«Stone» sur ordonnance

Moins nocive pour les voies respiratoires, la vaporisation est de plus en plus privilégiée par les patients qui utilisent le cannabis médical.
Photo: iStock Moins nocive pour les voies respiratoires, la vaporisation est de plus en plus privilégiée par les patients qui utilisent le cannabis médical.

La bonne nouvelle avec la légalisation prochaine du cannabis ne concerne pas que l’aspect récréatif — j’ai mes réserves —, mais surtout les malades. Ceux qui veulent y avoir recours comme « médicament » le pourront plus facilement. Ils n’auront plus besoin d’obtenir une ordonnance d’un médecin à qui il faut d’abord prouver avoir épuisé toutes les réserves de la pharmacopée chimique, opioïdes et cie. Dépendance contre dépendance, certains préfèrent en fumer du bon, avec THC et CBD, les deux cannabinoïdes les plus importants. Et ils pourront soulager leurs maux au vu et au su de tous, sans avoir l’air de sortir de la série Breaking Bad.

Maintenant, ce qu’on entend par « maladie », efficacité du produit et son innocuité, c’est une autre paire de manches. Et une bonne partie de l’armada médicale n’y croit pas ou ne veut pas être associée à cette « médecine ancestrale » et empirique, perçue négativement pour toutes sortes de raisons qui vont du crime organisé aux effets jubilatoires passagers (selon le produit), en passant par un devoir de réserve face à ce qui ne semble pas prouvé scientifiquement (des études coûteuses que les pharmas ne sont pas intéressées à financer). Sans compter les risques : psychose, paranoïa, crise cardiaque et pénis rétréci, appelé « expérience Koro », étude à l’appui. Sans blague !

J’ai reçu la semaine dernière un livre que je ne me rappelais plus avoir commandé. Stoned est écrit par le Dr David Casarett, un médecin américain qui dédie une partie de sa pratique aux soins palliatifs et à l’enseignement à l’Université de Pennsylvanie, à Philadelphie.

Photo: iStock Sous forme d’huile dont on peut également retirer le THC (le cannabinoïde euphorisant), le cannabis prend un autre profil qui peut même être appliqué de façon topique ou utilisé de manière orale.

Le Dr Casarett est également un auteur, un vrai, avec le sens de la métaphore, un réel talent littéraire et un humour salvateur face aux crocs-en-jambe du destin. Son bouquin de pop science est à la fois une enquête minutieuse sur le cannabis — il s’est rendu jusqu’à Tel-Aviv pour constater ses effets sur des patients déments — et un récit bien tourné qui nous fait rencontrer une foule de personnages fort divertissants et très ferrés sur le sujet.

Des nerds du cannabis qui contribuent à faire avancer les connaissances entourant cette plante étudiée et fumée pour toutes sortes de prédispositions médicales comme le parkinson, l’épilepsie, la démence, l’anxiété, le syndrome post-traumatique, l’insomnie, la nausée, la douleur chronique, pour ne nommer que celles-ci. Band-Aid ou réelle médecine ? Voilà la réponse qu’il tente de donner.

De sceptique à impressionné

Le Dr Casarett considérait le cannabis comme une farce monumentale avant de mener son enquête, qui l’a conduit à rencontrer médecins (dont un oncologue et un pneumologue), chercheurs, patients, fabricants, distributeurs, pâtissière euphorique (!), et à éplucher la littérature scientifique sur le sujet.

Il est aujourd’hui plus ouvert à ses bénéfices, tout en demeurant prudent. Il en parle comme d’une plante médicinale aux propriétés anti-inflammatoires plutôt que comme un médicament : « Est-ce que la marijuana fonctionne ? J’ai appris que ce n’était pas la bonne question. Est-ce qu’un marteau fonctionne ? Oui, si tu veux planter un clou. Pas si tu veux réparer un iPhone “gelé”. Tout dépend de l’usage qu’on veut en faire. »​

Devant des patients atteints de cancer et que seul le cannabis soulage (dans certains cas, les tumeurs régressent aussi), devant cette petite fille de deux ans affligée du syndrome de Dravet (une dizaine de crises d’épilepsie par jour), interpellé par cette femme d’affaires atteinte de douleurs chroniques au cou à la suite d’un accident, le Dr Casarett a dû convenir que le cannabis les sauvait.

1. L’usage du cannabis à des fins médicales n’est pas un traitement reconnu. 2. L’usage d’un traitement non reconnu ne peut se faire que dans un cadre de recherche.

 

En conclusion de son périple où il a appris à fabriquer du hachisch, où il a bu de la bière de cannabis et inhalé de la fumée secondaire, le médecin m’écrit qu’il a été impressionné par les connaissances des patients sur le sujet et la méthode d’essais-erreurs déployée : « Nous avons besoin de davantage de recherche, bien sûr. Des gens l’utilisent pour des raisons qui n’ont pas (encore) été prouvées. Nous en avons à apprendre sur le dosage et la meilleure façon de l’administrer. »

D’ailleurs, le pneumologue interviewé par le Dr Casarett a fait des recherches sur le cannabis depuis des années, et il est formel : sur 5000 patients supervisés, le risque de cancer du poumon n’était pas plus élevé. La vaporisation (vapotage) semble être la meilleure façon d’éliminer ce risque, tout en bénéficiant des effets des cannabinoïdes dont on trouve une douzaine dans un simple joint.

Bon pour les souris (et les cobayes)

Lorsque j’ai demandé au Dr Casarett si la légalisation aiderait les patients, il m’a répondu que l’accès facilité était peut-être une bonne chose, mais qu’il s’inquiétait de la source d’approvisionnement (récréative) qui ne fournirait pas les conseils et l’éducation nécessaires comme un dispensaire médical le ferait.

Le Dr Mark Ware, directeur de la recherche clinique à l’Unité de gestion de la douleur Alan Edwards du CUSM, et professeur adjoint de médecine familiale et d’anesthésie à l’Université McGill, est également de cet avis. Il conduit des recherches sur la question depuis 1999 et est responsable du registre québécois sur le cannabis médical, qui existe depuis 2015 et auquel tous les usagers médicaux doivent s’inscrire à titre de participants à la recherche en pharmacovigilance. Quarante médecins collaborent déjà au projet.

Même si cette collecte de données s’étale sur dix ans et vise à rassembler 3000 patients (ils en ont presque la moitié), le Dr Ware peut déjà noter un changement dans le mode d’administration du cannabis. Les formes vaporisées et l’huile sont beaucoup plus utilisées qu’auparavant par les patients.

Tout comme le Dr Casarett, le Dr Ware constate des effets sur les douleurs chroniques et neuropathiques, mais ne néglige pas les effets du cannabis sur la santé publique. « Je crois qu’il faut faire la distinction entre le récréatif et le médical. J’espère qu’avec ce projet de loi, nous n’oublierons pas les patients. Il existe déjà une base scientifique très forte et le registre va permettre à tous les médecins de se référer à ces données cliniques. »

Ne reste qu’à convaincre le Collège des médecins que le cannabis n’est pas que du simple perlimpinpin au royaume des hallucinations anecdotiques.

Médecine à distance

La médecine de demain se passe déjà aujourd’hui. Le cardiologue d’un ami lui a conseillé d’acheter un capteur de fréquence cardiaque qui détecte l’arythmie du bout des doigts à l’aide de son téléphone. Vous envoyez le résultat au docteur, qui peut vous suivre à distance. Comme c’est la seconde cause de mortalité au pays, cela devrait être fourni gratuitement à tous les cardiaques, car ils n’ont pas toujours des palpitations dans le bureau du médecin.

Le magazine Fortune consacrait un article sur la question de la médecine digitale la semaine dernière. La télémédecine pourrait diminuer l’engorgement chronique dans les urgences.


Dévoré Stoned. A Doctor’s Case for Medical Marijuana du Dr David Casarett. Le livre couvre pas mal tous les angles et le médecin est assez drolatique, notamment lorsqu’il raconte la pommade de cannabis dont on lui a badigeonné les genoux dans un treck au Népal et qu’il aurait utilisée pour graisser la pédale d’embrayage d’une Mustang vintage. Son humour tongue-in-cheek se prête bien au sujet qu’il décortique avec tout le sérieux scientifique nécessaire. Un beau dosage de THC (euphorisant) et de CBD (thérapeutique seulement).

Visionné les pubs de la SAAQ sur le cannabis au volant. Pas sûre que ça fasse peur aux jeunes. Mais je retiens une chose : de 2011 à 2015, « la présence de cannabis dans le sang a été constatée chez 30 % des conducteurs âgés de 16 à 24 ans décédés dans un accident de la route au Québec ». Ça, ça fait peur.

Aimé cet article du Globe and Mail paru la semaine dernière sur les aînés qui se tournent vers le cannabis pour soulager la douleur chronique, l’anxiété, l’insomnie, la dépression. Certains, comme Hope, 79 ans, qui a repris ses activités grâce au cannabis médical, ne prennent que de l’huile contenant du CBD (cannabinoïde qui ne rend pas stone).

Lu cet article dans Vox sur un récent rapport de 400 pages qui regroupe 10 000 études sur la marijuana publiées depuis 1999. Les chercheurs démontrent que les bénéfices concernent les patients aux prises avec la douleur chronique, la sclérose en plaques et le cancer. Le cannabis pose des problèmes respiratoires (si fumé), sans compter schizophrénie, psychoses, accidents d’auto et manque de motivation générale. Toutefois, le rapport souligne le manque de bonne recherche sur le sujet.

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1 commentaire
  • Yvon Bureau - Abonné 28 avril 2017 20 h 01

    Cannadabis

    Merci.
    J'ai beaucoup appris.