La vie en rouge

Quand le mur de Berlin est tombé en 1989, j’étais étudiant à l’université et je cohabitais, rue Édouard-Montpetit, avec deux communistes. L’un était trotskiste et l’autre, maoïste. Cela donnait lieu à des débats épiques, que j’arbitrais en tant que social-démocrate. Les échanges étaient corsés et souvent très intenses, mais l’amitié nous réunissait.

Dix ans plus tôt, une telle situation aurait été impossible. Les groupes d’extrême gauche pullulaient au Québec et se détestaient les uns les autres. L’idée de discuter d’égal à égal, dans la camaraderie, avec un non-communiste était impensable. À l’époque, les jeunes militants en quête de justice sociale faisaient dans le dogmatisme rouge et prônaient carrément la révolution socialiste. Des figures comme Gilles Duceppe, Marc Laviolette, Françoise David et même Pierre Karl Péladeau ont donné dans cette ferveur, que l’on a peine à imaginer aujourd’hui. Comment, en effet, être communiste après le goulag ?

Il existe pourtant très peu de témoignages directs de cette expérience. En 2007, dans Ils voulaient changer le monde (VLB), le sociologue Jean-Philippe Warren a enquêté de belle façon sur « les intentions primordiales » de ces « esprits courageux, sincères, assoiffés de dignité humaine » dont l’engagement discutable a abouti dans un cul-de-sac, mais les bilans issus des acteurs eux-mêmes restent rares.

Nostalgie critique

C’est ce qui fait le grand intérêt de L’époque était rouge, un récit tout en sobriété de Gilles Morand, ex-membre de la Ligue communiste (marxiste-léniniste) du Canada, devenue le Parti communiste ouvrier (PCO) en 1979. Morand, dont la fidélité aux idées de gauche ne s’est pas éteinte avec la dissolution du parti en 1983, narre habilement son engagement, non sans nostalgie, mais avec un constant regard critique.

Un jour, le jeune militant de Valleyfield convainc son père d’assister à une assemblée du groupe. « Il riait pendant les discours, s’attirant des regards méprisants de certains camarades, qui se demandaient bien ce qui le faisait rigoler. Tout bien pensé, c’est peut-être lui qui avait raison de trouver loufoques les idées avancées sur la scène… » écrit l’ancien gauchiste aujourd’hui psychothérapeute et revenu de son extrémisme.

Issu d’un milieu ouvrier, Morand s’est facilement laissé séduire, en 1976, par le discours de la lutte des classes et par l’objectif de « la juste répartition des richesses au sein du peuple ». Il rappelle d’ailleurs que l’éloquence des dirigeants des groupes d’extrême gauche était remarquable.

Il devient donc avec enthousiasme un militant de la Ligue communiste et lit les classiques du marxisme-léninisme, rédigés par les « cinq grands » : Marx, Engels, Lénine, Staline et Mao. La tâche n’est pas de tout repos. Il faut participer à de nombreuses réunions et manifestations, entretenir les locaux, tenter de recruter des membres, suivre à la lettre les mots d’ordre des dirigeants, faire des contributions financières et diffuser un journal communiste, malgré l’hostilité du public cible. Les rouges ne chôment pas.

Contestations et convictions

Morand rappelle le caractère sectaire de ces groupes, qui géraient même la vie de couple de leurs adhérents, et leur mépris des principes démocratiques. Au référendum de 1980, le PCO, comme son rival En Lutte, prône l’annulation du vote. « Ça me déchirait le coeur de défendre cette ligne politique du Parti, et j’avais la nette impression qu’elle arrivait tout droit des camarades du Canada anglais, qui se fichaient bien de nos aspirations nationalistes », écrit Morand. Défendre les sanguinaires Staline, Mao et Pol Pot crée aussi un malaise chez lui, mais il se sacrifie pour la cause. Il y croit.

Quand ses camarades communistes l’abandonnent au moment d’un conflit syndical menant à son congédiement, Morand déchante. L’année suivante, contesté de l’intérieur par ses membres féministes, nationalistes et démocrates, et en panne de modèle sur la scène internationale, le Parti s’effondre. Plusieurs de ces ex-rouges, dont Roger Rashi, grand dirigeant du PCO à son apogée, demeurent engagés à gauche aujourd’hui (action syndicale et communautaire, Québec solidaire), ce qui témoigne de la profondeur de leurs convictions.

Il y a de l’amertume et un soupçon de raillerie dans ce beau récit d’une désillusion. Morand sait qu’il raconte un égarement de bonne foi, raison pour laquelle il choisit la lucidité critique plutôt que la condamnation. Je le comprends : si j’avais eu 20 ans à l’époque, j’aurais peut-être été avec lui.

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L’époque était rouge. Militer au Québec pour un avenir radieux dans un parti marxiste-léniniste

★★★★

Gilles Morand, M éditeur, Saint-Joseph-du-Lac, 2017, 152 pages

3 commentaires
  • Loyola Leroux - Abonné 15 avril 2017 12 h 02

    La gauche et la nature humaine

    Le comportement des groupes de gauche des années 70, s’explique plus facilement lorsque l’on fait appel à une théorie de droite, celle de la nature humaine. Les philosophes qui utilisent cette théorie admettent que l’être humain ne change pas, même si la technologie et la théorie du progrès veut nous faire croire l’inverse.

    Il y aura toujours à chaque génération des excités, des énervés, qui veulent changer le monde, fabriquer un ‘’Homme nouveau’’. Dans les années 50, l’Église catholique les encadraient, ils devenaient Père Blanc et allait civiliser l’Afrique. Dans les années 70, l’UQAM naissante et ses programmes de Sciences humaines, indiquait la voie à suivre, les hurluberlus étaient membre des groupuscules de gauche et appuyaient Mao et Pol Pot. Ils ont pris le devant de la scène lors du Printemps Érable de 2012.

    Ce qui m’attriste, c’est que la société actuelle ne leur offre pas d’espoir comme le déclarait récemment Gabriel N. Dubois

  • André Boisvert - Abonné 15 avril 2017 15 h 51

    De gauche à droite

    Aux Gilles Duceppe, Marc Laviolette, Françoise David et même Pierre Karl Péladeau, nous pourrions ajouter les Lysianne Gagnon, Alain Dubuc, voire Stéphane Dion. Mais contrairement aux premiers, ces trois derniers ont littéralement et radicalement changé de camp pour rejoindre l'idéologie de droite, sinon d'extrême-droite. Quel phénomènes psychologique pourrait bien expliqué ce changement? Pourquoi? Qui pourra répondre, pour les comprendre?

    • Marc Therrien - Abonné 15 avril 2017 17 h 31

      Je ne peux pas répondre pour ou à la place de ces personnes, mais en ce qui me concerne, la tentation de la droite, quand on a réussi les processus de socialisation, d'éducation et d'instruction qui favorisent la liberté et la responsabilité personnelles permettant de "s'en tirer pas trop mal" dans le système, réside dans la simplicité et le pragmatisme de sa vision du monde.

      Dès qu'on a goûté au confort et à un peu de succès, on ne souhaite pas de grande remise en question de l'ordre établi, mais plutôt conserver ce qui va bien tout en l'améliorant pour qu'il aille encore mieux.

      Marc Therrien