Québec inc., la plaie

S’il y a une vache sacrée au Québec, elle se promène en veston cravate et s’appelle Québec inc. Depuis 50 ans que nous sommes maîtres chez nous, nous avons toujours salué bien bas les entrepreneurs qui ont contribué à rapatrier notre économie et à rehausser notre estime de soi. Jusqu’à dimanche dernier, du moins, alors que 200 manifestants ont craché sur le fleuron de la Couronne, l’intouchable Bombardier. À la suite des augmentations obscènes chez ses dirigeants, la mèche est désormais plus courte face aux bonzes qui se croient tout permis.

Je laisse à d’autres le soin de ramener le roi de l’aérospatiale québécoise dans le droit chemin. Ce qui m’intéresse davantage, c’est plutôt la source de cette avarice éhontée : notre penchant à automatiquement récompenser ceux qui font « rouler l’économie ». Cette façon que nous avons d’en donner toujours davantage aux gens qui en ont déjà bien assez. Nous sommes gagas au Québec pour ceux qui savent ériger leur propre temple de la renommée, ceux-là mêmes qui se retrouveront à la grand-messe du dimanche soir, à l’heure de grande écoute, pour nous en mettre (encore) plein la vue.

 

Bien sûr, il n’y a pas que Bombardier dans cette galère. Je pense ici à Pierre Lavoie, Ricardo Larrivée et l’architecte Pierre Thibault, qui ont récemment été adoubés par le ministre de l’Éducation pour « repenser » l’école. Grande et noble mission pour « trois vedettes » qui n’ont rien à voir avec l’école proprement dite, outre des prestations hypermédiatisées à l’occasion, qui ne savent pas ce qui s’y fait (vraiment), mais qui arrivent auréolés par l’entrepreneuriat avec un grand E, le marketing à gogo, le branding tous azimuts et la page Facebook qui explose. Les attributs du Québec inc., en veux-tu, en v’là !

« Ils vont venir nous dire que ça prend des écoles mieux aménagées, ouvertes sur la nature, où on crée des espaces de collaboration. On le sait, tout ça », disait cette semaine le président de la Fédération autonome des enseignants, Sylvain Mallette, en soulignant l’insulte faite ici à tous les professionnels de l’éducation qui ont beaucoup plus d’idées sur la question, qui ont longuement réfléchi sur ce que devait être la mission de l’école, mais qui n’ont aucunement été conviés par le ministre.

On boude les véritables artisans, les vrais producteurs de contenu, au profit du béton, des infrastructures et de la poudre aux yeux. On trouve d’ailleurs une autre indication dans le budget Leitão du manque de considération pour les véritables penseurs dans le peu d’argent octroyé au Conseil des arts et des lettres du Québec. La SODEC — qui, elle, soutient les « entreprises » culturelles, des entreprises qui sont censées faire de l’argent — s’en tire un peu mieux. Mais le CALQ, qui finance essentiellement des artistes individuels, parmi les plus pauvres de la société, rappelons-le, est le grand perdant du dernier exercice financier. Il s’agit pourtant de ce qu’il y a de plus vital pour une société, de notre âme en quelque sorte. On se souvient tous de ce qu’aurait dit Churchill au moment où on l’incitait à couper dans les arts au profit de l’effort de guerre : « Alors, pourquoi nous battons-nous ? »

Comprenez-moi bien. Je ne remets pas en question le besoin de trouver de nouvelles idées concernant l’école. Trop de réformes concoctées en vase clos ont trop souvent donné de mauvais résultats. Je ne remets pas non plus en question le besoin de favoriser l’apprentissage en créant des espaces plus conviviaux. À cet égard, Pierre Thibault, bien que n’ayant jamais construit d’école, aurait pu recevoir un mandat ministériel vu son intérêt pour la chose. Un mandat discret, sérieux, plutôt que ce remake saugrenu des Trois mousquetaires qui arrivent avec peu d’idées, mais bon nombre de clichés. « On va faire une différence par notre énergie », disait Ricardo à Anne-Marie Dussault cette semaine.

Encore une fois, personne ne remet en question l’importance pour les enfants de bouger ou de bien manger. Mais n’y a-t-il pas suffisamment d’organismes déjà voués à la cause ? Les YMCA, par exemple, font un extraordinaire travail auprès des enfants, seulement sans fanfare et avec infiniment moins d’argent. Ce qui décourage — presque autant que les sommes faramineuses systématiquement accordées à Bombardier —, c’est l’enthousiasme du gouvernement pour un projet qui tient, pour l’instant, à la seule capacité de ses acteurs de nous éblouir par leur surprésence médiatique.

La question, donc, se pose : à l’heure où l’on cherche à dissocier les « valeurs marchandes » de l’école, à revenir aux valeurs premières du savoir, est-ce vraiment des rois de la mise en marché dont on a besoin ?

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41 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 5 avril 2017 01 h 05

    Nous avons besoin d'une deuxième Révolution tranquille!

    Absolument pas. On n’a pas besoin de l'idéologie mercantile du privé ni dans nos écoles publiques ni dans nos institutions publiques. Par contre, le gouvernement qui est trop proche de Québec Inc. se plie à chaque fois au chantage des financiers cupides, qui pensent que l'argent des contribuables est un puits sans fond, dont ils peuvent piger à leur guise.
    Nous avons besoin d'une deuxième Révolution tranquille pour nous débarrasser de la relation incestueuse entre nos élus et les entrepreneurs. Il faudrait renverser la culture de la porte tournante entre nos gouvernements et le secteur privé qui veut tout accaparer et ne rien laisser au bon peuple!

    • Bernard Dupuis - Abonné 5 avril 2017 12 h 26

      Je pense qu’il ne faut pas confondre toutes les sortes d’entrepreneurs. Ceux que Parizeau voulait envelopper sous le vocable de Québec inc., étaient et sont encore ces entrepreneurs dynamiques voulant contribuer au développement économique du Québec. Quant aux entrepreneurs ne s’intéressant au Québec que pour les subventions et la formation à bon marché d’une main-d’œuvre de qualité, je ne pense pas que Parizeau et Lévesque les auraient inclus dans le Québec inc.

    • Pierre R. Gascon - Inscrit 5 avril 2017 13 h 18

      C'est exactement ce que René Lévesque s'est débarrassé, de ce genre de relation, lorsqu'il a accédé au cabinet du premier ministre Jean Lesage, en 1960; c'est exactement pour cela que René Léveaque a fait voter la Loi sur le financement des partis politiques, en 1976, pour prémunir les élus de cette porte tournante.

      Le peuple est prudent et il sera attentif ; avec persévérance des gêneurs commencent à se manifester. Soyons honnêtes!

      Le Québec est constamment à la recherche de meneurs fiables et sûrs qui conjuguent l'intensité passionnelle et l'amour de la vérité, tout en trouvant le courage de dire non pas ce qui convient, mais ce qui est vrai.

      Je m'ennuie autant des périodes de Jean Lesage et de René Lévesque.

    • Cyril Dionne - Abonné 5 avril 2017 18 h 12

      Cela me fait toujours sourire de voir des gens qui n’ont jamais mis les pieds dans une école primaire ou secondaire commenter sur l’éducation comme le fait Mme Pelletier.

      Ceci étant dit, dans sa première prémisse, comparer Bombardier à Québec Inc. est erroné. C’est une multinationale qui n’est pas plus québécoise que Wal Mart sauf le nom. Ce qu’on a vu avec les bonis de Bombardier, c’est la cupidité des multinationales aux accents de la mondialisation et du libre-échange dans toute sa splendeur.

      Pour le reste, je suis d’accord avec elle quand elle compare les trois mousquetaires, un qui fait la popote, l’autre de la bicyclette et le dernier, pour lequel j’ai plus de respect, construit des habitats même si le dernier envoie ses enfants dans les écoles privées, mais pas pour les mêmes raisons. Mais quel soufflet pour les enseignants qui œuvrent de peine et misère dans des écoles moisies pour faire une différence. Personnellement, je n’ai jamais rencontré d’enseignants qui n’avaient pas à cœur la réussite de leurs élèves parce qu’ils savent que leur réussite professionnelle est proportionnelle à la réussite des enfants qui leurs sont confiés.

      Est-ce que je dois le redire que l’école commence à la maison ? C’est la pauvreté socioéconomique qui engendre tout ce qu’on trouve à critiquer de l’école. Et nos trois néophytes de l’éducation ne comprennent aucunement le défi numérique qui se pose dans nos institutions scolaires. Faire du macaroni au fromage ou de la bicyclette dans des écoles chromées n’a rien à voir avec l’algèbre boolienne.

      En passant, pour ceux qui critiquent les résultats de PISA au Québec, tournez votre langue sept fois avant d’émettre un mot. Il y a eu 225 écoles secondaires au Québec sur 900 au Canada qui ont participé aux tests de PISA. En proportion, il y a eu moins d’écoles en Ontario qui ont fait ce test. Je suis enseignant en Ontario et je peux vous affirmer que les meilleures écoles ontariennes ont été retenues pour ce test.

  • Jacques Lamarche - Inscrit 5 avril 2017 03 h 03

    Le Québec fait partie de la planète!

    Partout, les multinationales paient très cher leurs dirigeants! Au Québec aussi! La belle province n'échappe pas à cette tendance lourde. Le fléau québécois est universel. Toutefois, la pilule des fortes augmentations, cette fois-ci, ne passe pas! Ce sont les deniers publics qui tiennent Bombardier à bout de bras.

    Mme Pelletier, votre acharnement à diminuer le Québec enlève du poids à vos arguments et pertube le chemin de votre raisonnement. Il n'y a aucun rapport entre une grande entreprise en difficulté et un projet scolaire concocté entre des célébrités et un ministre en mal d'idées.

    Les Québécois aiment leur coin de terre, leur histoire, leur terroir, leur culture, leur réussite économique, et ils souffrent ces écrits sans cesse marqués de discrédit envers leur pays! Serait apprécié un changement d'esprit!

    • Clermont Domingue - Abonné 5 avril 2017 14 h 15

      Madame Pelletier essaie d'élargir les esprits.Il y a un lien à faire entre les millions que les dirigeants de Bombardier pigent dans l'assiette au beurre et les pertes des petits actionnaires.

      Il y a un lien à faire entre le milliard trois cents millions octroyés à Bombardier et le manque de ressources dans nos écoles.

      Malheureusement,les efforts de madame ne sont pas toujours couronnés de succès.

  • Gilles Théberge - Abonné 5 avril 2017 05 h 39

    Comment voulez-vous qu'un gouvernement sans âme, qui vogue allègrement vers sa prochaine victoire, fasse preuve soudainement de capacité de réflexion!

    • Danièle Jeannotte - Abonnée 5 avril 2017 08 h 43

      Très juste. Quand on n'a aucune idée de ce qu'il faut faire, quoi de mieux que des vedettes pour en jeter plein la vue et faire croire à la population qu'on va trouver des solutions permettant de continuer à couper dans les ressources tout en faisant exploser les taux de réussite et d'alphabétisme.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 5 avril 2017 09 h 58

      Les « taux d'analphabétisme » sont plus faibles chez les 25-34 que chez leurs aînés. Ces données ne proviennent pas du MESS mais de Peica et de Pisa. Ce qui n'empêche pas de continuer à répandre des faussetés du type plus de 50% des québécois sont des « analphabètes fonctionnels ». Quand la littératie des commentateurs les empêchent d'aller plus loin que les « évidences » relayées par Denise Bombardier...

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 5 avril 2017 12 h 35

      @ RMD
      « Les « taux d'analphabétisme » sont plus faibles chez les 25-34 que chez leurs aînés. »
      Vous avez raison, presque tous les 25-34 aujourd’hui au Québec savent signer leur nom.

      Peica et Pisa
      Moins de 52% des écoles québécoises sollicitées ont participé à la dernière édition des tests, alors que le taux minimum exigé est de 85%.

      Quels beaux résultats en effet.

    • Serge Morin - Inscrit 5 avril 2017 12 h 41

      RMD
      Carburer au mépris,ne vous rend pas plus pertinent.
      Et delà,de comparer les deux chroniqueuses illustre bien la perfidie inhérente de vos propos.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 5 avril 2017 14 h 06

      @Richard Génois Chalifoux, vous avez raison concernant les résultats du dernier Pisa. Les tests ont été administrés en contexte de boycottage des directeurs d'écoles publiques.

      Pour ce qui est de Peica, si vous avez la curiosité d'aller faire un tour par là, vous verrez que le niveau de littératie des jeunes gens dépasse largement la capacité de signer son nom...

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 5 avril 2017 14 h 14

      Monsieur Morin, je suis bien désolé que vous ne vous soyez pas tenu à votre résolution de ne plus me lire. Moi qui persiste à vous lire, je me permettrai de corriger votre impression d'aujourd'hui. Je n'ai pas mépris pour madame Bombardier, encore moins pour madame Jeannotte. Elles vous seraient peut-être reconnaissantes de prendre leur défense, mais je suppose qu'elles n'en ont pas besoin. Je ne me dédirai pas de l'impatience que j'éprouve à lire à répétition les mêmes approximations grossières. Elles manifestent, de la part de personnes qui valorisent tant la littératie, à quel point elles ne l'ont pas mise au service de la recherche de la vérité.

    • Linda Dauphinais - Inscrit 5 avril 2017 15 h 16

      Et surtout les hommes d'affaires à la Dragon... Tout pour plaire (enfin pour certains-certaines)... J'ai toujours été incapable de m'intoxiquer à la téléréalité... Vide de sens, propos stupides et méchants....(seulement les commanditaires m'ont montré le peu de qualité humaine de ces émissions hautement populistes...)
      Et si on se souvient bien, Trump, ai-je entendu quelque part, participait à l'émission américaine du Dragon... Et regardez ici ce O'Leary qui risque de devenir représentant de la droite ou extrême-droite canadienne... C'est un peu épeurant ces personnalités imites qui se voient offrir des postes de commandes alors qu'ils souffrent de perversité narcissique... Bravo Madame Pelletier pour vos avis songés et qui frappe au bon moment ainsi que de vos parutions à RDI qui apportent de la qualité et de la verve au débat...

  • Jean Lacoursière - Abonné 5 avril 2017 07 h 13

    Résultat prévisible

    À quoi ressemblera l'école de l'architecte Pierre Thibault et du sportif extrême Pierre Lavoie?

    Réponse: un cube.

  • Robert Beauchamp - Abonné 5 avril 2017 07 h 49

    Des clowns de luxe

    On se rappelle de l'embauche de clowns pour dérider les petits vieux? Peinant pour une douche, peinant dans l'attente d'une couche, et en attendant de manger mou au prochain repas garni de patates en poudre? Au fait les 3 vedettes mandatées par ce bouffon de ministre fort en gueule qui veut sacrifier des matières de contenu à son fameux cours d'économie familiale, se sont laissées enfirouapper par un faible politicien en quête de coup d'éclat marketing, car il s'agit bien ici de petite politique à haute teneur populiste.