Les liaisons dangereuses

Ni Jean Charest ni son ami et grand argentier, Marc Bibeau, n’ont comparu devant la commission Charbonneau, mais leur ombre planait perpétuellement sur ses travaux. Un ancien président de la firme de génie-conseil RSW, Georges Dick, avait raconté sous serment que M. Bibeau, qui se présentait comme un « conseiller » de M. Charest, l’avait prévenu qu’il avait le pouvoir d’influencer l’octroi des contrats d’Hydro-Québec et de favoriser ceux qui se montraient généreux avec le PLQ.

Un rapport interne de la commission faisait également état du témoignage à huis clos du promoteur et entrepreneur Paolo Catania, qui affirmait que M. Bibeau lui avait offert une surveillance complaisante des travaux qu’il effectuerait pour le ministère des Transports en échange de contributions à la caisse libérale.

MM. Charest et Bibeau avaient nié en bloc toutes les allégations les concernant et le rapport de la commission les avait exonérés de tout blâme. Après des mois d’audiences publiques troublantes, les deux commissaires n’avaient même pas pu s’entendre sur l’existence d’un lien même indirect entre le financement des partis politiques et l’octroi de contrats gouvernementaux.

De toute évidence, l’UPAC était restée sur son appétit. Les révélations des derniers jours attestent la détermination des policiers à poursuivre l’enquête et ne peuvent que conforter la population dans l’impression que justice n’a pas été faite. Si aucune accusation n’est portée, cette impression deviendra une conviction et la confiance dans le système judiciaire, déjà fortement ébranlée, s’effritera encore davantage.

 

Si le gouvernement Couillard était trop heureux de faire dévier le débat sur la fuite dont ont bénéficié les médias de Québecor, cette divulgation place l’UPAC dans une situation très délicate, pour ne pas dire impossible. Son patron, Robert Lafrenière, a déclaré que « les enquêteurs de l’UPAC sont maintenant soumis à des pressions inutiles qui pourraient entraver leur travail ».

Il faudrait cependant être bien naïf pour croire que MM. Charest et Bibeau, qui ne sont pas tombés de la dernière pluie, n’avaient aucune raison de suspecter qu’ils pouvaient faire l’objet d’une enquête. Si jamais il existait des éléments de preuve qu’ils jugeaient préférable de faire disparaître, ils les auraient sans doute fait disparaître depuis longtemps.

Peu importe la raison pour laquelle l’enquête en cours pourrait être interrompue, on y verrait immanquablement le résultat d’une intervention politique. Selon l’échéancier prévu au départ par l’UPAC, on devait arriver à l’étape finale, soit la mise en accusation, entre septembre et décembre 2016. Bien entendu, une enquête peut être remplie d’imprévus qui rendent un échéancier très aléatoire, mais il y a maintenant une obligation de résultat à laquelle l’UPAC ne peut plus échapper. C’était vraisemblablement l’objectif de l’auteur de la fuite.

 

Depuis qu’il est devenu premier ministre, Philippe Couillard répète inlassablement qu’aucune irrégularité liée au financement du PLQ n’est survenue sous son règne, et personne n’a encore été en mesure de démontrer le contraire. Même Amir Khadir, qu’on ne peut suspecter d’indulgence excessive, convient que les méthodes du PLQ ont changé, même si les changements qui ont été apportés à la Loi sur le financement des partis politiques ne lui laissaient guère le choix. Il n’empêche que l’héritage de Jean Charest pèse de plus en plus lourd.

Mercredi, Jean-François Lisée lui a reproché les mensonges de Jacques Daoust sur la vente de Rona, les déclarations choquantes de Rita de Santis sur le commissaire à l’éthique et le limogeage de Robert Poëti. Il est vrai que M. Daoust ne méritait plus d’être ministre, que Mme de Santis ne devrait plus l’être très longtemps et qu’il serait peut-être indiqué de ramener M. Poëti au cabinet, mais il ne faut pas mélanger les pommes et les oranges.

Certes, M. Couillard a été pendant cinq ans un membre éminent du gouvernement Charest et, à ce titre, il devait faire entrer 100 000 $ par année dans la caisse libérale. En décembre 2006, le directeur général des élections avait bien constaté quelques infractions à la loi dans l’organisation d’un de ses cocktails de financement qui avait eu lieu trois ans plus tôt, mais il ne les avait pas jugées suffisamment graves pour déposer des accusations.

Le PQ a voulu voir dans son refus de faire comparaître MM. Charest et Bibeau devant une commission parlementaire la preuve que le gouvernement ne veut pas faire la lumière sur ces années noires, mais le cirque auquel elle donnerait lieu serait le meilleur moyen de faire dérailler définitivement l’enquête de l’UPAC. C’est la dernière chose que devrait souhaiter l’opposition.

En attendant sa conclusion, elle a plutôt intérêt à démontrer que, cinq ans après le départ de Jean Charest, son ami Bibeau continue d’obtenir rétribution pour les bons et loyaux services rendus au PLQ, grâce aux nombreuses ententes qui lient toujours ses entreprises au gouvernement. Un ami bien encombrant. Un peu comme Marc-Yvan Côté.

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