Cinquante mille dollars

«Assurance sur la mort» est initialement paru en épisodes, sous le titre de «Double Indemnity», dans le magazine «Liberty» en 1936.
Photo: Creative commons «Assurance sur la mort» est initialement paru en épisodes, sous le titre de «Double Indemnity», dans le magazine «Liberty» en 1936.

Le facteur n’a pas sonné, cette fois. Le livre est arrivé directement dans mon ordinateur. Un roman noir de James M. Cain. Je voulais le lire à cause de Le facteur sonne toujours deux fois, son livre le plus connu, succès mondial à l’époque (1934). Petite anecdote : ce best-seller a failli s’intituler Bar-B-Que. Serait-il devenu un classique des lettres américaines, coiffé d’un tel titre ? Adaptée au cinéma une première fois en 1946, cette histoire mêlant adultère et meurtre sera immortalisée au grand écran, en 1981, à l’enseigne d’une torride et fatale étreinte de Jack Nicholson et de Jessica Lange.

Je n’ai pas vu le film. Je n’ai même jamais lu Le facteur… Pourquoi, alors, avais-je si envie de lire Assurance sur la mort, initialement paru en épisodes, sous le titre de Double Indemnity, dans le magazine Liberty en 1936 ? À cause, bien sûr, des Trois essais sur l’insignifiance (L’Hexagone, 1983)de Pierre Vadeboncoeur. « C’est en lisant The Postman Always Rings Twice,de Cain, que j’ai vraiment entrevu l’extrémité où conduit la liquidation de la culture », écrivait, dans un ouvrage au style aussi élégant que percutant, Vadeboncoeur en 1983. Dans l’avidité primaire, privée de tout supplément d’âme, et « l’indifférence morale absolue » qui animent « pour ainsi dire tous » les personnages de ce « désert spirituel » qu’est l’univers décrit par Cain, le brillant essayiste québécois croyait déceler un manque en quelque sorte congénital, un « déficit de civilisation » logé à la source même de la culture américaine.

Cette carence fondamentale, l’auteur des Trois essais… la décrivait ainsi : « L’horreur […] d’une psychologie dans laquelle les êtres […] ont perdu l’amour de ce qui les donnerait eux-mêmes à quelque amour, à une vertu, ou à un savoir qui ne soit pas seulement la connaissance intéressée de l’objet qu’ils convoitent. » « Le petit monde de The Postman, assenait Vadeboncoeur, ne se laisse aucunement dévier des obsessions directes de la haine, de la cupidité, de la concupiscence, ni distraire des projets immédiats qu’il forme sous l’effet de ces diverses impulsions. Il ne soupçonne même pas qu’il y ait autre chose. »

Jadis marqué par la lecture de cette analyse, il est tout de même étonnant que je n’aie pas alors couru me procurer Le facteur… de Cain, histoire de confronter les savants commentaires et la prose magnifique des Trois essais… à mon propre jugement. J’ai agi comme ces lecteurs qui, à défaut de se taper les oeuvres, s’estiment satisfaits de parcourir les critiques. Récemment, parmi les parutions de la rentrée d’hiver annoncées chez Gallmeister, le nom de Cain m’est apparu comme une occasion de me rattraper.

Un peu mince

Ce n’est pas d’hier que les Américains affectionnent les gros romans. À 150 pages, Double Indemnity était jugé un peu mince, et parfois qualifié de « longue nouvelle ». En 1944, Billy Wilder en a tiré un long métrage intitulé Assurance sur la mort, coscénarisé par nul autre que Raymond Chandler. Pour profiter des retombées du film, on republie alors le texte de Cain flanqué de deux autres nouvelles et on coiffe le tout du titre popularisé par le 7e art. Lequel s’est ensuite transmis à la « longue nouvelle », qui est maintenant éditée sous la forme de roman. La lecture n’est plus ce qu’elle était, et on ne trouvera plus grand monde pour se plaindre qu’un livre fasse seulement 150 pages, pas vrai ?

Assurance sur la mort raconte une bonne vieille fraude à l’assurance, d’un genre un peu tordu, avec mort d’homme à la clé. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour cinquante mille piastres de 1930 ? Ce diable de Cain réussit d’ailleurs à nous faire réfléchir à la nature même de cette curieuse entreprise, qui consiste à prémunir l’espèce humaine contre des accidents que personne (enfin, la plupart du temps) ne souhaite voir arriver.

« Vous pensez que c’est juste un métier, n’est-ce pas, comme votre métier à vous, et peut-être un peu mieux, parce que c’est être l’ami de la veuve, de l’orphelin et du nécessiteux quand ils rencontrent des ennuis ? Ce n’est pas ça. C’est la plus grosse roulette du monde. […] Vous pariez que votre maison brûlera, ils parient qu’elle ne brûlera pas, c’est tout. Ce qui vous dupe, c’est que vous ne vouliez pas que votre maison brûle quand vous avez placé le pari, de sorte que vous oubliez que c’est un pari… Mais vient un moment, peut-être, où vous voudrez que votre maison brûle, où l’argent vaudra davantage que la maison… Je suis un croupier dans ce jeu. »

N’importe comment et très vite

Cette histoire de femme fatale narrée par un agent d’assurances s’inscrit directement dans la foulée du roman qui provoqua l’émoi du bon Vadeboncoeur. « La tentation est grande,écrit le postfacier François Guérif, de voir dans Assurance sur la mort […] une envie de surfer sur le succès mondial remporté par Le facteur sonne toujours deux fois. James Cain ne déclarait-il pas lui-même quarante ans plus tard : “J’ai écrit cette histoire un peu n’importe comment et très vite : j’avais besoin d’argent.” » Ça me fait penser : existe-t-il des polices d’assurance pour les auteurs obligés de produire sous pression ?

La question, maintenant : ai-je rencontré, dans ces pages, le désert de la conscience que dépeint Vadeboncoeur dans ses Trois essais sur l’insignifiance ? Réponse : peut-être, mais rien d’aussi choquant que Le bâtard d’Erskine Caldwell, à propos duquel j’ai parlé, dans cette chronique, d’un « degré zéro de la morale » (« À quoi ressemble un écrivain ? », nov. 2013), ou même que le début de No Country for Old Men, de Cormac McCarthy, où on voit le héros s’emparer sans état d’âme ni la moindre arrière-pensée d’un magot de deux millions appartenant à des tueurs sans scrupules. La critique de Vadeboncoeur, elle, vise le regard de l’écrivain autant que la turpitude de ses protagonistes. « Le sujet est assumé entièrement comme il est, glacialement, par l’auteur, d’ailleurs à l’exemple de ses personnages. »

D’accord, mais les nouvelles de Hemingway, alors ? Ouais. Mais ensuite, on se rappelle qui est le président des États-Unis et on se dit que ce Vadeboncoeur est un foutu prophète.

Assurance sur la mort

★★★ 1/2

James M. Cain, traduit de l’américain par Simon Baril, Gallmeister, Paris, 2017, 157 pages

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 9 avril 2017 13 h 13

    M. Hamelin et Louis Cornellier ne s'entendent pas sur Vadeboncoeur :

    L. Cornellier a écrit : « On peut admirer de grands auteurs sans aimer leur style. J'ai le plus grand respect, par exemple, pour Jacques Ferron et pour Pierre Vadeboncoeur, mais je ne parviens à les lire qu'avec effort. Je trouve leur vie remarquable -- le médecin humaniste et engagé m'émeut, tout comme l'avocat syndicaliste, indépendantiste et artiste m'inspire la déférence --, mais le style baroque du premier m'étourdit et la prose souvent insondable du second heurte mon souci de clarté. »*

    * 'Le Devoir', le samedi 17 septembre 2016, p. F8.