Le candidat sans compromis

La fascination des militants conservateurs, séduits par la célébrité du candidat-homme d’affaires-animateur de téléréalité Kevin O’Leary, sera-t-elle ébranlée après ses agissements des derniers jours, qui soulèvent des doutes sur la solidité de son engagement politique ? Le dragon, ou le requin, selon qu’on parle de la version canadienne ou américaine de l’émission à laquelle il participe, a-t-il laissé tomber la goutte d’eau qui fait déborder le vase ?

M. O’Leary a commencé par se désister à la dernière minute d’un autre débat à Toronto, auquel ses 13 adversaires se sont présentés dimanche. Excellente excuse, il avait raté plusieurs rendez-vous familiaux récemment et il célébrait donc à Miami son anniversaire de mariage avec sa femme. Sauf qu’il a trouvé le temps d’accorder une entrevue télévisée, dans laquelle il donnait des conseils à Donald Trump sur les soins de santé aux États-Unis et discutait d’immigration. Et ce, en parlant de « nous » en évoquant la situation aux États-Unis. La conciliation travail-famille a quand même ses limites !

Les conservateurs ont de plus appris qu’O’Leary ne promet pas de rester à la tête du parti s’il ne remporte pas une majorité face à Justin Trudeau en 2019. Une minorité ne lui permettrait pas de réduire à néant les effets néfastes des années Trudeau, dit-il en refusant de s’engager.

On connaissait son peu d’intérêt pour le Parlement, puisqu’il n’avait pas l’intention de s’y faire élire s’il devenait chef le 27 mai prochain, préférant parcourir le pays, « une meilleure utilisation de son temps » selon lui.

Le débat raté n’est pas du nouveau non plus, c’était arrivé à Edmonton et il avait auparavant évité celui de Québec en français. « Par respect pour le Québec et les Canadiens français », il n’avait officialisé sa candidature que le lendemain à cause de sa maîtrise insuffisante de la langue.

M. O’Leary a accumulé les déclarations visant à attirer l’attention. Certaines se limitaient à ça, d’autres reflétaient des convictions personnelles, tandis qu’une méconnaissance étonnante des rouages et même des lois sautait aux yeux dans d’autres cas.

Suggérer de rentabiliser le Sénat en demandant aux sénateurs d’investir 100 000 ou 200 000 $ pour leurs sièges ou dire que Trudeau face à Trump, c’est « Bambi devant Godzilla » attire les projecteurs, point à la ligne.

Son ouverture sur des questions comme l’avortement ou la légalisation de la marijuana est authentique et documentée, mais le rend suspect aux yeux d’une faction importante du PC.

Ses propositions d’utiliser la clause dérogatoire de la Charte des droits et libertés pour traiter les dossiers des migrants qui se présentent illégalement à la frontière ou de réduire les transferts aux provinces qui ne rament pas dans le même sens que lui en matière économique ou fiscale trahissent une ignorance, feinte ou pas, qui rappelle un autre homme d’affaires arrivé au pouvoir récemment.

Pas évident non plus, il veut éliminer tout prix sur le carbone, mais menace d’emprisonnement les dirigeants d’entreprises qui n’atteindront pas leurs objectifs de réduction d’émissions.

M. O’Leary s’est vite glissé dans le peloton de tête de la course, mais les règles du scrutin et les 14 candidatures rendent le résultat imprévisible. Personne ne devrait être le premier choix de plus de 50 % des votants dès le départ. Le gagnant devra donc être un rassembleur qui aura su récolter des deuxièmes et même troisièmes choix, et on ne peut pas dire que M. O’Leary a beaucoup semé, que ce soit par ses déclarations, son attitude ou ses politiques. Il a fait le pari d’une candidature sans compromis, centrée sur sa personnalité colorée, sans assises dans le PC, et misant sur une rupture avec les pratiques établies et les traditions. C’est dans l’air du temps en politique, mais les règles de cette course favorisent davantage un candidat faisant consensus.

Ce qu’on pourrait appeler l’establishment conservateur s’agite quant à la possibilité d’une victoire de l’homme d’affaires. Aux voix de certains commentateurs politiques se sont jointes celles d’anciens conseillers et même de ministres de Stephen Harper. Quand ce n’est pas le français déficient du candidat, c’est son arrogance ou son mépris du parti qu’il aspire à diriger qui sont soulevés.

En fait, à le voir aller en campagne à travers le pays, mais aussi encore beaucoup à partir des États-Unis, on entrevoit déjà les libéraux saliver à l’idée d’amalgamer les slogans négatifs accolés aux Ignatieff et Trudeau par les conservateurs : « Kevin O’Leary : tout simplement pas prêt à revenir pour vous ».

Et ça, c’est si ce n’est pas l’un des actuels rivaux dans la course à la direction qui décide de le faire pour tenter de devenir le candidat du consensus face à lui.

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