L’agroalimentaire en illustrations

Une carotte aquarellée serait-elle devenue la nouvelle figure culinaire ? À en croire le nombre de publications numériques ou sur papier qui incluent dans leurs pages des illustrations abstraites ou réalistes d’ingrédients, de plats, de dessins-étapes d’une recette ou encore des ustensiles de cuisine : oui !

Au début, Laurence Deschamps-Léger avait bien du mal à imaginer pouvoir vivre de ses dessins de fruits et de légumes : « Je croyais que ce que je faisais était un passe-temps ! » Bien sûr, la jeune femme est loin d’être millionnaire (on le lui souhaite !), mais, depuis un an, elle parvient à boucler ses fins de mois sans devoir combiner son activité d’illustratrice indépendante à un autre travail.

Illustration: Matthieu Goyer Une betterave dessinée à la main par Matthieu Goyer dans le cadre du projet Foodchain
Ses clients ? Tous issus du secteur agroalimentaire. Des entreprises qui lancent des nouveautés, souvent des produits qui s’inscrivent dans une lignée « naturelle », mais aussi des nutritionnistes qui voient là une façon originale d’illustrer leurs propos.

En 2014, Laurence lance son site Web Laucolo (pour Laurence qui colorie) et commence à partager des calendriers avec les fruits et les légumes de saison accompagnés de quelques informations, tout en occupant un emploi de jour. Ce rendez-vous mensuel, d’abord textuel, puis de plus en plus imagé, pique la curiosité et voit grimper la fréquentation du site.

Aujourd’hui, elle vend des centaines de calendriers sous forme d’affiches et collabore à des associations de producteurs, des magazines culinaires, des marques d’entreprise, etc. « En créant Laucolo, je ne pensais pas déterrer la niche de l’illustration agroalimentaire à l’intersection entre l’art, l’éducation et le marketing de contenu. Mes clients me disent souvent que je leur crée des besoins. En fait, je réponds au besoin grandissant de visuels pour les réseaux sociaux. »

Anouk Noël est illustratrice en chef depuis 19 ans pour Québec Amérique. Formée en arts visuels (illustration et animation 3D), elle touche à toutes sortes d’illustrations pour la maison d’édition, comme des ouvrages de référence et des livres jeunesse. Chose rarissime dans le milieu : être illustratrice salariée à temps plein !

Pour la nouvelle édition de L’encyclopédie visuelle des aliments, publiée fin avril, Anouk a repris l’ensemble du corpus d’images faites en vectoriel avec Illustrator pour les retravailler avec Photoshop. Soit plus de 1000 illustrations et 3000 heures de travail. Un labeur qui s’est fait à partir de photos de référence ou de l’aliment « vrai » prenant la pose sous ses yeux pour un rendu hyperréaliste.

Photo: Québec Amérique Illustration réalisée à l’ordinateur par Anouk Noël pour «L’encyclopédie visuelle des aliments», parue chez Québec Amérique

Oh ! Ces microfleurs dans les fleurs, dans des fleurs de chou-fleur… Le légume porte bien son nom ! Les aliments les plus durs à illustrer ? « J’ai passé un été complet sur les viandes. C’était long et ardu ! J’achetais différentes coupes chez des bouchers. Je les photographiais, je les mangeais, je décomposais les photos puis je les réillustrais avec Photoshop. »

Sans compter les aliments sans contraste comme les farines ou les sels ; et ces graines à dupliquer et orienter dans tous les sens ! A contrario, « les fruits, les légumes, les champignons, les fines herbes ou les poissons sont magiques à illustrer. Tellement beaux et colorés » !

Le dessin à la main

Mais, changement d’outil et retour au dessin à la main pour Anouk. Pour un projet en cours, ses légumes sont tous faits à l’aquarelle, dans un style à l’ancienne, plus romantique, tout en restant encyclopédique. « C’est personnalisé et chaleureux. Il y a très peu de retouches pour conserver le grain du papier, les imperfections. J’ai tellement fait de choses hyperréalistes, trop léchées, que je reviens à plus de naturel. »

Pour Laurence, l’aquarelle s’est naturellement imposée. « Je travaille à la main, je commence par des esquisses dans mon cahier de dessin, je fais les tracés à l’encre, puis je scanne le dessin. Je travaille beaucoup avec l’aquarelle. Souvent, je fais l’aquarelle séparément de mes tracés à l’encre, puis je numérise. Je superpose ensuite comme un calque. Cela me permet de jouer davantage avec l’ordinateur. »

Deux illustratrices, une différence générationnelle, mais qui aujourd’hui crayonnent, encrent, aquarellent et entrent dans le même état méditatif dès lors qu’elles se penchent sur leur feuille à dessin.

Pour Laurence, qui a pris une voie non classique, à savoir des études en développement international, un mémoire sur la souveraineté alimentaire, un premier travail en agriculture urbaine puis un autre en développement des affaires, le côté artisanal de l’illustration agroalimentaire allait de soi.

Pour Anouk, qui a connu et suivi l’évolution des outils de création, de traitement et de retouche d’images, poussé des « wow » lorsque tel logiciel est apparu, le retour à ce « tout fait à la main » la replonge dans des heures de plaisir.

Émotion et information

Retour, donc, aux illustrations faites à la main avec des retouches mineures apportées à l’ordinateur (enrichissement de couleurs et gommage léger d’imperfections). Et comme pour les photographies culinaires, où désormais la mode est aux miettes qui prennent le champ ou aux coulures qui s’épanchent le long du plat, les dessins « imparfaits » nous attirent et nous font saliver.

Selon le style et le procédé employés, les coups de crayon ou de pinceau permettent d’aller chercher une certaine émotivité. L’émotivité des mangeurs que nous sommes. Cette radicelle d’un radis plus ou moins longue, ces frisottis de chou kale ou encore ces marbrures d’une pièce de boeuf… Les aliments se prêtent à merveille au jeu de l’illustration ; sans doute parce qu’ils sont si naturels !

Illustrer au lieu de photographier est donc de plus en plus tendance. Et puis, prendre le temps de dessiner et d’aquareller une carotte rend hommage au temps que prend la nature pour nous nourrir.


Il fut un temps de l’illustration

L’illustration agroalimentaire n’est pas nouvelle. Il suffit de se replonger dans les planches anciennes de la compagnie française de semences Vilmorin ou celles des premiers dictionnaires de la maison d’édition Larousse. Avant l’arrivée de la photographie, dessiner fut longtemps le seul moyen de documenter la nature environnante.
 
Les artistes botaniques étaient embauchés pour reproduire la flore avec minutie, au détail près. Au Québec, celui qui a marqué par ses dessins agrobotaniques est le frère Marie-Victorin avec, entre autres, son travail (de moine !) illustré sur la flore laurentienne.
 
De grands styles illustratifs. Inspiration libre : loin de moi la prétention de refaire l’histoire de l’art !

Alternatif (bédéiste ; éclaté)

Réaliste (formes, textures et couleurs naturelles ; naturaliste)

Rétro (aquarelle ; couleurs douces ; romantique)

Stylisé (proche du logo ; couleurs franches ; infographique)

Dans la bibliothèque

Le nouveau livre d’un « vieux de la vieille » (84 ans !), le chef français Michel Guérard, est un abécédaire très hétéroclite et joyeux qui mêle anecdotes, réflexions personnelles, courtes recettes à la poésie débridée, jeux de mots. Et vous savez quoi ? Il est joliment illustré par un auteur de bande dessinée, Guillaume Trouillard !

Mots et mets, Michel Guérard, Seuil, 2017, 144 pages

Foodchain

L’illustration à la main se retrouve beaucoup dans la tendance « vert ». Comme le concept tout frais (ouvert depuis le 15 mai) de restauration rapide que lancent les chefs Cheryl Johnson et Charles-Antoine Crête, du Montréal Plaza, avec le designer Zébulon Perron et d’autres partenaires.

Betteraves, endives, poires et autres beautés végétales illustrées, visibles sur les réseaux sociaux du projet, sont signées Matthieu Goyer. La tendance « végé illustrée » ne fait que se confirmer.

eatfoodchain.com

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1 commentaire
  • Louise-Julie Bertrand - Abonné 20 mai 2017 10 h 15

    Illustration de la Flore laurentienne

    Précision. La flore laurentienne fut illustrée par le Frère Alexandre, un des nombreux collaborateurs du Frère Marie-Victorin.

    Jean-Pierre Parent