La pinte de la discorde

Sur les terres des ranchs frontaliers d’Arizona comme dans les fermes laitières du Vermont, des exploitations maraîchères de la vallée du Saint-Laurent aux fermes bovines de la vallée de la Fraser, le rythme de vie est exigeant. Tout dépend de la nature, des éléments, des marchés mondiaux et, en ce moment, d’un président américain opportuniste et imprévisible à la tête d’un gouvernement bancal et divisé.

Il n’y a rien de véritablement nouveau dans les déclarations de Trump au Wisconsin, lui qui a invoqué régulièrement pendant sa campagne la « guerre contre les fermiers américains » et sa volonté de redorer le blason de l’Amérique. La crise du lait, montée en chantilly au cours de la semaine passée, n’est pas nouvelle non plus : il y a plus d’un an que des mesures touchant le lait diafiltré ont été mises en place en Ontario. Leur élargissement a conduit une firme de transformation du lait au Wisconsin, Grassland Dairy Products, à réduire son approvisionnement de manière substantielle. Ce qu’elle a fait, en désignant les politiques préférentielles canadiennes comme principal coupable — ce qui est ironique lorsque l’on note que le Wisconsin est l’État où la production agricole est la plus subventionnée. Le président Trump n’a donc fait que rebondir sur ce petit séisme, dans un monde agricole déjà touché par la surproduction laitière.

États pivots

L’Amérique rurale — 20 % de la population américaine, 60 millions de personnes, 17 % de l’électorat en 2016 — avait fait basculer l’élection. L’équipe de campagne républicaine ne s’y était pas trompée et a tablé sur ce bloc d’électeurs cachés — blanc, désabusé et rural. Dans les petites villes et les campagnes des États pivots de la « ceinture de la rouille » (Rust Belt), le candidat républicain a écrasé son adversaire démocrate, par 19 points au Michigan, 29 au Wisconsin et 45 en Pennsylvanie.

C’est pourtant cette Amérique rurale qui va subir les coupes importantes que le budget de Donald Trump prévoit au département de l’Agriculture et la déréglementation du marché de la viande de poulet au profit de l’industrie de transformation, alors que les revenus des exploitations agricoles ont diminué de 45 % sur les trois dernières années — selon un rapport du Economic Research Service du ministère de l’Agriculture.

Sans compter que de l’industrie laitière du nord-est aux champs de la Caroline du Nord en passant par la Central Valley en Californie, le durcissement des politiques migratoires accroît le manque de main-d’oeuvre déjà criant alors que 70 % des travailleurs agricoles sont en situation irrégulière. La firme Farm Credit West estime ainsi que 1080 fermes de l’État de New York vont subir le contrecoup de ces politiques, réduisant substantiellement leur surface ou faisant faillite. L’expulsion de tous les travailleurs en situation irrégulière conduirait à la réduction de 24 % de la production de l’État, condamnant 40 000 emplois (détenus tant par des immigrants que par des citoyens américains). Même situation du côté de la Caroline du Nord, où un rapport mixte de la New American Economy et du Center for Global Developpement affirme que les 6500 emplois fermiers disponibles en 2011, alors que le taux de chômage de l’État était à 10 %, ont été boudés par les citoyens américains : 163 se sont présentés à l’embauche, 7 sont restés jusqu’à la fin des récoltes.

Dépendance

Si le retrait du TPP a forcé les agriculteurs à faire une croix sur des marchés en devenir (le marché juteux du Japon sur lequel les ranchers texans tablaient va s’envoler pour l’Australie), il en va différemment des partenariats et des flux commerciaux existants. Or, le secteur agricole américain dépend littéralement de ses exportations au Canada, au Mexique et en Chine — et ne veut pas d’une guerre commerciale. Las, il n’y a personne à la Maison-Blanche pour parler au nom du monde paysan : Robert Lighthizer, qui a été nommé pour être le représentant commercial des États-Unis, de même que Sonny Perdue, qui l’a été comme secrétaire de l’Agriculture, n’ont pas encore été confirmés. Dans le même temps, deux factions s’affrontent dans le bureau ovale, entre Peter Navarro, qui voit dans les déficits commerciaux une menace à la sécurité nationale, et le plus modéré Gary Cohn, à la tête du National Economic Council.

Or, 2018 n’est pas si loin. En effet, d’ici un an, la Chambre et un tiers du Sénat seront en période électorale. Plusieurs sénateurs républicains, dans des États fermiers, seront sur le gril : au Wyoming, au Nebraska et au Texas. L’élection partielle au Kansas le 11 avril dernier pourrait être lue comme un indicateur : la marge des républicains y a fondu depuis novembre dernier de 31 points à 7,2. Le monde rural n’a peut-être pas dit son dernier mot.

4 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 22 avril 2017 08 h 47

    Après la Russie, pourquoi pas le Canada ?

    Si la Russie a pu se mêler de l'élection présidentielle américaone, pourquoi le Canada n'en ferait-il pas autant, et surtout dans ces États "agricoles" répûtés plus conservateurs ?

    Pour une fois, l'image bien méritée de gentillet voisin sans personnalté pourrait servir les défenseurs du Canada. Personne ne peut, parmi ceux qui ont ces préjugés bien ancrés, mettre en doute leur parole, hein!

    Que le Canada se paie une campagne bien orchestrée démontrant la fausseté des paroles de Trump sur cettte arène ouverte à tous que sont les élections américaines. Après tout, eux au moins donnerairent une information valable, "sans appartenance politique".

    Faire voir que le libre-marché a créé une surproduction qui tue leur industrie est pensable en référant par exemple à la Grande Crise, qui en était d'abord une de surproduction, mais aussi à 2008 ou à la récente baisse des prix du pétrole.

    Rien ni personne n'empêche le Canada de prendre la parole durant cette élection. Mises à part les intrusions alléguées de la Russie dans les systèmes d'information US, Poutine ne s'est pas gêné pour faire part de ses préférences pour Trump.

    Le Canada ne doit pas prendrer parti comme Poutine, il doit faire valoir sa position auprès des électeurs qui, eux, influent sur leurs sénateurs et représentants. Et il doit répliquer via la même voie que Trump : vers ce "public" mouvant et indiscernable.

    Les cultivateurs ne pourront que se rendre à l'évidence : être défendus par un épouvantail qui bouge au moindre vent n'est pas réellement une stratégie.

  • Gilles Gagné - Abonné 22 avril 2017 10 h 16

    Merci Mme Vallet

    J'apprécie beaucoup votre article très instructif.

  • Yvon Beaudoin - Abonné 23 avril 2017 08 h 51

    Qui négocie le traité?

    Bon article mais qui fait abstraction de qui negocie du côté canadien? On l'a vu lors du traité avec l'Europe que les négociateurs canadiens ont donné un quota accru d'importation de fromage à l'Europe en échange d'un meilleur accès au bœuf de l'ouest vers l'Europe. Avec un gouvernement Trudeau qui voit la frontière du Canada s'arrêter à la rive des Outaouais, l'industrie laitière canadienne doit surveiller la position des négociateurs canadiens bien avant celle des américains. On voit déjà la position tres molle de Freeland dans le dossier du bois d'œuvre...

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 23 avril 2017 17 h 41


      Comme la position de Daniel Johnson pressé de signer alors que la petite
      Wallonie a donné une lecon ,comme Couillard avec le REM mal ficelé....