Faut qu’on se parle. De Donald.

Toutes les familles ont un secret. Un tabou dont on ne parle pas. Un oncle braconnier. La maîtresse du grand-père. Un cousin en prison. La famille républicaine aux États-Unis n’y échappe pas. Englués dans un monde parallèle, tant le speaker de la Chambre des représentants — Paul Ryan — que le chef de la majorité au Sénat — Mitch McConnell — ignorent les errements du président américain.

Soyons honnêtes. L’imaginaire du camp démocrate est lui aussi peuplé de licornes : Bernie Sanders paraît parti… pour se présenter en 2020, et l’examen de conscience que devrait faire le parti, visiblement déconnecté des classes moyennes désenchantées, ne semble pas amorcé.

Mais voilà. Le produit d’une hybridation improbable entre un Nixon paranoïaque et impulsif et un Reagan ignare et paresseux trône au Bureau ovale, avec entre les mains les codes nucléaires. Et quelques secrets d’État dont on sait désormais qu’il risque de les glisser à des personnes qui n’en sont pas les destinataires. Au point où la sécurité nationale des États-Unis est mise à mal : au Moyen-Orient comme ailleurs, les services de renseignement vont réfléchir à deux fois avant de transmettre à Washington une information critique qui pourrait révéler leurs sources ou leurs méthodes.

C’est donc au mépris de la sécurité et de l’intérêt national, tablant sans doute sur la courte mémoire de leurs électeurs, que les républicains surfent encore sur la vague orange. Certains espèrent même que la désignation de Robert Mueller comme procureur spécial pourra dépolitiser l’affaire, d’autant que l’enquête pourrait être particulièrement longue (celle de Lawrence Walsh sur l’affaire Iran-Contra s’est étirée sur plusieurs années).

Or, le spectre d’une procédure de destitution n’est aujourd’hui que fantasme tant elle est complexe et repose sur un alignement improbable des astres politiques. Le processus d’impeachment doit être initié à la Commission des affaires judiciaires de la Chambre des représentants et voté par cette dernière, pour qu’il puisse ensuite être mené devant le Sénat, seul fondé à statuer sur la culpabilité ou l’acquittement. Dans ce contexte, le droit devient éminemment politique : les termes de la Constitution américaine, « trahison, corruption ou autres crimes et délits majeurs », laissent une grande marge de manoeuvre aux élus fédéraux — assez nette au vu du mutisme des parlementaires ces jours-ci.

En effet, si les sénateurs John McCain et Lindsey Graham ont très tôt formulé leurs doutes sur cette présidence erratique, il aura fallu attendre trois limogeages (Preet Bharara, procureur de New York, Sally Yates, ministre de la Justice par intérim, et le directeur du FBI James Comey), la révélation de dix-huit communications au cours des sept derniers mois de campagne entre l’équipe de l’actuel président et des officiels ou proches du Kremlin et la cacophonie de la Maison-Blanche pour que certains républicains commencent à évoquer publiquement leurs doutes : Richard Burr, président de la commission sénatoriale sur le renseignement, Bob Corker, à la tête de la commission sénatoriale sur les affaires étrangères, le sénateur Ben Sasse du Nebraska et le représentant Justin Amash, du très conservateur Freedom Caucus, ont exprimé leur malaise face au congédiement de Comey, mais demeurent peu nombreux.

L’invocation du 25e amendement s’inscrit dans la même logique : pour évincer un président incapable de présider (ce que plusieurs conservateurs commencent à évoquer ouvertement), il faut que huit membres de niveau ministériel du cabinet et le vice-président transmettent au speaker de la Chambre des représentants et au président pro tempore du Sénat une lettre établissant son inaptitude à gouverner — ce que le Congrès peut infirmer.

À l’inverse des présidences Nixon et Clinton, émaillées par des scandales délétères, le Congrès est ici majoritairement du même parti que le président. Et de toute évidence, le seuil de tolérance de l’opinion publique à l’égard des errements du président est plus élevé qu’à l’accoutumée. Toutefois, les démocrates recrutent de façon assez massive des candidats de très haute qualité pour les primaires qui s’amorceront en janvier 2018 — dans moins de 16 mois —, ce que certains voient comme le signe d’un possible renversement de l’équilibre politique à Washington. En d’autres termes, nul n’est à même de prédire le moment où tout basculera.

Parlant de basculement et de seuil, aujourd’hui, le président s’envole au Moyen-Orient. Que pourrait-il arriver, vraiment ? C’est peut-être le temps que la famille républicaine commence à se parler… de Donald.

3 commentaires
  • Claude Bélanger - Abonné 20 mai 2017 07 h 52

    Ne pas destituer M. Trump

    Il me semble que destituer M. Trump n'est pas un bonne solution car son remplaçant, le vice-président, semble encore plus à droite. Non, le Américains doivent subir leur président pour les 4 ans. De cette manière, il voteront avec plus de réflexion la prochaine fois, et non sur un coup de tête réactionnaire. (N.B. J'aime toujours lire vos articles ou vous écouter à la télé et à la radio.)

  • Claude Poulin - Abonné 20 mai 2017 09 h 23

    L'étau se resserre

    À propos de l'impeachment, nous savons que cette est procédure est fort complexe et que, pour l'instant, la conjoncture politique n'y est pas propice. Mais suite aux très graves erreurs du Président des derniers jours, il faudra suivre les travaux des comités du Sénat et du Congrès relatifs à cette épineuse question du "dossier russe". Cette crise est exceptionnelle sur le plan de l'actualité politique de ce pays et qui nous ramène essentiellement à un chapitre majeur de l'Histoire politique internationale. Une crise qui finalement nous impose une tel exercice d'observation et d'analyse. Par ailleurs, je crois que la Commission spéciale à la Watergate annoncée et mise en place cette semaine aura été la meilleure nouvelle de la semaine. Malheureusement elle pourrait prendre beaucoup de temps pour aller rapidement au fond de cette affaire. Laissant ainsi planer des nuages noirs au dessus de la Maison-Blanche durant des mois et paralyser la gestion des affaires (les républicains devraient y penser!). Il me semble que depuis hier, suite aux propos incendiaires de Trump devant la délégation russe, l'étau se resserre plus fortement que jamais (les grands journaux font un travail de recherche exceptionnel). Et ce, compte tenu de ce qui se passe aussi chez les élus républicains les plus lucides. Comme par exemple,ce débat tenu l'autre soir sur CNN, entre Bernie Sanders et John Kasick ;http://www.cnn.com/.../john-kasich-bernie-sanders- Mais ne soyons pas trop optimiste, la procédure de l'Impeachement prendra du temps...mais, à mon humble avis, elle viendra! Et peut-être plus rapidement qu'on ne le croit.

  • René Pigeon - Abonné 20 mai 2017 11 h 59

    Procédure de destitution : la valeur relative et l’équilibre de ces 3 pouvoirs.

    Je crois que d’autres lecteurs aimeraient comme moi en savoir plus sur la procédure de destitution.
    Doit-on comprendre :
    1. que le pouvoir d’initier une requête de culpabilité ou d’acquittement appartient à la seule Commission des affaires judiciaires de la Chambre des représentants ?
    2. que le pouvoir de filtrer la requête appartient à la seule Chambre des représentants ?
    3. que le pouvoir de décider de la culpabilité ou de l’acquittement appartient au seul Sénat ?
    De plus, j’aimerais avoir votre avis (ou celui d’un collègue en qui vous avez confiance) sur la valeur relative et de l’équilibre de ces 3 pouvoirs résultant de sa répartition séquentielle (si elle existe).
    Je vous lis toujours avec intérêt.