Un simple constat d’échec

Il est toujours étonnant de voir à quel point un homme aussi prompt à fustiger ses contradicteurs que l’est Gaétan Barrette peut avoir l’épiderme sensible.

Le ministre de la Santé a été piqué au vif par un tweet de la députée fédérale de Brossard–Saint-Lambert, Alexandra Mendès, qui dénonçait la situation dans les urgences des huit hôpitaux de la Montérégie, dont le taux d’occupation variait de 117 % à 232 %.

Il n’en fallait pas plus à M. Barrette pour crier au « Québec bashing », comme s’il incarnait lui-même la nation. Il est vrai que le gouvernement Trudeau a manqué une belle occasion de contribuer à améliorer les choses en limitant à 3 % la hausse du transfert canadien en santé (TCS) et que Mme Mendès et ses collègues du caucus libéral sont demeurés bien silencieux durant ce débat. Le bordel qui règne dans les urgences est cependant bien antérieur.

On peut très bien comprendre la frustration de M. Barrette face à l’intransigeance d’Ottawa, mais la députée de Brossard–Saint-Lambert n’en a pas moins fait état légitimement d’une situation dont ses commettants subissent les inconvénients et qui amène à se poser la question suivante : pourquoi est-ce pire au Québec, alors que le TCS est calculé de la même façon pour toutes les provinces ? Et si nos urgences sont moins bien gérées qu’ailleurs, à qui la faute ?

M. Barrette ne peut pas faire taire les membres de la Chambre des communes comme il a muselé les organismes québécois qui osaient critiquer sa gestion. Au reste, Mme Mendès a simplement ajouté sa voix à celles qui avaient réussi à se faire entendre avant de s’éteindre.

 

En juin dernier, dans son dernier rapport avant que son poste soit aboli, le commissaire à la santé et au bien-être, Robert Salois, avait affirmé que le Québec avait la pire performance au Canada et même en Occident. S’agissait-il aussi de « Québec bashing » ? En 2015-2016, 35 % des Québécois qui se rendaient à l’urgence attendaient plus de cinq heures, alors que cette proportion était de 19 % en moyenne dans les autres provinces. En Allemagne et aux États-Unis, elle était de 5 %. En Suisse, de 2 %.

Les choses ne semblent pas aller en s’améliorant. En février dernier, les données obtenues en vertu de la Loi d’accès à l’information par le député caquiste de Lévis, François Paradis, indiquaient que le temps d’attente avait encore allongé dans 48 hôpitaux sur 119 et était en moyenne de 15 heures dans l’ensemble du Québec, avec une pointe de 24,3 heures à l’Hôpital général du Lakeshore, à Pointe-Claire, dans l’ouest de l’île de Montréal.

M. Barrette mise sur la création, d’ici la fin de 2018, d’une cinquantaine de supercliniques qui devront offrir un minimum de 20 000 consultations par année et être ouvertes 12 heures par jour, 7 jours sur 7. Est-ce vraiment la solution ? En juin 2016, l’Association canadienne des urgentologues s’est dite d’avis que non. Selon elle, il vaudrait mieux procéder par voie réglementaire, comme en Grande-Bretagne, où on impose un temps d’attente maximal de quatre heures à l’urgence. Toujours aussi cassant, le ministre de la Santé a répliqué que les urgentologues voulaient simplement protéger leur rémunération. Fin de la discussion.

 

Quand il s’est présenté sous les couleurs de la CAQ, à l’été 2012, M. Barrette promettait lui-même de réduire à quatre heures le temps d’attente moyen dans les urgences. « Ça se fait, ce n’est pas une lubie, d’autres pays l’ont fait », avait-il déclaré. Mieux encore, un gouvernement caquiste réglerait le problème en un an.

Une fois passé au PLQ, il s’est fait nettement moins affirmatif. La plateforme libérale de 2014 ne fixait aucun objectif précis. Le mot « urgence » n’y apparaissait même pas. Philippe Couillard se souvenait sans doute de la campagne de 2003, quand Jean Charest s’était imprudemment engagé à mettre fin à l’engorgement des urgences « dans les heures » suivant son élection. Une promesse qu’on lui avait rappelée quatre ans plus tard, quand le taux d’occupation des urgences des hôpitaux de Montréal atteignait 150 %. Quatre années durant lesquelles le ministre de la Santé était… Philippe Couillard.

Depuis trois ans, le premier ministre a donné carte blanche à M. Barrette, qui s’est arrogé plus de pouvoirs sur le réseau de la santé qu’aucun de ses prédécesseurs n’en a jamais eus. Il en a profité pour le chambarder de fond en comble. Déplorer l’état dans lequel demeurent malgré tout les urgences n’a rien à voir avec du « Québec bashing ». C’est un simple constat d’échec.

19 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 6 avril 2017 00 h 27

    L'incompétence de ce gouvernement est proverbiale!

    Vous avez raison, monsieur David. «Le Québec a la pire performance au Canada et même en Occident.» Le Ministre de la Santé s'est entêté à concentrer les pouvoirs dans ses mains, sans écouter le conseil des infirmières et des médecins qui travaillent sur place. Au lieu d'améliorer le système, il a aggravé la situation. Il est arrogant et inefficace et ce n'est pas du «Québec bashing,» c'est la réalité triste!

    • Pierre R. Gascon - Abonné 6 avril 2017 13 h 37

      Sans nier la responsabilité du ministère de la santé du Québec et de son imposant et omniprésent ministre, ilne faut pas oublier que ce «Québec bashing,» provient également des suppressions du gouvernement fédéral.

      1993-1994, la lutte au déficit et la diminution des transferts fédéraux entraînent la suppression de plus de 1 millard de crédits dans le budget de la santé au Québec.

      2016-2017, suppression de 6 à 3% des transferts fédéraux dont cette somme d'argent est injecté pour palier aux augmentations coûts effectifs de croissance des dépenses dans les prévisions budgétaires du ministère de la santé du Québec.

      Je me souviens que les pauvres du PLQ étaient pourtant prêts en 2003; et
      en 2012, d'autres pauvres, ceux de la CAQ devaient régler le problème des urgences en un an.

      Historiquement, le ministère de la Santé et des Services sociaux s'est doté de deux commissions pour améliorer ses services et programmes offerts à la population.

      1985, celle présidée par le docteur Jean Rochon; et en
      2000, la Commission d’étude sur les services de santé et les services sociaux présidée par Michel Clair.

      Je m'ennuie de l'époque de Jean Lesage et de celle de René Lévesque. Nous étions emballés.

      Aujourd'hui, force est de constater l'échec mentionné; conséquemment, je lance un avis de recherche. Le Québec a besoin de meneurs fiables et sûrs qui conjuguent passion pour le bien commun et souci de la vérité.

    • Daniel Bérubé - Abonné 6 avril 2017 19 h 52

      @ Pierre R. Gascon : C'est trop demandé à la politque d'aujourd'hui... la vérité...

  • Jacques Lamarche - Abonné 6 avril 2017 02 h 47

    Une démocratie qui souffre!

    Un homme a pu, en raison du pouvoir politique et médiatique du PLQ, chambouler en deux ans un système de santé que la société québécoise avait construit dans le dialogue en trente, quarante ou cinquante ans. Un système fondé sur des principes d'égalité, d'universalité, de solidarité. Sans débat démocratique, sans grande opposition, il a été changé. Le constat d'échec de la réforme renvoie aux maux dont souffre notre démocratie et à son état de santé.

  • Michel Lebel - Abonné 6 avril 2017 05 h 59

    Un scandale


    La situation des urgences québécoises depuis des lunes est un grand scandale. Rien n'y fait, cette situation inadmissible est toujours bien présente. Le Québec bashing n'a rien à faire là-dedans.

    M.L.

    • Marc Tremblay - Abonné 6 avril 2017 15 h 03

      Vous ne faites que répéter que ce que Michel David dit.

      Le problème des urgences au Québec ne sera pas réglé par des ajouts d'argent car il provient de la bureaucratie tentaculaire dans le système de santé.

  • Gérard Raymond - Abonné 6 avril 2017 06 h 28

    Salariat des médecins

    Il faut le répéter encore et encore : la seule façon de mettre fin aux délais, autant à l’urgence qu’aux listes d’attente donnant accès à un médecin, passe par le salariat des médecins, tous les médecins.

    Dans le régime actuel, ces derniers bénéficient du beurre et de l’argent du beurre : travaillent où et quand ils le veulent ou le peuvent, cela à un revenu allant de 25 à 60 fois le salaire minimum.

    Ainsi, salarié à 160 $ de l’heure (15 fois le salaire minimum), le médecin qui voudrait gagner annuellement 320000 $ devrait travailler 2000 heures, c’est-à-dire 40 semaines de 50 heures ou l’inverse.

    Aussi longtemps qu’on laissera la gouverne des soins de santé à des médecins, comme on le fait actuellement… on attendra, encore et encore !

  • Claude Bariteau - Abonné 6 avril 2017 07 h 53

    Pourquoi ne pas chercher là où se trouve la façon de faire.

    Le constat : « En 2015-2016, 35 % des Québécois qui se rendaient à l’urgence attendaient plus de cinq heures, alors que cette proportion était de 19 % en moyenne dans les autres provinces. En Allemagne et aux États-Unis, elle était de 5 %. En Suisse, de 2 %.»

    Plutôt que faire des promesses et des procès, pathologiques avec le temps, pourquoi ne cherche-t-on une solution là où elle se trouve à l'aide de comparaisons ?

    Cette approche devrait prévaloir en économie, dans le transport en commun, dans l'enseignement, dans la création et dans l'aide sociale. Partout où le commun est recherché. C'est élémentaire.

    Bizarrement, tout en activé par des politiques élaborées à l'aide d'idées alimentées par des théories mises de l'avant par des partis politiques et appliquées par des politiciens alors que s'impose une analyse et un encadrement des orientations par des gestionnaires d'État et des spécialistes en ces matières qui feraient voir des façons de faire génératrices de solutions appropriées.

    La Révolution tranquille s'est ainsi réalisée. Rapidement, le politique a pris le dessus à un point tel que la pensée, celle qui inspire et trouve des solutions, est coincée, l'heure étant aux pouvoirs prallèles. Le REM est un exemple. La sous-traitance, un autre. Aussi la mise au rencart des expertises au ministère du transport. C'est généralisé.

    Il y a un coup de barre qui s'impose. Il passe par une fonction publique de haute qualité qui nourrit par les idées les acteurs politiques que sont les citoyens et les citoyennes, aussi les partis politiques, pour que les décisions se prennent en connaissance de cause dans un régime politique revu plutôt que dans celui désuet et antidémocratique, qu'est celui en place au Québec et est, à mon avis, la source du problème.