Le déluge

Notre maison est un membre de la famille et notre matrice. Notre attachement affectif et l’énergie que nous déployons à la sauver sont expliqués en partie par la pyramide de Maslow.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Notre maison est un membre de la famille et notre matrice. Notre attachement affectif et l’énergie que nous déployons à la sauver sont expliqués en partie par la pyramide de Maslow.

Je ne peux m’empêcher d’avoir le coeur serré même si je vis au 8e étage. Les entendre, comme ça, refouler des sanglots à la radio, comme un égout qui ravale de travers. Il pleure dans leur coeur comme il pleut sur la banlieue. L’humidité, c’est comme le reste, trop, c’est comme pas assez.

Je les entends et je me retrouve emportée par les crues de la mémoire, assise sur les marches d’un escalier il y a plus d’une quinzaine d’années, mise à la rue au lendemain d’un sinistre incendie. Je n’étais même pas propriétaire et j’étais assurée. Mais l’attachement à une idée qu’on se fait de la sécurité ici-bas ; mon chat préféré de toute ma vie, asphyxié ; mon bureau foutu (pour une travailleuse autonome, la survie) ; une vieille armoire couleur miel de mon enfance, calcinée ; mes bijoux de famille pris dans un pain, fondus ; la suie sur l’âme et le motton au fond de la gorge. Ça, oui, j’ai connu.

La relocalisation durant trois mois, les rénos à superviser, l’entreprise de sinistres à coller au cul et à menacer de fraude, la paperasse, encore la paperasse, racheter l’essentiel en une soirée avec ma copine Mimi (une optimiste lente), qui me regardait dépenser des milliers de dollars en équipement électronique (ordi, imprimante, téléphone, fax), essayer pêle-mêle pyjamas et manteaux, oui, ça remonte à la surface. Ça flotte toujours.

L’urgence et l’instinct de survie mêlés de désespoir sont une adrénaline particulière combinée aux éléments qui se déchaînent. Le feu, l’eau, le vent, la terre qui tremble nous ramènent à notre humaine condition. Et quand tu as des enfants en plus, ton instinct de protection s’ajoute à l’épuisement.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Notre maison est un membre de la famille et notre matrice. Notre attachement affectif et l’énergie que nous déployons à la sauver sont expliqués en partie par la pyramide de Maslow.

J’ai beaucoup réfléchi au lien qui nous unit à la maison. Comme j’y travaille aussi, j’y ai passé autant de temps qu’une « femme au foyer », soit, si j’étale sur 34 années de carrière, 70 720 heures de plus (à 40 heures/semaine) qu’une travailleuse qui quitte son logis du matin au soir. Sans compter les heures de transport. À la fois disciple de la pyramide de Maslow et affligée d’un syndrome de domesticité aiguë, j’aime « mes » maisons (ou appartements), je les cajole, les décore, les astique, les dorlote, les considère comme un membre de la famille.

Chacune a eu sa personnalité, ses petits défauts attachants, ses humeurs changeantes sous l’éclairage des saisons. Une maison est un être « vivant », une matrice et notre seconde peau, un paratonnerre, un refuge, le repli stratégique, la planque des jours râpeux comme une langue de chat et le nid douillet des matins couettes. Quand tout fout le camp, il reste la maison. Home, sweet home. Alors, pleurer pour un toit, pour ses souvenirs détrempés, pour une vie matérielle et immatérielle à vau-l’eau ? Oui, mon coeur se serre avec eux.

Ô bruit doux de la pluie / Par terre et sur les toits ! / Pour un cœur qui s’ennuie, / Ô le chant de la pluie !/ Il pleure sans raison/ Dans ce cœur qui s’écœure. / Quoi ! nulle trahison ?… / Ce deuil est sans raison.

 

Pas nés de la dernière pluie

Contrairement aux sans-abri, nos sinistrés de la dernière pluie ont un filet de sécurité et bénéficient de la sympathie populaire. Des ministres se déplacent, l’Assemblée nationale a suspendu ses travaux cette semaine, des bénévoles remplissent des sacs de sable et l’armée déploie ses effectifs. Je ne veux minimiser en rien leur épreuve. Dans l’échelle Richter de la résilience, on conjugue mieux au « nous » qu’au je-suis-seul-au-monde. À plusieurs, on s’en sort mieux, ne serait-ce que parce qu’on peut pleurer sur une épaule compatissante qui passe par là.

Ça me rappelle cette amie d’amie qui me téléphone l’année dernière pour parler de l’incendie qu’elle venait de traverser. Elle avait besoin de partager l’expérience avec quelqu’un qui comprenait son épreuve. Même sa psy ne saisissait pas l’ampleur du vide. La mienne m’avait dit, à l’époque : « Il n’y a rien qui peut déstabiliser un individu comme un incendie. C’est violent et ça attaque la maison. » Elle sous-entendait plein de choses par là. Cela atteint les fondations de notre inconscient. Même les nomades ont un toit.

Quant à cette pauvre fille, pigiste comme moi, qui avait perdu son chien dans son désastre, elle avait eu cette remarque inquiète : « Mais, si moi j’ai du mal à y arriver, sans changer de langue ni de pays, comment ils font les réfugiés syriens ? » C’est juste, et ça nous fait un peu mieux relativiser ce qu’est l’essentiel dans le deuil. Je lui ai dit que le temps passerait, que dans un an elle serait ailleurs, reconstruite. Un an plus tard, j’ai appris qu’elle était tombée amoureuse. Comme quoi on peut toujours retomber dans un filet.

Pour la fourmi, la rosée est une inondation

 

L’arche de Noé

Mon B est sorti de sa torpeur songeuse d’adolescent. Je parlais seule, comme dab’, lui faisant voir les photos. « Ça se passe ici ! ? » s’est-il enquis, soudainement plus intéressé. Il n’en revenait pas que des compagnies d’assurances n’assurent pas automatiquement pour tout. « Mais à quoi elles servent ? ! » À pomper du fric, mon B.

Les sinistres aquatiques nous permettent au moins de sortir les photos, l’ordi et les tasses de porcelaine de grand-maman. Le chat, même… toutes choses qui ne valent pas grand-chose aux yeux d’une compagnie d’assurances.

Je lisais mon collègue Alexandre Shields, cette semaine, sur les changements climatiques et ces catastrophes récurrentes ; davantage de précipitations l’hiver et au printemps sur le Québec. Le cocktail idéal pour voir et revoir ces scènes du déluge et leurs arches de Noé improvisées. Combien l’armée va-t-elle coûter au fédéral ? Combien les indemnisations vont-elles aller chercher au provincial ? Et les villes ? Mais, qu’on se rassure, Fort McMoney va nous acheminer l’argent sale du pétrole pas propre. Monsieur Trudeau est venu remplir des sacs de sable dimanche. J’ai vu une photo qui n’était pas un selfie. Le sable, bitumineux ou pas, c’est un peu sa spécialité.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir

Des sinistrés climatiques chez nous ? Qui l’eût cru ? Même la Croix-Rouge a un fonds « Inondations printanières ».

Mais, soyons optimistes et laissons-nous sur une note résiliente, on ne sait jamais, c’est peut-être contagieux. Certains sont plus doués pour faire de la limonade avec les citrons de la vie. De toutes les anecdotes de solidarité, celle que je préfère, c’est ce restaurateur syrien qui a décidé d’offrir des repas gratuits aux sinistrés « pour redonner aux Québécois ». À muhammara donné, on ne regarde pas le pita, mais on peut admirer d’où il vient et ce qu’il peut suggérer : « Toi aussi, tu t’en sortiras.

 
Tombée sur ces conseils dans Faire le choix du bonheur, de la psychologue Marie Andersen, dans son chapitre sur l’ajustement. Que faire lorsqu’on est tombé au fond du trou ? Comment remonter la pente quand tout nous échappe ? « Rapprochez-vous des gens qui vous font du bien ; n’espérez pas nécessairement être compris ; fractionnez les tâches ; reconnaissez l’inefficacité de certaines actions ; appuyez-vous sur vos succès, aussi petits soient-ils ; prenez soin de votre corps ; tâchez de vous organiser une discipline personnelle ; cultivez n’importe quel petit bonheur qui émerge. » C’est elle qui a choisi le mot « émerge ». Pas moi. Sans blague, il faut certainement s’accrocher le moral à ce qui fonctionne, même un sourire, et s’élever un peu dans la pyramide de Maslow.
 
Lu cet article d’Ici Radio-Canada Bas-Saint-Laurent (il date de février dernier) sur l’Est-du-Québec, un des endroits les plus touchés au monde par le niveau des océans. Cette situation qui ira croissant touchera 400 000 personnes de façon directe ou indirecte dans les 50 prochaines années.

La résilience est un mot difficile à conjuguer

On ne peut pas comparer les coups du sort à l’échelle des malheurs. Chacun porte son boulet. Certains souffrent de l’âme, d’autres deviennent « tétra », comme le slameur Grand corps malade après un accident qui a « cassé sa vie ». Le film Patients, tiré de son livre, est à voir ne serait-ce que parce qu’il nous parle de handicapés, de résilience, mais aussi de force morale décuplée par l’humour, de solidarité dans l’adversité, des petits pas pour l’homme qui en sont aussi de grands pour l’humanité. Un film moins spectaculaire que Les intouchables avec Omar Sy (César du meilleur acteur en 2012), mais touchant d’autres cordes sensibles. Il nous force à nous demander ce que nous ferions en pareille circonstance. Et si nous serions à la hauteur. Lui, il l’a été.
5 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 12 mai 2017 01 h 20

    Je désire alléger ce mal, mais je ne peux pas, et moi aussi je souffre.»

    Merci pour cette belle chronique qui invoque notre empathie et notre solidarité. «Il n’en revenait pas que des compagnies d’assurances n’assurent pas automatiquement pour tout. «Mais à quoi elles servent ? ! » À pomper du fric, mon B.»
    Eh oui, moi aussi je me demande à quoi ça sert les assurances? Regarder les plus hautes grattes ciels de Montréal sont la propriété de sociétés d'assurances, construites sur le dos des contribuables!
    Mais retournant à la misère humaine: Selon le philosophe Bertrand Russel:
    «Des échos de cris de douleur se répercutent dans mon cœur. Les enfants dans la famine, les victimes torturées par les oppresseurs, les personnes âgées, handicapées, un fardeau pour leurs enfants, et le monde entier de la solitude, de la pauvreté et de la douleur se moquent de ce que la vie humaine devrait être. Je désire alléger ce mal, mais je ne peux pas, et moi aussi je souffre.»

  • Danièle Jeannotte - Abonnée 12 mai 2017 07 h 05

    Faire preuve de bon sens

    Au moment où je vous lis, des projets de construction en zones inondables sont en voie d'être approuvés et une municipalité dont j'oublie le nom projette de construire dans une zone actuellement inondée. J'ai beaucoup d'empathie pour ceux dont la maison est inondée et qui n'ont d'autre choix que de s'y accrocher (car qui voudra l'acheter et il faut bien vivre quelque part) mais je trouve révoltante la cupidité des promoteurs immobiliers et celle des autorités municipales qui autorisent des projets défiant tout bon sens en laissant aux autres le soin de réparer les dégâts, obnubilés par la perspective de l'impôt foncier à récolter.

  • Jean-Henry Noël - Inscrit 12 mai 2017 10 h 47

    L'instinct de survie.

    L'instinct de survie qui a joué un rôle fondamental dans le processus évolutif de Homo sapiens n'a rien à voir avec ces inondations : nulle vie n'est menacée. Ou si peu.Elles ne mettent en cause que la propriété, ce bien dont l'homme ne peut pas se passer.
    Ces inondations ne sont pas catastrophiques et l'homme n'a guère besoin de résilience pour y faire face, seulement d'argent. Katrina a été une catastrophe, car il y a eu mort d'hommes. La survie biologique est la finalité terre-à-terre de l'homme.

  • Claude Gélinas - Abonné 12 mai 2017 14 h 00

    Empathie et témérité !

    Se bâtir dans une zone inondable non assurée malgré les risques encourus constituent une grande témérité.

    Malgré ces dangers et des inondations souvent à répétition des riverains souhaitent toujours ériger leur domicile le plus près de l'eau.

    Le temps passant l'humain oublie les catastrophes passées comme s'il s'agissait d'un mauvais souvenir jusqu'à la prochaine épreuve.

  • Marc Therrien - Abonné 12 mai 2017 17 h 53

    Savoir s'habiter du dedans d'abord


    Il semble en effet que bien des gens qui en ont les moyens investissent presque tout leur capital affectif dans leur maison au point d’en faire toute leur pyramide de besoins, de la base jusqu’au sommet; partant du lieu sécuritaire pour dormir pour se rendre jusqu’au symbole de réussite sociale permettant de se distinguer de la masse pour se donner le sentiment d’accomplissement de soi. Ce faisant, on peut comprendre que tout leur monde s’écroule quand la maison disparaît.

    Les personnes qui savent s’habiter du dedans d’abord avant d’habiter tout lieu du dehors résisteront mieux à ce malheur quand il se présente. Quand on fait de la maison un simple endroit où se loger pour ne pas manger, dormir et vivre sa sexualité dehors, la vie devient plus simple et légère. Il y a plein d’autres façons et d’endroits où on peut répondre à ses besoins d’appartenance, d’estime et d’accomplissement.

    Marc Therrien