Montréal-Nord et la police

Mercredi, un policier a été accusé d’homicide involontaire environ un an après avoir causé la mort d’un citoyen de Montréal-Nord en tirant sur sa tête une balle de plastique. Plusieurs groupes saluent cette inculpation et certains espèrent de plus la condamnation du policier. Or, l’issue du procès sera déterminée par les tribunaux, et sa tenue ne doit pas servir de prétexte pour reporter à plus tard des réflexions et actions urgentes pour éviter que de tels incidents ne se reproduisent.

Selon les faits connus publiquement, le 31 mars 2016, au cours d’une intervention dans un immeuble de Montréal-Nord visant l’arrestation d’un groupe d’individus pour des infractions liées à du trafic de marijuana, M. Bony Jean-Pierre a tenté de fuir par la fenêtre d’une chambre de l’immeuble. Christian Gilbert, policier du SPVM, a tiré sur la tête de M. Jean-Pierre un bâton cinétique. Cette arme ne doit pas être utilisée à courte distance, ne doit pas viser les parties vulnérables du corps en raison des dommages qu’elle peut provoquer et ne peut être utilisée que si la sécurité d’autrui est menacée. M. Jean-Pierre, lui, n’était pas armé. À la suite du coup du projectile, il est tombé de la fenêtre et a lutté pour sa vie jusqu’au lundi 4 avril 2016, jour de son décès.

Mercredi, le directeur des poursuites criminelles et pénales a annoncé que Christian Gilbert était accusé « d’avoir causé la mort d’un homme en commettant des voies de fait graves en utilisant une arme à feu ».

Alors que les tribunaux ont pour rôle de trancher la question de la culpabilité de M. Gilbert, plusieurs acteurs souhaitant une amélioration des relations entre la police et les citoyens de Montréal-Nord jugent nécessaire la condamnation de M. Gilbert. Cet avis, d’une part, est mal fondé : un jugement de condamnation provoquera peu d’améliorations au regard des rapports entre la police et les citoyens. D’autre part, cet avis sous-estime l’occasion qui s’ouvre immédiatement à la suite de l’accusation de M. Gilbert.

La grogne qu’a soulevée la mort de M. Jean-Pierre témoigne de la crise de confiance de plusieurs Nord-Montréalais à l’égard de nos institutions, dont au premier chef les appareils politique et policier. Or, les revendications formulées notamment en ce qui a trait à l’élimination du profilage racial et à la sanction des bavures policières par le SPVM sont indépendantes de l’issue du procès dans l’affaire Gilbert, qui, elle, relève des tribunaux. Le verdict sera rendu strictement sur la base des faits mis en preuve lors du procès, qui pourrait donner lieu tant à un verdict de culpabilité qu’à un acquittement, selon l’administration de la preuve et du droit applicable.

Prétendre que justice ne sera rendue que lorsque M. Gilbert sera reconnu coupable sous-entend que les tribunaux, en cas d’acquittement, auront participé au maintien des injustices qui sévissent à Montréal-Nord. Prétention hasardeuse. De plus, qu’adviendra-t-il si M. Gilbert est acquitté ? Criera-t-on sans fondement à l’injustice ? Il ne faudrait pas créer auprès des citoyens un sentiment qui minerait indûment la confiance envers nos institutions. S’il est reconnu coupable, serons-nous vraiment dans un climat où les services policiers seront ouverts à un examen de conscience ? Prévoyons qu’ils seront plutôt sur la défensive.

Plutôt que d’espérer un jugement de culpabilité qui n’aurait qu’un impact limité sur le progrès à Montréal-Nord, il serait plus sage d’explorer quelles avancées sur le plan politique sont possibles dès aujourd’hui à la suite de l’inculpation de M. Gilbert. À ce titre, notons que solliciter la réponse de nos politiciens serait fort pertinent.

Au moment du décès de M. Jean-Pierre, des élections à la mairie de Montréal-Nord étaient en cours et les citoyens n’ont donc pas eu le bénéfice d’entendre quelque maire en poste sur le sujet. Par ailleurs, selon ce qu’ont rapporté plusieurs journaux en avril 2016, le maire Denis Coderre a défendu le travail des policiers et a mentionné : « Il faut faire attention, c’est quelqu’un qui faisait partie des gangs de rue. »

Ce commentaire dénote qu’il serait approprié de légitimer une bavure policière causant la mort en fonction de la probité de la victime. Voilà un point d’ancrage de la frustration des Nord-Montréalais, qui face à une telle position peuvent légitimement avoir l’impression qu’aux yeux de nos décideurs leur vie, qu’ils soient criminels ou pas, vaut moins que d’autres. Cette frustration est d’autant plus importante que la criminalité à Montréal-Nord n’existe pas en vase clos, mais s’enracine dans un contexte de pauvreté dénoncé par les citoyens.

Or, depuis l’annonce de la mise en accusation de M. Gilbert, nos politiciens observent un mutisme difficile à comprendre. L’issue du procès a beau être incertaine, les citoyens de Montréal-Nord sont en droit de savoir aujourd’hui quelles sont les réflexions en cours relativement à l’inculpation de M. Gilbert, le tout dans une perspective de progrès. Le silence est indicateur d’une désinvolture qui inquiète.

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2 commentaires
  • Jean-Henry Noël - Abonné 26 mai 2017 10 h 37

    Les cow-boys

    Les policiers se comportent parfois en cow-boys et s'en délectent. J'habitais une bamlieue tranquille de la Rive-Sud de Montréal (Boucherville pour ne pas la nommer). Certains policiers ont déclaré : Il ne se passe rien ici. Allons travailler à Montréal. C'est plus musclé. Cette mentalité ne peut pas être ignorée des autorités. Cette histoire remonte à vingt ans. Pendant ces vingt ans, les autorités jouent toujours les autruches.

  • Gabriel Lemaître-Auger - Inscrit 26 mai 2017 15 h 41

    Et la drogue

    J'ai vécu à Montréal-Nord dans les années 80 et sur la rue Pascal il y avait une belle complicité entre les gens issus de toutes origines, quelque soit la couleur de leur peau. Surtout il n'y avait pas de dealer avec leurs gangs de rue. l'arrivée de celles-ci à modifier le tableau. Ces gentils dealers qui vendent du stock à des enfants et qui les guident tranquillement vers l'overdose. Il faudrait quand même pas oublier les effets pervers de ce commerce exécrable.