Maintenir la moyenne

Lors de mes études en sciences humaines au collégial dans les années 1980, j’ai aimé toutes les matières au programme. Je me suis enthousiasmé pour l’histoire, pour la politique, pour la psychologie et pour les sciences religieuses.
 

Mon premier contact avec la sociologie reste toutefois le moment fort de mon parcours collégial. Les lumières que me fournissait cette discipline étaient totalement nouvelles pour moi. Je découvrais alors — j’avais 18 ans — que notre position dans la société nous déterminait fortement, que mes idées, mes chances de réaliser mes projets ne tenaient pas qu’à moi, qu’à ma volonté, mais à la place que j’occupais, malgré moi, dans le jeu social.

J’ai gardé, depuis, un faible pour cette discipline. Je partage donc entièrement l’affirmation du sociologue Simon Langlois selon laquelle les savoirs qui en proviennent sont « susceptibles d’éclairer les débats de société » en leur donnant une assise scientifique.

Faits et perceptions

Professeur à l’Université Laval depuis 40 ans, Langlois fait partie de ces universitaires qui se font un devoir de rendre les résultats de leurs travaux accessibles au grand public. Son essai Le Québec change, à cet égard, est un modèle. Recueil de « chroniques sociologiques » d’abord publiées, entre 2011 et 2016, dans le magazine Contact, ce livre jette, en une cinquantaine de courts textes, « un éclairage sur la société québécoise » et sur les changements qui l’affectent depuis 40 ans. Le menu est trop vaste et trop diversifié (classes sociales, étudiants, femmes, langue, débat gauche-droite, démocratie) pour qu’on en fasse le tour, mais un exemple important, celui de la situation de la classe moyenne, suffira à montrer sa richesse.

Convaincu que « les meilleures analyses sociologiques reconnaissent un rôle actif à l’être humain », Langlois s’inspire principalement, sur le plan théorique, de Tocqueville, selon lequel « l’homme n’a pas que des intérêts ; il a aussi des idées et des sentiments », de Weber, de Durkheim et de Boudon, pour penser « l’individualisme si typique de nos sociétés ». Il s’intéresse donc autant aux faits qu’aux perceptions, étant donné que, comme l’écrivait le sociologue W.I. Thomas, « quand les gens perçoivent une situation comme réelle, elle est réelle dans ses conséquences ».

Actuellement mise en scène à Espace libre dans Extramoyen, une pièce d’Alexis Martin et de Pierre Lefebvre, la classe moyenne est donc sous la loupe éclairante de Langlois. Ce dernier constate, en effet, que celle du Québec ne décline pas, contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays. En 2008, sur la base du revenu de travail, le quart des ménages se rangeait dans la classe moyenne. Or, après impôts et transferts, le taux s’élevait à 36 %, voire à presque 50 %, selon la mesure du niveau de vie. Conclusion : les interventions de l’État sont efficaces à cet égard. Le sociologue constate justement que les classes moyennes sont plus nombreuses dans les pays sociaux-démocrates.

Femmes et justice

On peut s’en réjouir, suggère Langlois, en rappelant que, selon Aristote, « la société la meilleure est celle qui est dominée par les classes intermédiaires, celle qui parvient à contrer la concentration de la richesse entre quelques mains et à minimiser l’extension de la pauvreté ».

Les résultats d’une enquête réalisée par le sociologue en 2013 montrent d’ailleurs que 70 % des Québécois pensent que notre société est plutôt juste. En France, par comparaison, seulement 42 % des répondants ont la même impression. Fait à noter : ce sentiment de justice est moins répandu chez les femmes, qui sont aussi plus favorables à l’intervention de l’État pour corriger les inégalités que les hommes, ce qui amène Langlois à conclure qu’au Québec, « les femmes sont nettement plus progressistes que les hommes ».

L’avenir des classes moyennes, ce « centre » si essentiel à la cohésion sociale, n’est cependant pas assuré, note le sociologue. La mondialisation et le libre-échange menacent les bons emplois industriels, l’endettement de l’État et la faible croissance de la population active risquent de nuire aux politiques redistributives et l’adoption de l’approche utilisateur-payeur frappe ces classes, elles-mêmes de plus en plus endettées, de plein fouet. Il y a là un véritable défi à relever pour les politiciens qui se réclament du bien commun.

Les « chroniques sociologiques » de Langlois, riches en statistiques, ne sont pas particulièrement sexy. Elles séduisent autrement, par la sobre lumière analytique qui s’en dégage.

« Au Québec, les femmes sont nettement plus progressistes que les hommes d’après les données de notre enquête. Elles sont plus sensibles au fait que les besoins de base ne sont pas assurés à chacun, au fait que les gens ordinaires ne reçoivent pas leur juste part de la richesse collective ou encore à l’importance de réduire les inégalités de revenus. Elles valorisent davantage l’intervention de l’État dans l’économie que les hommes. »

— Simon Langlois dans Le Québec change

Le Québec change. Chroniques sociologiques

★★★ 1/2

Simon Langlois, Del Busso, Montréal, 2017, 306 pages

1 commentaire
  • Marc Therrien - Abonné 22 avril 2017 15 h 31

    Et si possible, tout en haussant la valeur de la moyenne par le progrès


    Pour ma part, je me suis d’abord enthousiasmé pour la psychologie, mais j’ai tôt fait de réaliser que je ne pouvais me passer de la sociologie pour mieux intervenir auprès des personnes souffrantes. Me réclamant de l’héritage d’Émile Durkeim, il est utile pour moi d’utiliser une approche d’intervention holistique basée sur le principe que la société et ses sous-groupes forment des touts différents voire même supérieurs à la somme des parties individuelles qui interagissent entre elles pour les former. La sociologie me sert donc à étudier les relations entre les êtres humains eux-mêmes et aussi entre eux et les normes, cultures, structures, organisations et réseaux sociaux qui les influencent. Ces relations produisent une panoplie de faits sociaux résultant d’une interdépendance entre les acteurs sociaux aux activités différentes, mais ayant besoin les uns des autres pour vivre et se développer. C’est pourquoi, il est à souhaiter que la « moyennisation » de la société continue de contribuer à une solidarité organique dynamique et ne se transforme pas en une massification inerte.

    Aussi, en ce qui concerne les données de l’enquête qui indiquent qu’au Québec, « les femmes sont nettement plus progressistes que les hommes », je serais d’abord intéressé de savoir si cette observation est notée dans d’autres sociétés. En effet, je me demande jusqu’à quel point le fait naturel pour la femme d’être celle qui porte l’enfant, le sent se développer à travers les mois de la grossesse, le met au monde et le materne jusqu’à ce qu’il acquiert le niveau d’autonomie lui permettant de se lancer à la découverte du monde et de faire ses apprentissages, n’influence pas directement cette inclination pour le progrès social. Il me semble que le fait que la femme ait ce rapport profond et intime avec le développement de la vie, la prédispose à penser à tout ce qui peut permettre d’en assurer la préservation.
    On aurait donc tout intérêt à continuer de l'écouter.

    Marc Therrien