Repolitisons le Jour de la Terre

Vous souvenez-vous de ce fameux selfie devenu viral pris par notre premier ministre Justin Trudeau et sa femme, Sophie Grégoire ? On les y voyait, dans le noir, illuminés par une chandelle, en guise d’appui à la lutte contre les changements climatiques. Le 22 avril dernier, Trudeau souhaitait donner l’exemple à la population canadienne en participant à l’initiative « Une heure sur terre » pour le Jour de la Terre. Moins d’un an plus tard, son gouvernement donnait le feu vert au projet de terminal méthanier Pacific NorthWest LNG. Selon l’Agence canadienne d’évaluation environnementale, il s’agirait d’un « des plus importants émetteurs de gaz à effet de serre au Canada ».

Le ministre québécois de l’Environnement, David Heurtel, avait aussi profité l’an dernier du Jour de la Terre pour rappeler à la population de « s’investir au quotidien » pour lutter contre les changements climatiques. Depuis cette annonce, le gouvernement du Québec a adopté sous bâillon la loi 106 qui ouvre nos sous-sols aux entreprises pétrolières et gazières.

Si les gouvernements se doivent d’encourager la population à modifier ses habitudes pour réduire les impacts écologiques, ne devraient-ils pas eux-mêmes montrer l’exemple avant tout ? C’est certainement le message qu’a donné la population aux gouvernements lors du tout premier Jour de la Terre en 1970. Après le déversement accidentel de l’équivalent de 100 000 barils de pétrole au large de Santa Barbara, en Californie, des milliers de personnes ont manifesté pour exiger des réformes politiques protégeant l’environnement.

Le premier Jour de la Terre avait d’emblée une portée politique. Près de 50 ans plus tard, la page Web du réseau mondial du Jour de la Terre ressemble plutôt à un site de magasinage où l’on invite les visiteurs à afficher leurs convictions écologiques en consommant des affiches en papier ainsi que des t-shirts importés à 14,99 $. Une fois la transaction effectuée, les achats sont livrés directement chez vous. Par avion, au besoin…

Sur un registre assez semblable, l’organisme Jour de la Terre Canada nous invite cette année à « jouer ». Pour souligner le 22 avril, l’organisme encourage les enfants à sortir dehors afin de « se rapprocher de la nature par le jeu ». Son message s’adresse-t-il aussi aux enfants autochtones — ceux qui voient leur « nature » se faire défricher par diverses entreprises liées à la production d’énergie et à la déforestation ? À la veille du Jour de la Terre, il est permis de se demander comment nous en sommes arrivés à des messages aussi récréatifs et dépolitisés, alors que les enjeux climatiques représentent l’un des plus grands défis de notre époque.

« Loin d’être neutre, la dépolitisation des enjeux climatiques conforte une organisation sociale hautement inégalitaire et écologiquement dévastatrice », affirme l’auteur Jean-Baptiste Comby. Dans son ouvrage sur la question climatique, il critique le discours selon lequel « il reviendrait à chacun de nous de sauver la planète en changeant son comportement ». Or, rappelle-t-il, c’est plutôt en exigeant des changements politiques et structurels que des pratiques durables et plus égalitaires sont susceptibles de voir le jour. Si l’on convient que les citoyens doivent contribuer au mouvement, cela ne doit pas pour autant dédouaner les gouvernements de leur propre responsabilité de s’attaquer, en parallèle, aux diverses sources de dévastation de l’environnement.

Par exemple, la stratégie climatique du Québec repose principalement sur le secteur du transport. Or, qu’en est-il des impacts environnementaux causés par les projets industriels en développement, tels que la cimenterie de Port-Daniel, les projets miniers dans le Nord ou l’exploitation pétrolière en Gaspésie ? Ensemble, ces projets énergétiques pourraient émettre suffisamment de GES par année pour annuler les réductions nettes du Québec entre 2011 et 2013.

Ainsi, le plus récent livre de Normand Mousseau, Gagner la guerre du climat : 12 mythes à déboulonner, attire l’attention sur les multiples incohérences dues à la « pauvreté organisationnelle » du gouvernement du Québec dans le dossier environnemental. Dans ce contexte, l’on comprend qu’il soit bien plus simple de dépeindre la question environnementale avant tout comme un problème de morale individuelle.

Pourtant, le Québec a tout le potentiel nécessaire pour assurer sa transition écologique, en commençant par le désinvestissement des combustibles fossiles. C’est par la priorisation des transports collectifs, des énergies propres tels l’énergie solaire, la géothermie et l’éolien, qu’on y arrivera. Les gouvernements peuvent être à la hauteur des célébrations du Jour de la Terre, et l’on doit profiter du 22 avril pour le leur rappeler.

3 commentaires
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 21 avril 2017 04 h 10

    Il ne sert a rien de demander

    a ce gouv. sans vison sinon destructive,sans ame et sans coeur quoique ce soit de sense et de réflechi. Notre premiere porte de sortie c'est de les mettre a la porte aux prochaines élections et de choisir des représentants de differents horizons pour cesser ce marasme énorme qui grandit chaque jour sans proteger les écoliers.les malades,les pauvres et la nature.
    J'ai ecrit les noms de nos ministres,je la prend pour la lire souvent ,je peux vous dire qu'elle ne pese pas lourd.S'il vous plait ensemble''libérons nous des libéraux''.

  • Bernard Terreault - Abonné 21 avril 2017 08 h 54

    La messe du dimanche

    Autrefois, du moment qu'on allait à la messe le dimanche, on avait tout le reste de la semaine pour pécher sans remord. Aujourd'hui on fait une profession de foi écolo le Jour de la Terre et on mange dans la main des compagnies pétrolières le reste de l'année. Pas d'exploitation pétrolière à Anticosti, mais du bitumineux albertain à Montréal.

  • François Beaulé - Abonné 21 avril 2017 12 h 49

    Vivre ensemble c'est habiter la Terre ensemble

    La Terre est notre véritable habitat. Or l'habitat artificiel n'est pas toujours compatible avec la nature. Il a surtout été élaboré par des actions individuelles, par l'intermédiaire du marché de l'habitation. Il n'est pas le résultat d'un projet politique.

    Saisir l'importance des enjeux environnementaux implique de faire de l'habitat le cœur de la politique. Les types de bâtiments, la densité des logements et l'organisation de ces bâtiments sur le territoire déterminent notre mode de vie, notamment les transports. Un urbanisme écologique doit être à la base d'un projet de société durable.

    Il est évidemment impossible de démolir l'Amérique en un jour pour la reconstruire le lendemain. Voilà pourquoi il faut commencer aujourd'hui. Il s'agit d'un projet social et à long terme dont la mise en œuvre nécessite l'intervention politique.