Les coyotes

« Si tu n’as pas ton fanion, tu n’as pas de raison de vivre : c’est aussi simple que ça ! » Sur son habituel ton mesuré de commentateur de hockey, le coloré Ron Fournier parlait ainsi, la semaine dernière, « aux amateurs de sport ».

Même quand la saison est terminée, on parle encore beaucoup de hockey chez nous. Mais à travers ces envolées aussi divertissantes que les Ice Capades, on trouve hélas peu d’espace pour discuter des conditions générales qui président à la pratique populaire de l’activité physique, un dossier pourtant plus critique que celui de l’obtention toujours plus hypothétique de la coupe Stanley.

Or, voici que Montréal annonce en catimini qu’elle empêchera, pour tout l’été, les pratiques sportives au circuit Gilles-Villeneuve de l’île Sainte-Hélène. De la Formule 1 en juin, mais plus de vélo, de patins à roues alignées, ni de ski à roulettes, ni par ailleurs de natation dans ses bassins en plein air situés à proximité.

Aux très nombreux habitués du circuit Gilles-Villeneuve, on dit d’aller faire un tour sur les routes effritées, défoncées et disloquées. À Montréal, ce n’est pourtant qu’au circuit Gilles-Villeneuve que les jeunes cyclistes à l’entraînement, pour qui le vélo est un sport, peuvent être encadrés en toute sécurité. Aussi n’est-il pas rare de trouver là plusieurs centaines de cyclistes sportifs. Le circuit Gilles-Villeneuve leur est fermé tout l’été, afin qu’une compagnie privée puisse, elle, en profiter.

Pour se justifier, la Ville dit ne pas pouvoir décevoir l’industrie du spectacle, qui accapare ainsi le lieu pour toute la belle saison. Il faut préciser que non seulement la Ville lui offre l’usage de l’espace public, mais qu’elle finance de surcroît de nouvelles installations vouées à favoriser ses gains.

Une première manifestation contre cette fermeture impromptue est organisée par les cyclistes ce lundi en fin d’après-midi, au circuit Gilles-Villeneuve. Mais n’allez surtout pas croire que c’est le peu de place accordée au vélo qui fait problème au parc Jean-Drapeau. Ce n’est là qu’un indicateur supplémentaire d’un vrai problème de fond quant à la gestion d’un patrimoine commun.

Cette année, on en est rendus à couper des arbres pour créer, selon les mots de la Société du parc Jean-Drapeau, « un amphithéâtre naturel ». Des allées de béton, larges comme le boulevard René-Lévesque, doivent y être aménagées pour faire circuler 65 000 spectateurs. La tranchée ainsi déboisée laisse désormais voir jusqu’au centre-ville, de l’autre côté des flots. Du jamais vu. Voilà un pur soutien à la nature qui ne se discute même pas. Discute-t-on après tout du soutien qu’offre une corde à un pendu ?

Des plans d’aménagement avaient évoqué l’importance de rendre le fleuve plus accessible, d’offrir des espaces de promenade à cette fin. Mais on a abandonné ces projets au profit du béton, dont s’arme désormais l’industrie du spectacle.

Depuis la création de la place des Festivals au centre-ville, le parc Jean-Drapeau s’est transformé à son tour, lentement mais sûrement, en un nouveau stationnement pour événements payants voués au profit du seul univers marchand.

En 2013, à l’occasion du mariage d’une fille du clan Desmarais avec un prince belge, cette famille de milliardaires a loué tout bonnement une bonne portion de l’île aux fins de célébrations privées. Leur fête finie, l’espace était totalement pourri. Il est d’ailleurs resté fermé une bonne partie de l’été.

Les 26 millions consacrés ces dernières années à la réfection du restaurant Hélène-de-Champlain n’ont toujours rien donné. Le bâtiment reste fermé tandis qu’on tente péniblement, dans une suite infinie d’approximations, de lui trouver une nouvelle vocation. Pendant ce temps, on subventionne à coup de millions le petit restaurant d’un chef français invité par le Casino. Quant à lui, l’espace public qu’était le parc de La Ronde a été vendu à des intérêts américains.

Qu’adviendra-t-il par ailleurs du Musée Stewart regroupé récemment avec le Musée McCord ? Ce dernier considère très sérieusement l’idée de déménager dans un nouveau bâtiment du centre-ville en présentant désormais toutes ses collections sous un même toit. Aurons-nous avant longtemps au parc Jean-Drapeau un autre éléphant blanc ?

Et pendant ce temps où rien ne s’arrange, on continue de nous chanter à qui mieux mieux le souvenir glorieux d’Expo 67 !

En 2015, en préparation des célébrations du 375e anniversaire de la ville, le maire Coderre affirmait travailler main dans la main avec Guy Laliberté pour lancer une nouvelle idée « grandiose ». L’idée de Laliberté ? Implanter sur l’île Sainte-Hélène une entreprise consacrée à des commémorations funéraires d’un nouveau type, au nom d’un culte de l’eau notamment, dans un espace commémoratif de 130 000 m2 soustrait comme de raison au parc Jean-Drapeau.

Est-ce bien la mort de l’espace public qui se dessine comme seul projet d’avenir dans cet espace insulaire qui apparaît de moins en moins vert et ouvert ?

Depuis plusieurs années, les habitués du parc Jean-Drapeau avaient l’habitude d’y croiser quelques renards. Les renards ont désormais disparu. « Ils n’ont plus d’espace pour vivre et se nourrir », m’a expliqué un employé du parc questionné à ce sujet. Au train où vont les choses, cet espace naturel ne sera bientôt habité que par des coyotes et des vautours.

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