Les Cosaques de don Luis

Au fil des ans, j’ai consacré plusieurs chroniques aux deux grands écrivains chiliens du tournant du millénaire, Sepúlveda et Bolano. Chez Métailié comme chez Christian Bourgois, les responsables des services de presse étaient bien à leur affaire, les arrivages se succédaient dans les grosses enveloppes matelassées fourrées dans ma boîte aux lettres avec la rassurante prévisibilité d’un cycle naturel. Cette alimentation régulière en ouvrages neufs s’expliquait entre autres, chez Bolano (décédé en 2003), par une opération posthume de vidage de tiroirs.

Mais la fiabilité de Sepúlveda, si elle était le fait d’un écrivain bien vivant, n’en devenait pas moins, elle aussi, à la longue, et d’un strict point de vue littéraire, un peu suspecte. De toute évidence, il ne faisait pas dans la littérature monumentale, ne donnait nullement l’impression de vouloir un jour signer sa propre cathédrale, un équivalent gauchiste du 2666 de son compatriote et sombre jumeau dans l’exil. On aurait parfois pu croire que Sepúlveda, depuis Le vieil homme qui lisait des romans d’amour, se contentait de gérer sa popularité mondiale en ficelant bon an mal an, sans trop se forcer, son petit paquet d’histoires parfois oubliables, au style bien relax, engagées et rengagées : les réminiscences bien senties d’un vieux guerrier de la gauche, politiquement au poil. C’était assez bon, et c’est déjà beaucoup, mais on ne ressentait jamais le besoin de retenir son souffle au bord de la page, de s’exclamer intérieurement sur un mot ou une image, voire de tranquillement jubiler, comme devant le Grand Oeuvre.

Je regarde mon exemplaire de L’Ouzbek muet et autres histoires paru en 2015. Pas de page cornée, ni de vieux post-it défraîchi jaillissant comme un diablotin de la tranche. Aucun gribouillis au crayon de plomb dans la marge : pas lu, apparemment. Mais que pouvais-je donc avoir de mieux à faire ?

Le retour d’un préféré

Devant l’argumentaire du dernier opus du bonhomme, cependant, ayant constaté que le Chilien nous y ramenait le dénommé Juan Belmonte, mon préféré, « ex-guérillero en Bolivie, ex-membre de la garde rapprochée du président Allende, ex-soldat de la guérilla au Nicaragua, formé dans les académies militaires de la défunte Union soviétique, de l’ex-République démocratique allemande et de Cuba, qui vit de manière suspecte à l’écart de tout dans le trou du cul du monde… », le sang de l’ancien fan de la révolution sandiniste s’est remis en marche dans mes veines, et je n’ai pas résisté. Je gardais un plutôt bon souvenir d’Un nom de torero (1994), seule autre aventure de ce baroudeur nommé d’après un personnage de Hemingway, dans une oeuvre qui couvre maintenant un quart de siècle. On est ici en pleine mythologie sépulvédienne. Et en passant, l’orifice dont il est question plus haut, c’est la Patagonie.

Comme dans Un nom de torero, où un trésor nazi refaisait surface en Patagonie, Sepúlveda, dans La fin de l’histoire, s’est amusé à semer des greffons d’histoire européenne sur sa terre natale, entremêlant joyeusement les mémoires meurtries de l’Allemagne hitlérienne et du Chili (de Pinochet, puis pinochetiste et amnésique…), additionnées de quelques soupçons de stalinisme et de poutinisme, les horreurs du vingtième siècle se répondant par-delà les continents avec une imparable logique.

Pour alimenter son roman d’espionnage (paru dans la collection « Noir » de Métailié, le nouveau Sepúlveda n’est, à proprement parler, ni un polar ni un vrai thriller, empruntant des ficelles aux deux genres), l’auteur a repêché une anecdote historique impliquant les Cosaques, ce fier peuple de la steppe reconnu pour la férocité de ses cavaliers, mais aussi pour ses ardeurs contre-révolutionnaires. Après avoir servi d’escouade antiémeute au tsar (souvenez-vous de l’inoubliable charge de cavalerie du Docteur Jivago), ils se battront du côté des armées blanches contre les Rouges de Trotski. En 1941, ils accueillent les nazis en libérateurs et forment un régiment qui, intégré aux divisions SS, marchera sur Moscou. On connaît la suite…

En fait, non. On ne connaît pas toute la suite, et c’est là qu’intervient Sepúlveda. À la défaite de l’Allemagne, ces Cosaques démontés errent dans une Europe centrale en train de basculer dans le butin de guerre de Staline. La dernière chose qu’ils veulent, c’est rentrer à la maison et avoir à s’expliquer devant le NKVD, l’incarnation même de la Terreur rouge. On les comprend…

Heureusement, il ne manquait pas de bons samaritains, à l’époque, pour faciliter l’émigration de criminels de guerre de cette espèce vers l’Amérique du Sud. C’est ainsi qu’un descendant du chef historique des Cosaques, l’ataman Krasnov, s’est retrouvé, un jour, général dans l’armée de Pinochet, et son tortionnaire le plus zélé.

Après le Mur

La mécanique romanesque mise en branle par Sepúlveda ne manque pas d’intérêt. Après la chute du Mur, des Cosaques indépendantistes se mettent en tête de faire libérer l’héritier légitime de la lignée de l’ataman, entre-temps jeté en prison par la démocratie chilienne. Ils recrutent, pour ce faire, deux militants chiliens d’extrême gauche formés, comme Juan Belmonte, à la prestigieuse académie Malinovsky, et vivant toujours en exil dans l’ex-Union soviétique. Les services secrets à la botte des nouveaux oligarques russes se mettent alors de la partie. À la suite de la sale histoire contée dans Un nom de torero, ils contrôlent Belmonte et lui demandent de retrouver ses anciens frères d’armes, lesquels, une fois rentrés au Chili, se sont débarrassés tant de leurs complices cosaques que du sbire du FSB (le KGB nouvelle manière) censé les liquider, et dont on finit par comprendre qu’ils ont leur propre ordre du jour.

Évidemment, l’auteur du Monde du bout du monde n’est pas John le Carré. Ça se lit avec plaisir, mais la succession des péripéties n’est pas toujours parfaitement maîtrisée. Par exemple, que vient faire là-dedans le chapitre sur Yalta et le cuisinier chilien de Staline ? Sepúlveda aurait dû le garder pour un de ces petits paquets d’histoires qu’il nous ficelle, fidèlement, bon an mal an.

La fin de l’histoire

★★★

Luis Sepúlveda Traduit de l’espagnol par David Fauquemberg Métailié Paris, 2017, 198 pages