Je suis adomasochiste

Il serait difficile d’oublier que je l’ai été. Impossible, même. Pour tout dire, j’observe mon B en douce depuis quelques mois : 13 ans et demi, plus grand que moi depuis peu, un bout d’homme, un trois quarts de portion, une nouvelle personnalité, décuplée. Un être à apprivoiser avec humour et amour.

Tout à coup, je dialogue avec une porte close, son univers se résume à sa chambre, des réserves de chocolat et le wi-fi. Je suis devenue persona non grata, une quasi-honte en public, tout juste fréquentable en privé, une « parent » légèrement apparentée comme une tache sur un gaminet froissé.

On le sent dans leur voix en muance, d’ailleurs, l’inflexion assortie au mot « parent » résume tout : une affection dissimulée, un mal nécessaire, une déjà vieille habitude, un semblant de respect pour ces pauvres hères pétris d’anxiété, plus inquisiteurs que le SPVM avec les cellulaires de journalistes.

Photo: iStock

S’y ajoutent une nonchalance étudiée et une défiance nécessaire au développement global (selon les experts ès rébellion) qui me font revisiter mes préceptes bouddhistes d’impermanence.

Vous m’en voyez déjà ravie ; ça passera. Je suis partagée entre l’adomasochisme et l’envie de faire partie de la gang. Je n’irais pas jusqu’à faire pousser mes quatre plants de cannabis légal sur le balcon pour rouler des joints avec eux (merci Justin), mais leur préparer de la pâte à biscuits crue (le tout-cuit, c’est pas leur truc), regarder Riverdale (Archie en télésérie) en admirant leur capacité à bouffer du pop-corn au caramel, puis un restant de pâtes à la puttanesca avant d’aller se coucher, ça, oui.

Chanter dans l’auto sur DNCE (Cake by the ocean), Desiigner (Panda) ou du Dr. Dre « explicite », un rappeur qui a mon âge et balance shit, mother fucker et ass aux trois mots. Ça aussi. Lorsque je m’ennuie de lui, j’écoute Vos chansons préférées en 2016 sur Spotify et j’ai droit à toute « sa » musique qui est devenue la mienne. J’ai sauté un siècle en appuyant sur le bouton vert. Il était temps, me direz-vous.

Crise d’adolescence : en réalité, le seul moment où l’homme, ayant mesuré son destin, est tenté d’aller jusqu’au bout de ses pensées

 

Goût du risque

Je suis souffrante, comme une amoureuse déchue — c’est l’obsolescence programmée, je présume —, je tourne en rond comme les 33-tours qui ont marqué ma propre adolescence, constatant que la phase oedipienne a été remplacée par la gang, qu’il ira où le fun l’appelle et que l’avenir, il s’en « bat les couilles »… comme il dit ; dommages collatéraux d’écoute active de youtubers français comme Norman ou Cyprien. Il va hurler en me soulignant qu’il n’écoute plus cela depuis « loooongtemps ». Longtemps, un mot qui n’a pas le même sens pour nous deux.

Par contre, le mot « drame », lui, on peut dire que c’est dans les gènes. Une chance que mon ado est drôle. En général, cette période hautement explosive est placée sous le signe du tout ou rien, du « je veux mourir mais apporte-moi le “ sac magique ” avant », des montagnes russes de l’agonie, partagés qu’ils sont entre ce besoin d’unicité en selfie et cette soif d’appartenir à la meute désormais réseautée dans l’espace immatériel.

Je repense à mes propres parents ; il l’avaient facile avec le téléphone à roulette noir et nos beedies, des cigarettes indiennes dégueulasses qui nous donnaient l’impression d’être plus proches de Gandhi.

Désormais, être parent d’ado, c’est craindre l’intimidation sur les réseaux sociaux et l’abus de technologie 24/7, le suicide non assisté et le décrochage scolaire. Un garçon francophone sur deux ne termine pas son secondaire à 17 ans, affirmait un spécialiste de l’éducation samedi dernier chez Michel Lacombe, à l’émission Faut pas croire tout ce qu’on dit. Un sur deux… j’aimerais ne pas croire tout ce qu’on dit.

L’adolescence ne laisse un bon souvenir qu’aux adultes ayant mauvaise mémoire

Éduquer un ado aujourd’hui est un défi quotidien qui exige une complicité profs-parents-tuteur-psychoed-ortho-TES constante. Je ne sais pas comment nous avons réussi à traverser notre propre adolescence sans tous ces experts en dérapages. L’époque était plus slaque.

Je ne parle même pas des trucs de base comme la sexualité (ITSS en augmentation) ou la drogue (j’allume des lampions), le binge drinking ou la conduite sous influence. Traverser l’adolescence est un parcours à obstacles dont il est le chauffeur désigné, et nous, ses parents, des air bags un peu décalés.

Vers l’adulescence

Comme société, nous semblons avoir perdu le contrôle, grave. Je suis à lire l’essai Adophobie. Le piège des images de Jocelyn Lachance. « Que voient les jeunes et les moins jeunes lorsque leurs yeux se posent quelques minutes sur leurs téléphones intelligents dans les transports publics ? Lorsqu’ils regardent un conte de fées ou un film d’horreur ? Lorsqu’ils suivent l’actualité à la télévision ou sur l’ordinateur ? Ils y voient la violence, la mort et la sexualité. […] Les adolescents grandissent dans des sociétés qui autorisent, encouragent et valorisent la diffusion en images de ces tabous traditionnels. »

Et leurs comportements excessifs ne seraient qu’une façon de décrocher à leur manière, de vivre intensément l’instant pour échapper à l’angoisse de demain, selon un autre expert ès ados, le psychiatre Xavier Pommereau, dans Le goût du risque à l’adolescence.

Comment suggérer à mon B que tous les espoirs sont permis, alors qu’il perçoit toute la difficulté que nous (les adultes) avons à demeurer cohérents, pétris de contradictions entre nos idéaux et la réalité, que nous avons failli à empêcher un Trump et un Trudeau de massacrer son héritage, à dénoncer un système qui permet de gagner 12,7 millions de dollars en coupant 14 500 emplois, à porter haut la démocratie sous austérité variable, à réduire les inégalités, à lui permettre de rêver à mieux. Tout en restant intègre et poli.

Je crois que je lui aurai au moins fourni les arguments pour s’indigner, pour refuser l’âge proche de la soumission résignée. La ferveur, les idéaux, le refus d’emboîter le pas à la marche débile du monde, le désir d’être quelqu’un de bien m’apparaissent comme un programme parascolaire louable.

Nos adorables ados nous placent devant notre propre faillite, et c’est heureux. Ils ont l’âge de poser les questions et de fournir des réponses. Et pas nécessairement celles qu’on souhaite entendre.

Elle ne manque pas d’air

Dans le film La fille de Brest, c’est l’actrice Sidse Babett Knudsen (la première ministre de Borgen) qui incarne son rôle avec crédibilité et humanité. La Dre Irène Frachon, pneumologue à Brest, est un cas assez unique dans les annales médicales : c’est elle qui a mis au jour la fraude entourant un antidiabétique (le Médiator) qui a tué 2000 patients en France, surtout des femmes, à qui on le prescrivait comme coupe-faim. Le Médiator fut retiré du marché grâce à elle et l’équipe qui l’entourait, en 2009. Un livre a suivi, puis ce film, La fille de Brest. Trois mille patients attendent toujours une indemnisation pour les dommages collatéraux. Je lui ai longuement parlé la semaine dernière ; une femme à l’énergie et à la combativité joyeuses, qui ne mâche pas ses mots : « Nous avons affaire à un crime de masse, industriel ! » Et la médecin n’est pas tendre non plus quant au mutisme cher à sa profession, elle dénonce l’omertà médicale et la pensée unique dictée par les laboratoires pharmaceutiques. Bref, un film intéressant sur une sonneuse d’alerte hors du commun, une des rares qui n’a pas perdu son boulot et qui a gagné la bataille.

« Le monde est dangereux à vivre, non pas tant à cause de ceux qui font le mal mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire. » (A. Einstein).


Plongé dans Le goût du risque à l’adolescence du Dr Xavier Pommereau. Tout y est quant aux nouvelles problématiques adolescentes : numérique, sexualité, suicide, registre alimentaire, même le djihad. « L’adolescent expérimente l’écart, en tire des leçons personnelles puis ajuste sa position en regard de la distance produite par rapport aux adultes. Dans l’espace d’évolution qui lui est proposé, son credo est : “ Lâchez-moi — c’est-à-dire cessez de me coller, de m’observer —… mais surtout ne me laissez pas — crainte de l’abandon.” »

Aimé Le manifeste de la jeunesse. Ces jeunes qui rendent le monde meilleur de Johny Pitts. Des portraits d’une dizaine d’ados et de jeunes adultes qui changent le monde, soit en utilisant une bactérie pour absorber l’excès de méthane (Thomas Ribeiro, un Québécois de 15 ans), soit en développant un antibiotique pour détruire l’E-coli (Maya Burkanpurkar, une Ontarienne de 15 ans). L’auteur a réussi à faire parler des ados et de jeunes adultes doués à propos des difficultés rencontrées malgré leurs succès et leur contribution inusitée.

Noté qu’on cherche des ados de 12 à 20 ans pour Danser le printemps avec des gens âgés de 60 ans et plus, supervisés par le chorégraphe français Thierry Thieû Niang. Les ateliers publics gratuits se dérouleront dans plusieurs villes du Québec et à Ottawa, du 1er au mai au 18 juin. Pour s’inscrire, c’est ici.

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3 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 7 avril 2017 02 h 13

    Le commerce se réclame de tous les droits, même ceux de la perversion de la jeunesse!

    Vous avez beaucoup de courage, Madame Blanchette, d'être capable d'entendre la folie furieuse de la musique des jeunes, qui me semble l'expression de l’irrationalité qu'on associe avec les asiles des fous! C'est une aberration de musique selon moi.
    De plus, je pense que les commerçants qui produisent la culture pour les jeunes envisagent les profits, avec le dénominateur le moins commun de la moralité et le bon gout, au lieu de favoriser l'édification de la jeunesse. Vous avez raison, c'est très difficile pour un jeune de se trouver un chemin dans un tel chaos. Le commerce se réclame de tous les droits, même ceux de la perversion de la jeunesse!

  • Raymonde Verreault - Inscrite 7 avril 2017 08 h 41

    Dre Irène Frachon, quel cran!

    J'ai vu le film La fille de Brest le weekend dernier. Ce qu'il nous faudrait, c'est cent Irène Frachon. Je n'ai pu m'empêcher de penser à vous et à vos démarches qui vont dans le sens de celles de ce médecin extraordinaire et inspirante. Aucune longueur dans ce film, tout est dit, sans oublier l'humour. Ce qui choque, c'est le déni, et l'attitude méprisante et arrogante des pharmaceutiques et de leurs béni-ouioui. Je vous envie d'avoir pu parler au Dre Frachon. Quelle fierté elle doit ressentir à l'issue de cette lutte acharnée.

  • Jacques Morissette - Inscrit 7 avril 2017 09 h 18

    Texte intéressant d'une mère bien vivante et d',un ado qui l'est tout autant.

    Pour l'ado, c'est un voyage, une quête au pays de son identité qui reste à découvrir. Dans les tribus primitives, sociétés moins complexes que les nôtres, l'ados devient adulte en passant une initiation. On le voit parfois dans certains documentaires. Il y a des parents qui peuvent suggérer de vivre des expériences avec le scoutisme, espérant que ça les intéressent.

    C'est un âge fragile à passer. Le but étant de se retrouver, lui ou elle, dans une société pleine de contradictions, et vous en nommez certaines. L'ado veut savoir où il est dans tout ça. Il ne veut surtout pas traiter SA vie comme un expert-comptable, avec une boussole, entre autres pour prendre des raccourcis réducteurs, tout dépendant de son intelligence.

    La pire adolescence à passer, c'est devant un monde d'adultes qui sont eux-mêmes experts comptables et qui ne se gênent pas pour lui lire des colonnes de chiffres, pensant l'aider à se situer plus facilement. Si des adolescents se contentent de devenir comptable, il faut alors se demander s'ils ne font pas juste une croix sur les belles surprises que peut réserver la vie.