Une bonne fin du monde

« Ce qu’il nous faudrait, c’est une bonne guerre… » Tout le monde connaît cette rengaine dont l’origine se perd dans la nuit des temps. C’est le cri du coeur du vétéran décoré devant l’insouciance d’une jeunesse oisive et débauchée. Comme on peut le voir dans les mémorables dernières pages du Rivage des Syrtes de Gracq (José Corti, 1951), la guerre, jusqu’au milieu du siècle passé, pouvait encore être envisagée comme une entreprise de régénération sociale. C’était avant l’acquisition de la Bombe par Staline et la doctrine de la « destruction mutuelle assurée » (MAD). La guerre est alors passée d’occasion de développement économique comme une autre, ou presque, à symptôme des tendances suicidaires de l’humanité. Elle est devenue vice à éradiquer, comme le sexisme et le cholestérol.

Quand je vois des humains vraiment partout, bruyants, surbranchés, bombardant nos pages Facebook de leurs égoportraits tirés des derniers coins sauvages de cette planète désormais entièrement souillée de leur présence, ou quand je lis des propos tout particulièrement épais, comme ceux du président de l’Association des motoneigistes du Québec prédisant l’échec de la motoneige électrique parce que « les gens recherchent l’adrénaline » (traduction : les vrais mordus vont continuer d’envahir et d’empester leurs semblables parce que, voyez-vous, ils aiment le bruit et l’odeur de l’essence, oui, et ces esprits civiques vont même jusqu’à apprécier la nature, de préférence bien tapée et aplatie…), je suis alors tenté de reprendre à mon compte le vieux cri du coeur en le transformant légèrement : ce qu’il leur faudrait, c’est une bonne fin du monde.

Je parle, bien sûr, de la fin de l’humanité, du moins de la forme de civilisation que nous avons atteinte, fruit d’une hyperévolution. On s’accorde généralement à penser que les rats et les fourmis ont de bonnes chances de nous survivre. Au terme de plusieurs millénaires d’heureuse inconscience, l’idée de notre finitude foncière a connu, au siècle dernier, une accélération foudroyante, parallèle à la course exponentielle de la force aux allures de fuite en avant qu’on ose de moins en moins appeler progrès.

Un nouveau fantasme collectif

La fin du monde fut d’abord une chasse gardée de la SF et du cinéma de série B. Puis, l’imaginaire apocalyptique a débordé dans une sphère de production plus sérieuse, y enfantant d’authentiques chefs-d’oeuvre, comme, par exemple, La route de Cormac McCarthy (L’olivier, 2008). Avant, il importait de nommer le fléau, ce à quoi des tas d’auteurs, avec un talent très variable, employèrent leur imagination : holocauste nucléaire, épidémie mondiale, collision avec un astéroïde, invasion de Martiens ? On se préoccupait, bref, de la cause, du moyen de la fin. Plus maintenant.

On ne compte plus les histoires dont les personnages évoluent à la lisière survivante d’un cataclysme indistinct. Comme si la fin du monde était désormais un fait culturel acquis, se passant de toute description. Accidentelles ou provoquées, la plupart de ces catastrophes ont cependant un symptôme en commun, nouveau fantasme collectif à la mesure de notre ère : l’écroulement mondial des systèmes de communication et un retour conséquent à l’isolement archaïque.

Un isolement que Lily Brooks-Dalton, l’auteure de Good Morning, Midnight, a trouvé une ingénieuse façon de rompre. Lorsqu’un incommensurable silence brouillé d’une friture de parasites recouvre d’un seul coup le fourmillement cosmique ordinaire des flux d’informations, Augustin, vieil astronome misanthrope, ayant refusé d’obéir à l’ordre d’évacuation de la station de recherches arctique où est situé son observatoire, se retrouve, après le décollage du dernier appareil militaire, seul au monde, assez littéralement.

« Des rumeurs de guerre », c’est à peu près la seule explication à laquelle, comme nous, il aura droit. « Une catastrophe se produisait dans le monde extérieur, mais aucun bruit plus précis ne circulait. Les autres chercheurs n’interrogèrent pas leurs sauveteurs — ils se hâtèrent de plier bagage et se conformèrent aux instructions de l’équipe chargée de l’évacuation. »

Les derniers humains ou presque

Ce silence est bien commode pour l’auteure, ainsi dispensée de mettre des mots sur un événement auquel le mystère sied peut-être mieux. Il n’en constitue pas moins un accroc dérangeant à la vraisemblance du dispositif fictionnel mis en place par Brooks-Dalton. Car je veux bien que l’impensable se produise pour ainsi dire spontanément, sans être précédé du moindre signe avant-coureur. Mais alors, parmi tous ces chercheurs évacués, ces esprits curieux, ces scientifiques de pointe escortés en troupeau vers l’avion Hercules qui attend sur la piste, personne pour exiger des explications ? Pour formuler la moindre supputation ? Plutôt faible, alors que le défaut d’informations fiables devrait au contraire alimenter la spéculation. Dans le futur rapproché dont il est question, le cerveau humain aurait changé ?

Puis, on se laisse porter par la prose riche et l’action convaincante de ce roman d’anticipation. Il y a la somptueuse désolation des paysages du cercle polaire sous le soleil de minuit. À quelques centaines de millions de kilomètres dans l’espace, pendant ce temps, un vaisseau spatial, l’Aether, vient de quitter l’orbite de Jupiter pour rentrer au bercail. Les six membres de l’équipage ont, eux aussi, perdu le contact avec Houston, et l’Australie, l’Espagne… Silence radio partout. Et eux, les derniers humains ou presque, sont là à glisser sur l’espace noir sans fin tapissé d’étoiles scintillantes et de masses laiteuses intemporelles. Par moments, on croirait entendre les accents de la valse de Strauss sur laquelle évoluaient les cosmonautes de Kubrick. Ils finissent par arriver en vue de la planète bleue.

« La planète avait la même apparence que lorsqu’ils en étaient partis […]. Une énorme oasis ronde […]. Lorsqu’ils furent face à l’hémisphère plongé dans les ténèbres, il faisait effectivement nuit — aucune ville illuminée, aucun tapis d’étincelles […]. Toutes les lumières de toutes les villes éteintes. Comment était-ce possible ? »

On ne le saura pas.

Good Morning, Midnight

★★★ 1/2

Lily Brooks-Dalton, traduit de l’américain par Sylvie Schneiter, Les Presses de la Cité, Paris, 2017, 268 pages