Une vie rêvée

Devant la scène du Salon du livre de Genève, à mesure que Dany Laferrière et moi déroulions le fil de notre conversation, de plus en plus de jeunes filles s’agglutinaient devant nous. Nous parlions de l’image des étoiles dans le reflet du lac Léman, du dessous des surfaces, d’un monde qui coule en flammes jusque dans les neiges du Québec. Mais ce public suisse inattendu n’avait à l’évidence que faire de l’évocation de nos hivers communs.

Ce n’est qu’une fois notre présentation terminée que ces présences intrigantes se sont expliquées d’elles-mêmes : encadrée par deux gardes du corps, une jeune femme a surgi de nulle part pour se substituer à nous sur scène, suscitant un flot d’exclamations enthousiastes. Emma Verde venait de se montrer le nez. Et sa seule vue arrachait des cris aigus.

Tandis que Dany Laferrière se retrouvait relégué seul derrière sa petite table de signature, Emma Verde apparaissait plus grande que nature et voyait la file d’attente de ses admirateurs s’allonger sans fin. On y entendait chigner et trépigner d’inquiétude : allait-on au moins finir par pouvoir la toucher et être photographié à ses côtés ?

Emma Verde est une youtubeuse. J’avoue que j’ai appris ce jour-là, comme plusieurs autour de moi, son existence fabriquée par l’air du temps.

La multiplication des youtubeurs est un phénomène étonnant et fascinant. Ces nouvelles stars de rien, dressées par les balises de la publicité, ont pour nom PewDiePie, Cyprien, Smosh, Norman et autres. Sur leurs chaînes privées savamment orchestrées, les meilleurs attirent des millions de curieux.

J’ai regardé plusieurs des capsules de ces youtubeurs. On nage toujours là-dedans du côté de la légèreté, dans un humour de surface sans conséquence. Tout tient à une vision du monde où le monde n’est qu’objet de théâtre. Cela induit l’idée que le vrai est considéré comme une accumulation permanente d’images parfaitement fausses.

La formule qu’emploient ces youtoubeurs est à peu près toujours la même. Dans une agitation constante qui évoque le changement perpétuel, la forme fait office de fond.

J’ai toujours voulu écrire un livre, dit candidement Emma Verde. Pour y dire quoi ? Et de quelle manière ? Qu’importe ! Son livre, elle l’a fait. Elle en est excitée. Voici le livre. Achetez-le.

On l’imagine fort bien dire, à peu près sur le même ton : « J’ai toujours voulu être pilote d’avion, alors montez afin que je puisse me justifier de voler. » Bref, tout cela ne vole pas haut. Il n’empêche qu’elle plane. Et son public aussi.

Dans une représentation youtoubée, tout ce qui est en apparence vécu est digne d’être projeté. Le vide prend ainsi les allures du plein dans un pseudo-monde qui tient lieu de réalité.

Tout repose ici sur l’illusion que les individus sont libres, qu’un youtoubeur devant sa caméra présente forcément sa vie, sans être déterminé autrement que par lui. Tous les gens sont égaux, clament l’enchaînement de ces vidéos qui s’adressent à chacun comme à un frère ou une soeur. Oui, mais rien ne nous égale, comprend-on en sous-texte. Le « moi » du youtoubeur est à ce point magnifié parce qu’il sert le dessein de la publicité.

Les youtoubeurs n’ont pas tardé en effet à être repérés par des publicitaires en quête de moyens renouvelés pour faire pénétrer les huiles de leurs salades jusque dans les vieilles croûtes. Comme notre cerveau a pris l’habitude de plus ou moins se fermer à l’approche de la publicité classique, y compris la plus hypocrite, les youtoubeurs permettent de vaincre en douce des légions de neurones désarmées par tant de candeur accumulée.

Ces espaces de représentation de soi sont ainsi devenus de nouvelles et puissantes cautions pour soutenir la consommation. Avec ses 50 millions d’abonnés, le Suédois PewDiePie, de son vrai nom Felix Kjellberg, cumule par exemple des revenus annuels d’environ 12 millions de dollars selon le magazine Forbes, spécialiste des génuflexions devant tous les dieux de l’argent.

Mais la plupart de ces youtoubeurs ne vivent pas de leurs efforts pour faire mousser la consommation. Ils se font même un peu exploiter. Car quelle manne après tout pour un publicitaire de se retrouver avec autant de gens qui souhaitent transformer leur propre vie en un immense panneau publicitaire !

L’épuisante omnipotence de l’argent s’est donc trouvé un nouveau cheval de Troie publicitaire. Les compagnies offrent désormais à ces nouvelles idoles de l’instantané d’assister à l’un ou l’autre de leurs lancements de produit. Il leur suffit de se montrer avec ledit produit pour qu’on leur consente le droit de recommencer à assurer le plus souvent gratuitement leur publicité. Cette publicité bon marché va plus que jamais son train, montée sur ces nouveaux rails, de telle sorte que certains peuvent continuer de mener grand train.

Le média est le message, écrivait Marshall McLuhan. Autrement dit, ces jeunes youtoubeurs sont devenus eux-mêmes de la marchandise, au même titre que les objets qu’ils servent à rendre désirables. Ce n’est qu’une nouvelle façon au fond de fabriquer de l’aliénation.

14 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 8 mai 2017 00 h 35

    La vie n'est pas une marchandise!

    Vous avez tellement raison, Monsieur Nadeau. Le Capitalisme sauvage à triompher sur le dos de ces jeunes innocents qui se sont transformés en marchandise. L'individualisme poussé à l'extrême quoi? La vie n'est pas une marchandise. Ce que les Capitalistes n'ont pas compris encore, car ils veulent tout marchander: la nature, l'eau, l'ADN, l'être humain, l'amour, l'entraide, rien n'est sacré. Il faut tout marchander au nom de l'argent!

  • Yves Côté - Abonné 8 mai 2017 03 h 59

    Une époque formidable...

    Et les jeunes en question ajoutent leurs votes à ceux des amis intéressés des Trump, Trudeau, Macron de ce monde qui trouve dans l'étourdissement et la futilité la solution à leur difficulté de vivre.
    Nous vivons vraiment une époque formidable, mes amis !

  • Gaston Bourdages - Abonné 8 mai 2017 05 h 15

    Déshumanisation, chosification de l'être humain ?

    Quel pourcentage de nos populations en sont affectées ? Tout ce cirque au profit de qui ? De quoi ? Et la dignité humaine là-dedans ? Peut-on appeler ce que vous écrivez et décrivez si bien monsieur Nadeau comme de l'abrutissement...pur et simple ? L'Histoire à venir va nous en raconter quoi ? Peut-on aussi parler ici de « vide existentiel ? » Votre confrère, monsieur Joseph Facal signe dans l'édition de samedi dernier du Journal de Montréal une chronique qu'il intitule « Le triomphe du vide » Comme la Nature en a horreur, à quoi pouvons-nous nous attendre ? Vers quelle avenue de solution pouvons-nous nous tourner ?
    Avec et malgré ce que vous écrivez, ce que je questionne, l'important n'est-il pas celui que toutes ces gens soient profondément heureux et en paix avec eux-mêmes et avec les autres ? Je m'y inclus.
    Gaston Bourdages.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 8 mai 2017 10 h 03

      De retour parmi nous,j'en suis heureux.Mais ne croyez-vous pas que la modération a bien meilleur gout de toute facon.....

    • Gaston Bourdages - Abonné 8 mai 2017 13 h 07

      Bonjour monsieur Grisé. Merci de votre accueil que j'aurais préféré disons «moins public ». Vous visez très juste. Combien la modération a bien meilleur goût ! C'est bien Aristote et Saint-Augustin qui en ont parlé ? À cette époque de la démesure, du 110%, de la vie roulée comme le chante Marjo : « À fond la caisse », de l'extrême, de l'argent à presque tout prix, intégrer la modération dans sa vie peut appartenir à l'exploit. Je viens de déposer chez des éditeurs un ouvrage portant sur la conscience humaine, autant individuelle que collective. J'y développe d'ailleurs sur les abus et leurs éventuels dommages collatéraux. J'appréhende ce qui s'en vient...
      Puisse la modéartion m'y venir en aide !
      Gaston Bourdages

  • Michel Corbeil - Abonné 8 mai 2017 08 h 03

    Dépassé le monsieur

    Je pense que votre billet de ce matin sur les Youtoubeurs démontre à quel point vous êtes déconnecté des réalités Internet d’aujourd’hui (i.e. « …j’ai appris son existence… »). D’entrée de jeu vous avouez que vous êtes dépassé par les évènements au Salon du livre de Genève. Peut-être ceci explique cela.

    « ..Tout tient à une vision du monde où le monde n’est qu’objet de théâtre… », On aurait dit la même chose de Molière en son temps, non? C’est le nouveau théâtre, et vous tombez des nues!

    Si vous pensez que « …tout cela ne vole pas haut.. », c’est que vous n’êtes pas d’une totale honnêteté. Les textes de ces jeunes humoristes et les mises en situation feraient pâlir de jalousie nos meilleurs (!!??) humoristes.

    Ces jeunes sont exploités et, crime suprême, ils empochent de l’argent. Finalement « …il fabrique de l’aliénation… ».

    Cela nous ramène à ma première affirmation C.Q.F.D.

    Je préfère cent fois mieux que mes petits enfants regardent Cyprien et visionnent cette forme d’humour, pas toujours subtil je l’admets, mais qui utilise la langue française à son meilleur. Un peu comme Brassens qui, lui aussi, était vilipendé. C’est plus rassurant que de les voir consulter d’autres sites beaucoup moins édifiants.

    Peut-être devriez-vous, à l’avenir, vous garder une petite gêne quant à votre opinion et analuses des nouveaux moyens de communications?

    Michel Corbeil

    • Jacques Lamarche - Inscrit 8 mai 2017 11 h 03

      Monsieur est surtout désolé, dévasté, tout comme moi, par le nouveau commerce de l'insignifiance que permet Internet! Rien de scandaleux certes, mais il faut déplorer que la nouvelle technologie informatique, qui autorisait de grands espoirs en matière de développement socio-culturel, ne donne pas les fruits escomptés. Loin de là!! Rien n'y changera, mais il n'y aura jamais aucune gêne à faire le procès de mass médias si peu au service de la culture et du progrès humain.

  • Philippe Dubé - Abonné 8 mai 2017 08 h 24

    Marshall McLuhan

    "The medium is the message", parlant précisément du moyen (médium) qui porte le message. En effet, du point de vue médiologique (Debray), le matériau (contenant) qui sert à transporter les contenus informatifs est aussi important et doit être pris sérieusement en compte dans la lecture ce qui nous est proposé à voir, à lire ou à entendre car il détermine, non seulement la manière de livraison, mais la matière qui nous est livrée. Le médium transforme, par la voie de son canal, le flot d'informations diffusées; par exemple, le journal (papier) n'est pas de même nature que le télé-journal (journal télévisé) alors que la nouvelle peut être la même. Le moyen ici porte, supporte et exporte l'information dans les limites de ce qu'il est, c'est-à-dire qu'il la traite selon la nature propre de ses moyens. Plus qu'une belle formule_ celle de MM_ elle nous enseigne à comprendre le message à l'aune du messager qui le porte. Dit autrement, le médium est le massage du message.