l’Afrique francophone est à la traîne, économiquement. « Il y a une grosse propagande anti-francophone et anti-française qui dévalorise la culture francophone en disant que la langue française est signe de pauvreté économique. En fait, les statistiques montrent le contraire. »

Il cite pour exemple le cas « du ralentissement » de la croissance africaine. Ilyes Zouari, qui tient ses tableaux Excel à jour et qui réalise à lui seul le travail que certains ministères et organismes internationaux devraient faire, a pris la peine de séparer les pays francophones d’Afrique subsaharienne et les pays africains anglophones. Il en ressort que les pays francophones sont à 3,7 % de croissance sur la même période et les pays anglophones à 0,8 %.

« Bref, il se passe des choses très intéressantes, parce que la partie francophone a fait de gros efforts de diversification. Tout le monde nous parle du TGV du Nigeria. Ça ne sera en fait qu’un train express régional. Le premier vrai TGV africain entrera en service au Maroc en 2018. »

Ilyes Zouari dispute la pertinence de parler de 275 millions de francophones. Il s’agit d’une donnée officielle de l’OIF, que j’ai souvent citée. « C’est une donnée utile aux linguistes et aux responsables des politiques éducatives, mais ça n’a pas de sens, économiquement parlant. Les économies et les marchés sont organisés par pays. Dans ce cas-là, on devrait parler de 470 millions de francophones dans 33 pays. »

Ilyes Zouari fait ici une distinction qui ne plairait pas à l’OIF puisqu’il se concentre uniquement sur les pays « réellement francophones, où l’on peut vivre en français ». « L’OIF aurait beaucoup de mal à produire de telles données, d’abord parce qu’un certain nombre de ses pays membres ne sont pas réellement francophones, mais aussi parce que, à l’inverse, l’un des principaux pays réellement francophones n’en est pas membre. »

Mais peu importe cette polémique de spécialiste, les faits sont nets : la francophonie économique monte, elle monte vite et nous avons tout intérêt à réviser notre géographie humaine de l’Afrique.

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