Populisme vénézuélien

Le « populisme » a bon dos et ratisse large. Le mot, comme le concept qu’il recouvre, souffre d’être flou, utilisé comme une tarte à la crème contre des adversaires politiques dont on veut dénoncer le caractère démagogique, autoritaire, simpliste.

Pourtant, lorsqu’on regarde l’évolution politique en cours en Europe, aux États-Unis, mais aussi en Amérique du Sud, on doit bien constater qu’une telle chose existe. Comme discours d’opposition et aspiration à un changement, ce qu’expriment les mouvements de Marine Le Pen (France), Geert Wilders (Pays-Bas) ou Beppe Grillo (Italie). Comme stratégie de conquête et d’exercice du pouvoir : les États-Unis de Donald Trump, la Pologne de Jaroslaw Kaczynski, la Hongrie de Viktor Orbán…

On y retrouve, à divers degrés, plusieurs des éléments suivants : critique d’un vieil ordre « pourri », simplisme des solutions avancées, appel au « peuple » et à la nation contre les « élites traîtresses », dénigrement et attaques contre les pouvoirs alternatifs (judiciaire, médiatique), mise au pas (ou tentative de mise au pas) de la fonction publique, dédain envers le pluralisme, conception plébiscitaire des élections, culte de la personnalité, etc.

L’émergence du populisme rend plus flous les vieux clivages gauche-droite, sans pour autant les abolir. Le populisme de Donald Trump et de Marine Le Pen penche à droite ; celui du chavisme vénézuélien à gauche. Pourtant, ils ont plusieurs points en commun.

Quant à l’opposition « ouverture-fermeture » (au marché, à l’Europe, au monde, aux migrants, à la « différence », au supposé post-nationalisme), elle ne dit pas tout. Les nationalistes indépendantistes d’Écosse et de Catalogne ne peuvent être catégorisés comme populistes — ce seraient plutôt des démocrates centristes et pro-européens — tandis que l’Amérique latine a regorgé et regorge de véritables caudillos populistes au discours internationaliste : à Cuba, au Venezuela, en Bolivie, en Équateur…

 

En Amérique du Sud, la plus grande dérive du moment se déroule à Caracas. Le régime d’Hugo Chávez, dont a hérité à sa mort en 2013 le nouveau président Nicolás Maduro, est en train de concrétiser ses potentialités dictatoriales, alors que s’écroule une économie détruite par la corruption, la redistribution clientéliste, l’absence d’investissements et la centralisation du pouvoir… en un mot, par le « populisme ».

Sous Chávez (président de 1999 à 2013), l’authentique popularité du chef lui permettait, avec un vote plébiscitaire périodique (autour de 50-55 % du suffrage populaire), de consolider son pouvoir personnel, de piger dans l’argent du pétrole, de mettre la justice à sa main et d’écraser les médias indépendants (sans les abolir, en tout cas dans la presse écrite).

Malgré un autoritarisme croissant et des conditions électorales devenues injustes voire intenables pour l’opposition, ce régime proche du « fidélisme » cubain gardait toujours le vote libre (chose inconnue à Cuba)… du moins le jour du scrutin, pour le décompte des voix.

La succession de Chávez, depuis maintenant quatre ans, a été une descente continue aux enfers, inscrite dans les années qui précédaient, mais accentuée par l’absence de charisme du successeur, pâle copie de l’original, élu d’extrême justesse début 2013.

Dans ce pays semi-dictatorial où, encore récemment, on comptait honnêtement les voix, l’opposition du centre et de la droite a gagné haut la main les législatives de décembre 2015. Toute l’année 2016 n’a été qu’une guérilla entre les amis du président (un pouvoir aux abois, épaulé par des juges et des forces de l’ordre à sa botte) et une assemblée législative peu à peu vidée de ses prérogatives, alors que s’étendaient la misère du peuple et les queues pour les denrées de première nécessité.

La semaine dernière, la Cour suprême a tenté un passage en force : abolition pure et simple de tous les pouvoirs de l’Assemblée, et leur transfert… à la même Cour suprême ! In extremis, on apprenait samedi que le pouvoir reculait sur cette ultime atteinte à la démocratie, dénoncée par l’opposition interne et par de nombreux pays étrangers comme un « coup d’État ».

Dans une Amérique du Sud où reculent les régimes de gauche (l’élection d’hier en Équateur pouvant accentuer cette tendance), la fuite en avant des héritiers d’Hugo Chávez a peut-être trouvé son point d’arrêt. Tôt ou tard, les leaders de son genre et leurs héritiers voient la réalité les rattraper, les « solutions » populistes n’étant le plus souvent qu’illusoires et provisoires.

5 commentaires
  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 3 avril 2017 07 h 38

    Culture Pop, comme dans Popcorn

    «Ne placez aucune tête au dessus de la vôtre.
    Avant d’accepter les paroles de quelqu’un d’autre,
    Voyez par vous-même.» Le Bouddha


    Dans le dictionnaire, le mot «populisme» n'est pas automatiquement péjoratif comme il est employé dans cette chronique ou ailleurs.

    Serait-ce parce que les intellectuels se méfient de ceux qui s'adressent au peuple et du peuple même qui les entend et les approuve.

    En d'autres mots, les capitalistes veulent le bien du peuple et s'arrangent pour l'avoir, tandis que certains intellectuels savent ce qui est bien pour le peuple et dénigrent ceux qui entendent le peuple et parlent en son nom...

    Et ces derniers sont traités de populistes comme si c'était nécessairement vilain.

    La même chose est arrivé au mot «identitaire». Personnellement, je trouve qu'il faudrait se méfier de l'air du temps et se garder une petite gêne avant de généraliser.

    • Gilles Théberge - Abonné 3 avril 2017 13 h 03

      Tout à fait d'accord avec vous.

      D'ailleurs monsieur Brousseau ne voit que du mauvais dans ces chambardements politiques, comme s'il avait bien intégré l'ordre actuel qui malheureusement n'a rien de mieux à offrir que "plus de la même chose".

      Comme si "plus de la même chose" ne pouvait pas conduire aux mêmes résultats décevant que l'on connaît présentement!

      Secouez-vous monsieur Brousseau...

  • Denis Paquette - Abonné 3 avril 2017 10 h 40

    enfin j'ai l'impression qu'elle est en train de faire son temps

    serais-ce que l'on a trop insisté sur l'identité des banquiers, j'ai toujours pensée que l'identité est la pire chose a manipuler, qu'a tord ou a raison l'histoire n'oublie pas beaucoup ,enfin pour etre sincere que vaut l'identité des banquiers a part une certaine identitée artificialisée

  • François Beaulne - Abonné 3 avril 2017 11 h 30

    La révolte contre le 'politiquement correct'

    A lire cet article, comme d'ailleurs plusieurs autres qui dénoncent la dérive 'populiste', en Europe, en Asie, en Afrique en Amérique latine, ou même chez nous c'est à n'y rien comprendre tant le concept est galvaudé, empreint de moralisme et de jugement. Au delà des mots vides de sens il y a les réalités: les laissés pour contre de la 'mondialisation' de type néo-libérale qui, dans plusieurs pays, a étouffé des pans entiers de l'économie avec l'appauvrissement qui s'ensuivit pour bon nombre de travailleurs, la migration des zones rurales vers les bidonvilles des grandes agglomérations urbaines où une population de plus en plus marginalisée sert de térault fertile à la criminalité, la disparité de plus en plus grande des revenus entre les plus riches et les plus pauvres, la concentration accentuée de la richesse à l'échelle planétaire.
    Pour répondre à ces défis, force est de constater que les régimes politiques en place avec leurs normes établies d'après guerre, d'abord chez les vainqueurs de la deuxième guerre mondiale, puis exportés dans les pays en émergence suite à la décolonisation, peinent à s'ajuster à cette nouvelle réalité des victimes de la mondialisation.
    J'en déduis que ce qu'on nomme trop facilement 'populisme' sans jamais le définir, c'est un peu le cri d'appel au secours de cette population qui se sent de plus en plus exclue des règles du jeu économique et politique contemporains que l'attitude et le discours 'politiquement correct' cherche à gommer et à camoufler. C'est un peu la voix de ceux qui, à tort ou à raison, sentent qu'ils n'ont plus rien à perdre.

  • Rodrigo J. Mendoza T. - Abonné 3 avril 2017 16 h 21

    Sémantique et idéologie.

    Vous avez raison, M. Brousseau, aussi bien sur le plan académique que sur l'appréciation que vous faîtes du chavisme en tant qu'analyste politique international.

    C'est vrai que la caracterisation du populisme n'a pas de lisières précises. Mais
    c'est vrai aussi qu'il s'agit d'une notion qui a prétendu décrire l'utilisation d'un discours politique à des fins démagogiques, plus axées sur l'intérêt d'un leader et de son entourage que de l'ensemble de la société.

    D'autre part, l'énumération de traits que vous en présenter est assez significative et suffisamment nuancée.

    C'est de même assez juste est ponderé le commentaire que vous faîtes sur la situation vénézuélienne, surtout quand vous mettez en relief la continuité de nature entre les longues années de gouvernement de Chavez et le plus recent de
    Maduro, étant l'actuel état de choses inscrit et pressenti tout entier dans les politiques précedentes.

    C'est dommage que les obsessions idéologiques de quelques uns les aveuglent au point de ne plus être en capacité de distinguer entre sémantique et sciences politiques, entre histoire et préférences personnelles; en les amenant à croire que l'utilisation du môt peuple ou un quelconque de ses dérivés légitime et santifie n'importe quel discours ou l'intention de son émetteur.