Petits prix, petits vins?

La notion de prix régule notre perception de la qualité. Normalement, « si ça coûte pas cher, ça vaut pas cher », comme me le disait à l’époque mon oncle Roland dans sa ferme de Sainte-Croix, dans le comté de Lotbinière. Il ne lui serait pas venu à l’idée de se procurer deux boeufs boiteux pour le prix d’un, sous prétexte de labourer son champ en moitié moins de temps !

Chaque chose a son prix. Demandez par exemple aux dirigeants d’entreprises aérospatiales ce qu’ils en pensent. Mon oncle Roland, lui, n’a jamais pris l’avion. Un homme sage qui avait surtout les pieds sur le plancher des vaches.

Il y a, bien sûr, des évidences plus évidentes que d’autres. Monter à bord d’une Nissan Micra relève d’une expérience fort différente que de se glisser sur les sièges cuir de Russie (et non de chez Dimitri) d’une Mercedes-Maybach S 600. N’importe quel orthopédiste vous le dirait.

Photo: Jean Aubry L’offre des «petits prix» lancée dernièrement par le monopole d’État ne résulte pas tant de la volonté de livrer au client les meilleurs rapports qualité-prix que de celle d’offrir des prix planchers à des produits qui, de toute façon, ne voleront jamais en première classe.

Si, en matière de pinard, le design de la carrosserie est sans doute plus difficile à évaluer, plus flou à percevoir, il demeure, en bout de course, qu’une personne normalement constituée et exempte du bagage oenologique des experts patentés perçoit rapidement dans quel univers qualitatif elle se trouve.

Cette personne n’est pas dupe. J’en fais régulièrement l’expérience sur le terrain lors de dégustations à l’aveugle. L’offre des « petits prix » lancée dernièrement par le monopole d’État, dans la foulée d’un amincissement radical de la catégorie au cours des dernières années, ne résulte pas tant de la volonté de livrer au client les meilleurs rapports qualité-prix possible que de celle d’offrir des prix planchers à des produits qui, de toute façon, ne voleront jamais en première classe.

Des prix pour tous

Ce segment de marché existe partout dans le monde. Le Québec ne fait pas exception. Vous en serez convaincus en visitant par exemple les grandes surfaces de la région parisienne, où il y a parfois de tout et beaucoup de n’importe quoi. Loin de moi l’idée de lever le nez sur cette catégorie, mon boulot étant de cerner si les vins sont nets, droits, loyaux et marchands. À 10 $ comme à 100 $.

Tout comme au restaurant, le consommateur a le droit d’exiger un vin qu’il peut se payer. À moins de vouloir vivre à crédit. Et de jouer les big shots.

Doit-on arrimer pour autant, au Québec, la moyenne déboursée pour un vin au prix consenti pour un Big Mac ? Depuis les dernières décennies, que ce soit avec la formation des conseillers en vin à la SAQ ou l’intérêt manifeste du consommateur d’ici pour le beau vin, il demeure que le gros des achats se concentre aujourd’hui sous la barre des 25 $, plus spécifiquement entre 16 $ et 18 $, en hausse.

Une orbite supérieure

En d’autres mots, le Québécois qui a déjà fait l’équation petit-prix-petit-vin sera tenté aujourd’hui de graviter autour d’une orbite supérieure. Convaincu de toute façon — et cela, sans jouer les snobs — que les petits prix ne peuvent qu’accoucher de petits vins.

J’ai passé en revue cette semaine une batterie de vins vendus sous la barre des 10 $, ce qui place le prix départ chai du produit à moins de 2 euros le flacon.

Est-il possible pour le vigneron de vivre avec cette « aumône » ? À moins d’être une grosse structure pouvant compter sur une économie d’échelle, la réponse est non.

Le meilleur des arômes

Mais, comme votre journal est comme un filtre à café qui ne laisse passer que le meilleur des arômes et des saveurs, je suis (très) rapidement passé sur ces Duc de France blanc à 8,15 $, Crama Regala cabernet-sauvignon de Moldavie à 6,15 $, Gray Fox à 8,70 $ et plusieurs autres « petits prix » pour me concentrer, par exemple, sur cette Cuvée Saint Pierre de la maison Mommessin (8,55 $ – 000513), un vin de France non millésimé qui ne casse certes pas trois pattes à un canard, mais qui a le mérite d’être net, souple, léger, friand et fruité, tout en étant peu acide. Côté origine et traçabilité : oubliez ça. Gamay ? Servir très frais sur la 4e patte du canard en question. (5) ★★

Aussi, Duque de Viseu 2014, Dao, Portugal (13,55 $ – 546309). Ce rouge de corps moyen qui, depuis des lustres, se détaillait 14,95 $ (une aubaine !), est passé à ce prix.

Erreur sur le produit ? Un rare vin à ce niveau de prix dont on sent réellement l’origine (lire le sous-sol granitique). Voilà un rouge qui offre toujours son lot de personnalité derrière ses tanins fruités, sapides et bien frais. Se procurer à la caisse pour les BBQ qui arrivent. (5) ★★1/2

Corte Giara 2015, Allegrini, Italie (15,60 $ – 13190317). Le style est moderne et l’approche tout en souplesse, en fruit, en intensité. Juste ce qu’il faut de charnu et de coulant pour un rouge à servir frais sur le macaroni au fromage comme sur la pointe de pizza avalée entre deux rendez-vous. (5) ★★1/2

Depuis 2011, comme vous le savez, l’appellation Coteaux bourguignons embrasse la Bourgogne entière, de l’Auxerrois jusqu’en Beaujolais, dans ses versions en blanc, en rosé ou en rouge. La maison Duboeuf nous offre pour la première fois au Québec son Chardonnay 2013 à 17,95 $ (32113743 – (5) ★★1/2), une version particulièrement réussie, pour tout vous avouer.

Ce blanc sec a de l’éclat, de la franchise, de l’équilibre, et il témoigne non seulement d’une vinification maîtrisée mais aussi d’une source sûre d’approvisionnement de la matière première. Une rare occasion de se frotter à la Bourgogne dans ce créneau de prix.

Surtout savourée sur une poitrine de volaille de grain.

À peine plus de 25 $ ? Pinot gris 2015, Ponzi Vineyards, Willamette Valley, États-Unis (25,70 $ – 12804348). Est-ce parce qu’il a été dégusté dans le verre autrichien Zalto, qui le catapulte à la verticale tel un trapéziste en plein essor, que ce pinot gris exulte à ce point ?

Il y a de cela ici. Retenons seulement que le fruité laisse tout simplement bouche bée, tant il éclate avec luminosité et sapidité en bouche, avec ce tranchant minéral à peine arrondi sur la finale. Saisissez-le sur un ceviche de pétoncle.

Salon des vins d’importation privée

Retour du printemps et retour du Salon dézippé du printemps RASPIPAV, où plus d’une trentaine de maisons présenteront en dégustation les produits disponibles en importation privée destinés au marché québécois. Une occasion de vous frotter à des produits exclusifs et de rencontrer des vignerons tous aussi singuliers, avec possibilité de passer commande sur place.

Où et quand ? À Montréal, le mercredi 19 avril prochain, au Marché Bonsecours (salle de la Commune) et à Québec, le jeudi 20 avril, au terminal du Vieux-Port, Espace Dalhousie (2e étage).
1 commentaire
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 14 avril 2017 08 h 16

    Au sujet de la politique des petits prix

    Dans la France profonde, les gens boivent le vin local. Il peut être très bon. Ou il peut être bien, sans plus.

    Depuis quelque temps, mon vin rouge de table est acheté en vinier, à un prix analogue à celui des vins rouges les moins chers en épicerie à Paris.

    Note : Dans ces commerces parisiens, il n’y a pas de mauvais vin (contrairement à certains vins assemblés au Québec et vendus dans nos épiceries).

    Dans le cas de mon vinier, c’est un assemblage réalisé en France à partir de vins dont l’origine est inconnue.

    Bref, pendant que je prends mon repas du soir distraitement en écoutant la télévision, je n’ai pas besoin d’un rouge extraordinaire.

    Je suis donc heureux de la politique des petits prix de la SAQ.