Seul leur tailleur le sait

Dernière livraison de costume au centre-ville de Montréal pour Jean Gamache, tailleur sur mesure depuis 60 ans. Il a habillé une bonne partie du gratin politique québécois, «qui portait surtout à droite»…
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dernière livraison de costume au centre-ville de Montréal pour Jean Gamache, tailleur sur mesure depuis 60 ans. Il a habillé une bonne partie du gratin politique québécois, «qui portait surtout à droite»…

Il a mesuré les entrejambes les plus célèbres du paysage politique québécois et même d’outremer. À la fois personnage issu du patrimoine vivant et acteur de l’arrière-scène au charme suranné, Jean Gamache est tailleur sur mesure depuis l’âge de 13 ans. Soixante ans ont passé dans son atelier de Granby où il tient boutique, rue Principale.

Il y a reçu les Alain Juppé, Lucien Bouchard et PKP de ce monde. Mais il s’est surtout déplacé avec son petit chariot partout dans les édifices de suits à Montréal et Québec, sapant les princes dans leurs bureaux avec un budget d’austérité.

Sa carrière comme habilleur de ces messieurs a démarré lorsqu’un certain Jean Lapierre, alors dans la vingtaine, pousse sa porte à la fin des années 1970. Il lui faut un costume de « député », mais il n’a pas un rond. Monsieur Gamache investit dans ce fier Madelinot au charisme certain : « Tu reviendras me payer quand tu auras gagné. » The rest is history. L’habit fait peut-être le moine, après tout.

Je porte toujours les beaux vêtements qu’il a confectionnés pour moi. Transmettez-lui mes vœux d’heureuse retraite et mes sentiments d’amicale fidélité.

 

Reconnaissant, le regretté Jean Lapierre allait présenter son tailleur de Granby à tout le gratin de la politique québécoise et monsieur Gamache fera même son entrée dans la grande tour de Radio-Canada. Des animateurs Paul Arcand et Gérald Fillion en passant par l’ex-premier ministre Lucien Bouchard, de fil en aiguille, monsieur Gamache s’est faufilé dans l’intimité de bien des personnalités hors-norme qui n’ont jamais fait dans le prêt-à-porter.

« Il habillait le cardinal Ouellet ! C’est sa femme, Diane, qui cousait les saintes robes », me signale non sans s’en amuser son ami le cinéaste Claude Fournier, qui assistait à une petite fête donnée en son honneur la semaine dernière au 1000 de La Gauchetière. Ses clients, avocats, comptables et courtiers, avaient décidé de souligner son départ à la retraite, à 73 ans. Jean Gamache a sorti ses boutons de manchettes pour l’occasion et songeait même à dépoussiérer son chapeau panama blanc.

« Le consensus général était intéressant, souligne Claude Fournier, client depuis 20 ans. Il n’exigeait pas assez pour son travail ! Il habillait mon ami l’architecte Moshe Safdie (Habitat 67, c’est lui). Yé multimillionnaire, crisse ! Je disais à Jean : demande 1100 $, pas 900 $! Il verra jamais la différence. » Jean n’osait pas. Nous, on aurait été contents avec le double de ce qu’il demandait. »

Pour son dernier costard signé « Gamache », l’octogénaire, qui est à Cannes ce week-end, s’est offert du cachemire Loro Piana à 850 $ la verge. « Ça prend deux verges et demie pour me tailler un costume. Il me le vend 850 $! Il achète des fins de rouleaux, il se débrouille. Il m’a même fait venir des boutons de nacre d’une maison qui les fabrique à Londres depuis 1782. »

Perfectionniste depuis quatre générations

Le père de monsieur Gamache était tailleur lui aussi, et son grand-père avant lui. Son fils Jean-Sébastien a également enfilé le mètre autour du cou et a pignon sur rue (Saint-Hubert) à Montréal.

Même s’il remarque que les Anglais conservaient cette tradition du taylor made, sa clientèle d’autrefois était surtout composée d’agriculteurs corpulents : « Les hommes s’habillaient pour aller à la messe, ils étaient dans le comité de la caisse populaire ou de la commission scolaire et parfois marguilliers. Ça leur prenait un habit ! »

Et aujourd’hui, le tailleur de ces messieurs (et de ces dames !) compte surtout des trentenaires et des quadragénaires coquets parmi sa clientèle. « Désormais, les professionnels voyagent beaucoup. Ils voient du beau et ils veulent la même chose. Et puis, il y a le culte du corps ; ils s’entraînent, ils désirent que leur habit les mette en valeur, que ça paraisse, que ce soit bien coupé et confortable. Je dis toujours que dans la vie, t’es habillé ou t’es couvert ! »

 

L’humble couturier granbyen leur rend visite deux fois par semaine à Montréal, trimbalant son matériel, ses échantillons, ses aiguilles et son mètre, en sifflant des airs d’opéra dont il est très amateur.

Il se promène à pied, du square Victoria jusqu’à la rue Papineau : « Pôpa chantait en travaillant. C’est lui qui m’a appris la musique. Moi, j’ai choisi ce métier parce que je pouvais être tranquille et écouter de la musique classique. »

Il fut pourtant une époque où une vingtaine de petites mains s’activaient dans l’atelier installé dans l’ancien appartement des Gamache. « J’ai travaillé de 55 à 70 heures par semaine toute ma vie, durant six jours. Là, j’ai ralenti. Je commence à 9 h le matin… »

Accrocher ses feutres

Monsieur Gamache ne se fait pas trop d’illusions ; même si son métier d’artisan est prisé des nostalgiques, il sera progressivement remplacé par des robots et le virtuel pour prendre les mesures. « Ça n’aura pas le charme de la confection à la main », estime celui qui coud aussi les chemises, les cravates, les gilets, les chemises de nuit.

Dans son atelier, je remarque un habit de laine et de cachemire bleu marine, avec le nom de son propriétaire brodé à l’intérieur et égayé d’une doublure en acétate bleu ciel et rose au motif paisley. Charming ! « C’est un dessin ancien. En graphisme égyptien, ça fait référence au spermatozoïde… »

Qui pourra habiller avec autant de doigté ce corps incroyable qui est le mien? Et je sais que vous l’avez constaté comme moi; l’avenir est aux petits gros… dont je suis le prototype! Au moment où j’écris ces lignes, je porte encore du “Gamache”.

 

Le sens du détail, la fierté du travail bien fait, le tailleur a ça dans le sang. Un jeans décati est accroché sur un cintre, à côté d’un habit de père Noël. « Nous avons toujours fait les réparations également. Par respect pour le métier. C’est comme un mécanicien qui gonfle les pneus. Ça ne le diminue pas. »

Une soie dans un gant de velours, voilà notre homme. Le tailleur fermera la porte de sa légendaire boutique le 1er juin prochain et c’est aussi un volet tiré sur un pan d’histoire populaire. Il accrochera ses feutres, comme il dit, et refermera son petit calepin brun où il note minutieusement les mesures de chaque client.

Une amie a contacté le Musée McCord pour que des objets soient récupérés. Mais, au final, monsieur Gamache partira avec l’essentiel, son élégance qui ne s’use pas, ses baisemains aux dames (une signature apprise de son père) et sa candeur enjouée. Ne laissera-t-il jamais tomber la veste ? « Même pour tondre mon gazon, je porte la veste ! »

Et si d’aventure monsieur Gamache se met au golf plus sérieusement, je soupçonne que c’est parce que le code vestimentaire y conserve ce je-ne-sais-quoi d’un peu vieillot et endimanché. Les bas golf n’ont qu’à bien se tenir et les balles à prendre leur trou : Gamache rime avec panache.

L’art de défier les codes

Vous dire comme ce petit film fait un bien fou en ces temps moroses post-tout-ce-que-vous-voudrez. Cigarettes et chocolat chaud, de Sophie Reine, met en scène Denis Patar, papa de Janis, 13 ans, et Mercredi, 9 ans. Une travailleuse sociale va obliger ce papa solo à suivre un cours de parentalité.

Bienvenue dans le système des approches psychoéducatrices formatées et bricolées.

Basé en partie sur l’histoire de la réalisatrice, le film est une ode à la joie, au non-conformisme, au refus de la soumission au nom du bien-être des enfants, à la résilience (ce mot si pratique, mais les Kleenex, ils sont où ?) et, bien sûr, à la liberté. Sans compter la théorie des magazines et la vraie vie avec une ado « Tourette », un peu taboue, un peu cachée, des gens qui « arrivent » tant bien que mal.

Lorsque la travailleuse sociale dit au père que ses filles n’auront pas les clés pour ouvrir les portes (de la vie) et que Mercredi répond : « On passera par la fenêtre », on sourit. Un film avec des fenêtres sur la vie, quoi.

En salle ce vendredi. Ne le loupez pas. Les comédies qui font pleurer sont plus rares qu’on le pense.

Adoré le livre bilingue Portraits de/of Montréal des photographes Mikaël Theimer et Thibault Carron. Quelle riche idée que de photographier nos personnages urbains et de les faire parler au « je ». On rencontre les anonymes, les humbles, les flyés, les amoureux, les sans-abri, un Ivoirien en kilt et noeud papillon, les grosses en robes fleuries, les hippies avec une poussette, un aveugle qui nous parle du « wow », un travesti qui fait de l’origami, la « fée du Mile End » très touchante dans son portrait avec son fils et qui signe la postface.

Bref, aucun nom, que des tranches de vie et des polaroïds esthétiques sur ces gens qu’on croise et qui ont tous une histoire. Mes préférées. Et pour ceux qui veulent voir tout de suite, il y a aussi le blogue.

Découvert Nathon Kong, un camion de rue qui se stationne au pied de votre tour de bureaux et offre le service costume sur mesure virtuel avec scanneur 3D. Les clients prennent un café en choisissant les tissus et la coupe et doivent s’attendre à débourser 750 $ à 2000 $. Une aubaine, me dit le patron, quand on sait qu’on peut facilement payer 5000 $ pour de tels vêtements. On fabrique les costumes en Asie (hé !), mais les doublures très originales reproduisent le travail d’un artiste montréalais.

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2 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 26 mai 2017 10 h 34

    «La cupidité» ne paie pas!

    C'est dommage que les hommes politiques que Monsieur Gamache habillait n'aient pas appris de lui la leçon que «la cupidité» ne paie pas!

  • Serge Morin - Inscrit 26 mai 2017 23 h 23

    Pourquoi ne pas parler chiffons alors que le journal est schisme.