Un vieux truc

Le commun des mortels avait découvert à l’automne 2006 un aspect du système de santé qu’on avait caché comme une maladie honteuse. Pour masquer une réalité passablement embarrassante pour le gouvernement Charest, le trop-plein des urgences était déversé dans ce qu’on appelait pudiquement des « unités de débordement ».

Mises sur pied dans la plus grande discrétion, elles étaient devenues monnaie courante un peu partout au Québec. Cette astuce permettait au ministre de la Santé, Philippe Couillard, qui était l’homme fort du cabinet, de présenter des statistiques plus compatibles avec l’engagement pris par le PLQ durant la campagne électorale de 2003. Un gouvernement libéral allait régler le problème des urgences dans les semaines qui suivraient l’élection, avait-on promis.

Tous les espaces disponibles étaient réquisitionnés pour y entasser des dizaines de patients qui n’étaient pas comptabilisés dans les chiffres officiels, puisqu’ils étaient théoriquement hospitalisés. Sous le couvert de l’anonymat, un médecin de l’hôpital du Sacré-Coeur, dont une des patientes poireautait depuis dix jours dans l’attente d’un lit, avait déclaré à La Presse : « Le palmarès des urgences, c’est du camouflage. » À l’Assemblée nationale, M. Couillard était pourtant catégorique : « C’est très clair, ça va mieux dans la grande majorité des urgences. »

Une fois le chat sorti du sac, il avait fait valoir que c’était « fondamentalement une bonne façon de gérer les débordements à l’urgence ». L’accusant de « leurrer la population », un groupe d’infectiologues avait aussitôt répliqué qu’une unité de débordement constituait au contraire le site idéal pour la propagation des infections.

La situation était telle que les chefs des urgences de trois hôpitaux montréalais avaient remis leur démission. Pour dénouer la crise, M. Couillard avait organisé une rencontre avec la « Table des chefs d’urgence » de la région, où on avait convenu de nouveaux « protocoles de surcapacité », qui permettraient de répartir les patients des urgences sur les étages supérieurs. « Bien sûr, il s’agit d’une solution d’appoint et non pas à long terme »,avait expliqué le chef du département de médecine d’urgence du CHUM. Bien sûr…

 

Dix ans et quatre élections générales plus tard, M. Couillard est devenu premier ministre, mais le problème n’a toujours pas été réglé. Les intervenants du réseau de la santé adressent exactement les mêmes reproches à Gaétan Barrette, la seule différence étant que le ton est un peu plus virulent. Conçues au départ pour soulager les urgences durant les périodes d’achalandage particulièrement élevé, les unités de débordement semblent en être devenues des annexes permanentes.

« C’est le bordel. C’est la panique totale. C’est rendu que bien paraître est plus important que le bien-être des patients », a lancé la présidente locale du syndicat l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux au CISSS de la Montérégie-Centre.

D’un tempérament moins placide que le premier ministre, M. Barrette, qui a également une conception différente du « dialogue », a piqué une sainte colère la semaine dernière après avoir constaté que la situation ne s’était pas améliorée, malgré une injection additionnelle de 100 millions pour libérer des lits dits de « courte durée », qui sont occupés par des patients en attente d’une place dans un centre hospitalier. Une solution devait être trouvée sur-le-champ, a-t-il intimé aux administrateurs des établissements.

 

Craignant la fureur de l’irascible ministre, qui a instauré un véritable régime de terreur dans le réseau, ils ont fait leur possible pour sauver les apparences, à défaut de pouvoir régler le problème. Au Centre hospitalier régional de Lanaudière, un médecin a confié à La Presse qu’une nouvelle unité de débordement avait été ajoutée à l’ancienne, qui débordait à son tour. On rirait presque de ce bricolage si ce n’était pas si navrant.

Selon un porte-parole syndical, « l’espace entre les civières est si petit qu’il faut se tourner pour passer ». Bien entendu, l’opposition s’est empressée de renchérir. À quand des civières dans les cafétérias des hôpitaux ? a demandé le porte-parole de la CAQ en matière de santé, François Paradis.

Au bureau de M. Barrette, on assure pourtant n’avoir aucune indication que les établissements font du camouflage. « L’objectif est que les patients soient dirigés vers les ressources appropriées »,explique-t-on. Encore faudrait-il qu’elles existent. Le président du Conseil pour la protection des malades, Paul Brunet, évalue à 5000 le nombre de lits qui ont été fermés en centre d’hébergement depuis une dizaine d’années.

Certes, cette triste situation est bien antérieure à l’entrée de M. Barrette en politique. S’il est aussi incapable de trouver une solution que l’était M. Couillard, il pourrait au moins donner l’heure juste. Cela serait déjà un progrès.

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30 commentaires
  • Jacques Lamarche - Inscrit 22 avril 2017 04 h 02

    Régime de terreur et obscurantisme!

    Dans une société démocratique qui revendique les plus hauts standards en matière d'information et de participation, il faut s'inquiéter qu'il faille des années - et une fortuite fuite - pour savoir combien sont malmenés les ¨patients¨ dans nos centres hospitaliers! Le régime de terreur évoqué n'y serait pas étranger!

  • Nadia Alexan - Abonnée 22 avril 2017 04 h 10

    L'incompétence de ce gouvernement est légendaire!

    Merci, monsieur David, de nous informer de cette triste situation dans les hôpitaux. Si le ministre Barrette était intelligent et se souciait vraiment des gens malades, il aurait trouvait la solution chez les infirmières et les médecins qui travaillent sur place. Probablement, il est trop orgueilleux pour chercher des conseils. La tricherie est plus simple pour sauver la face. L'incompétence de ce gouvernement est légendaire!

    • Claude Bariteau - Abonné 22 avril 2017 15 h 27



      Dans le dossier des urgences, l'heure juste est camouflée. M. David en fait la démonstration. Le ministre Barrette ou le PM Couillard ne le reconnaîtront jamais, car ils ont délibérément truqué les cadrans.

      C'est ce que font les ministres de ce gouvernement avec une heure déphasée, embellie et transmise aux médias présents au Québec pour qu'ils en fassent écho.

      Votre texte sur les aveuglements du ministre Fournier était transparent. Le sont aussi les propos de ce gouvernement en matière d'environnement, en éducation, dans le développement économique et ailleurs, sauf pour les chiens agressifs.

      Quand il s'est agi du statut du Québec sur la scène internationale, il fit une déclaration pompeuse. L'heure était celle de Paul-Gérin-Lajoie, qu’il négligea de dire qu’elle était cadrée dans le Canada de 1982.

      Même chose concernant le Québec. Le PM Couillard, à l’instar du PM Charest, a mission de rapetisser le Québec de l’intérieur pour le ramener à l’heure des ex-PM Trudeau et Chrétien. Aussi s’affiche-t-il sauveur alors qu’il marche à grand pas de reculons avec des ministres et députés qui le suivent à la queue leu leu.

      Quelques journalistes du Devoir en témoignent. Vous êtes devenu l’un d’eux. Le sont aussi vos collègues Dutrisac et Sansfaçon, le journaliste Shields et la chroniqueuse Blanchette. Il y en a d’autres.

      Depuis le départ de Lise Bissonnette, ce journal, est néanmoins devenu peu transparent sous Descôteaux et encore moins sous Myles, ce qui paraît être son mandat pour rentabiliser le produit. Ça transparaît dans ses interventions, le choix de ses sujets et ses tolérances.

      Or, des textes qui donnent l’heure juste sont toujours bien reçus des lecteurs alors que ceux qui se présentent comme des somnifères, du divertissement ou des lectures biaisées demeureront ce qu’ils sont. Le Devoir en contient hélas trop.

  • Christina Berryman - Abonnée 22 avril 2017 04 h 44

    recours collectif

    J'ai connu cette situation de corridor ou le patient déshumanisé est séparé du bruit, des fluorescents et des échanges entre infirmières et médecins par un simple rideau. Faut être fait fort pour s'en tirer. Monsieur Brunet veuillez, s'il vous plaît, consulter cet avocat qui défend si bien les citoyens victimes de mauvais soins, si possible, au moyen d'un recours collectif. Merci...la jasette politicienne cela suffit.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 22 avril 2017 17 h 05

      Vraiment il faut faire quelquechose,on sait que Couillard est malveillant,
      que tous les moyens sont bons pour de gonfler,ici on voit qu'il ne recule devant rien meme falsifier les chiffres,tricher,mentir et obliger le cabinet et le députés a le suivre a sa suite dans ses manigances et magouilles sans limites.Un super merci a Michel David pour le faire tomber de son piedestale de papier maché a force de discours creux.

  • Hélène Gervais - Abonnée 22 avril 2017 06 h 11

    Ils ne donneront ....

    jamais l'heure juste, les politiciens au pouvoir en sont incapables, surtout les libéraux, ce n'est pas dans leur culture "disons". De plus, ils ne peuvent accuser le PQ de ces malveillances, car il a été si peu longtemps au pouvoir, qu'il n'a pas eu le temps de faire grand chose, à part la cimenterie de Port Daniel (un désastre quant à moi) et Anticosti (un autre désastre). Le restant des désastres des hôpitaux appartient aux libéraux et je plains le personnel de tout mon coeur d'avoir à gérer ces éléphants blancs et de ne jamais voir la lumière au bout du tunnel.

    • Pierre Raymond - Abonné 22 avril 2017 18 h 05

      Je dirais plutôt que « c'est dans leur culture ».

  • Normand Carrier - Inscrit 22 avril 2017 06 h 56

    Système de camouflage libéral ......

    Dans leur exercise de bien paraitre , les libéraux devraient au moins essayer d'innover et trouver d'autres solutions au lieu de répéter les mêmes astuces .... Messieurs Couillard et Barrette devraient comprendre que vle bien-être des patients est plus important que les apparences .....

    Tout cela partait de Jean Charest qui avait promis en 2003 que le lendemain de son élection , il n'y aurait plus d'attente aux urgences car sa recrue Couillard avait toutes les solutions comme Barrette croyait toutes les avoir mais le système de la santé va en se détériorant malgré tous ces charlatants qui se succèdent depuis 2003 et qui chambardent les structures sana jamais améliorer le soin aux patients.

    Plus cela change , plus ces pareil avec Couillard et Barrette ......

    • Daniel Vézina - Abonné 22 avril 2017 15 h 34

      Tristement, croyez-vous vraiment qu'ils vont se forcer à changer?

      Regardez les sondages un à la suite des autres, malgré les mauvaises nouvelles, ils sont la plupart du temps 1er...!!

      Ils pourraient nous raconter que la terre est plate et il y a encore des gens pour y croire... Pathétique...