L’archipel commun

Montréal est une île, la plus grande de l’archipel d’Hochelaga, qui en compte plus de trois cents. Île Laval, île Bizard, île Perrot, île de la Visitation, île Jésus, île Dorval, île Charron, île de Boucherville… Aux origines, ce sont des îles couvertes de forêts, de ruisseaux, de rivières, de lacs, de marais. La plupart sont devenues des îles de béton, de bitume.

Les îles sont importantes dans l’imaginaire des sociétés. Ce sont des espaces d’une grande puissance symbolique. Dans l’histoire, elles servent souvent de refuges pour échapper à la tyrannie des autres, pour repenser à tout le moins aux liens qui nous unissent.

Ce n’est pas pour rien que Robinson Crusoé, L’île au trésor, L’île mystérieuse, Vendredi ou les limbes du Pacifique sont autant de classiques de la littérature où le microcosme de l’île est le théâtre d’une réflexion sur le sens de l’humanité. Les îles sont depuis longtemps des laboratoires à rêveries voués à engendrer des mondes nouveaux.

Cette semaine marque le 375e anniversaire de l’arrivée de Maisonneuve et des siens en cette île, connue désormais sous le nom de Montréal. Ces dévots s’étaient imaginé qu’ils goûteraient là au nectar d’un projet divin digne d’une nouvelle Jérusalem. Mais leurs aventures furent oubliées presque aussi vite qu’un passage d’outardes dans la page vierge d’un ciel bleu. Cinquante ans à peine après la fondation de l’Hôtel-Dieu par Jeanne Mance, soeur Marie Morin note en effet dans son « histoire simple et véritable » que l’époque de la fondation d’une ville sainte a laissé très peu de traces dans les consciences. Si bien que la place était libre pour des affabulations mythologiques. L’historien en soutane Lionel Groulx, au moment de célébrer le 300e anniversaire de Montréal en 1942, peut ainsi écrire sans rire au sujet de ces fondateurs : « Jamais réalité ne ressembla plus à de la fiction. »

Il n’en demeure pas moins que, sous plusieurs aspects, la suite de cette histoire à travers les siècles continue d’être irriguée par des faits et gestes dont les accents ne sont pas sans faire penser à une quête messianique initiale jamais dépassée.

Voici par exemple l’image, au printemps de 2017, d’un premier ministre parti marcher au milieu de territoires inondés. Comme si, d’un geste de la main, un politicien pouvait écarter l’eau sous ses pieds. Il marche entouré d’une armée de photographes et professe que tout cela va passer comme par miracle, sans prendre en compte sérieusement les effets à long terme de changements climatiques dont on perçoit de plus en plus les tristes résultats. Au cours des derniers jours, quel politicien ne s’est pas employé comme lui à répéter pour la galerie qu’il fallait espérer que tout rentrerait dans l’ordre bientôt sans pour autant envisager de sérieux changements de fond ?

Ève-Lyne Couturier, de l’IRIS, a rappelé à juste titre l’attitude paradoxale que l’on entretient aujourd’hui avec l’environnement en évoquant le cas du fameux Fonds vert, créé en 2006 pour favoriser une protection conséquente du Québec. Près de 720 millions, rappelle-t-elle, ont été consacrés jusqu’ici à différents projets. Ainsi, Air Canada a bénéficié de quelque 800 000 $ pour que ses coucous économisent du carburant grâce à de nouvelles ailes. La compagnie Orléans Express, à l’heure où les liaisons par autocar entre les différentes villes sont plus difficiles que jamais, s’est vu gratifier pour sa part de 500 000 $. L’oléoduc de la pétrolière Ultramar a reçu quant à lui 6 millions de dollars. Même la cimenterie de Port-Daniel, réputée pour être un des projets les plus catastrophiques pour l’environnement, a pu se qualifier pour obtenir de l’argent de ce fonds. « Bref, dit la chercheuse, l’entreprise privée peut compter sur l’État pour l’aider à appliquer du vernis sur son plan d’affaires, tant que ça veut aussi dire améliorer leur taux de profit. »

Mais pour protéger le monde dans lequel nous vivons, les plans conséquents en faveur de l’environnement continuent souvent de n’être que des prières lancées en l’air.

Parlant d’île déserte, mon ami Marc Séguin, peintre de son État, s’est senti obligé de nous parler de la sienne, l’île aux Oies, tandis qu’il pleuvait jusqu’à plus soif. Dans une posture aristocratique, Séguin nous affirme qu’il est très bien là, lui, tandis que tout le monde geint contre la pluie. Il est vrai que tout le monde n’a pas la chance d’appartenir à pareil club de millionnaires contrôlant l’accès à une île entière. À sa manière un peu décousue, Séguin affirme chemin faisant que les journaux ne valent plus rien, sinon quand vient le temps d’allumer le poêle à bois sur son île. Et en toute logique, il affirme bien entendu cela dans un journal où on lui a offert une « collaboration spéciale ». Qu’importe les nouvelles quand on vit bien sur son île, dans l’angle mort d’un système dont on se croit à l’abri, gavé comme une oie.

Une île est un lieu qu’on habite, mais c’est aussi le symbole par excellence du fantasme de la fuite de la réalité du monde, laquelle finit néanmoins toujours par nous rattraper.

L’avenir en commun consiste-t-il vraiment à devoir se réfugier ainsi chacun sur son île, à la manière d’un Guy Laliberté, qui a acheté la sienne au milieu de l’océan Pacifique ? Si c’est le cas, nous manquerons vite d’îles pour accueillir les rêveries de chacun. Mais, pour l’instant, c’est plutôt de sens commun que nous manquons le plus dans l’archipel humain.

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