L’amour et l’électricité

Le prologue du spectacle-documentaire de Christine Beaulieu se termine sur ces mots : « Parce que Hydro-Québec nous a un jour rendus maîtres chez nous. Parce que construire une relation amoureuse qui a de l’allure, ça prend du temps, et que notre relation avec Hydro-Québec ressemble de plus en plus à celle d’un amant ou d’une amante déchue. Parce que j’aime, et parce qu’une fois que j’aime, je ne peux plus être indifférente : bienvenue à J’aime Hydro. » Quand j’assiste à l’une des toutes premières représentations, en mai dernier, ces mots me magnétisent. Quelque chose, dans cette façon d’aborder un enjeu public, me semble d’une justesse rare.

Arriver par le coeur. Essayer d’être équitable, appeler au dialogue. Harnacher sa révolte. Choisir d’être tendre, plutôt que corrosive. Il y a là une forme de courage, oui, qui semble avoir la faculté de transformer la douceur en toute-puissance. Cette fille, personne ne va la revirer de bord : regardez-lui les yeux, elle arrive en amie.

L’air de notre printemps qui tarde est chargé de toutes parts de mots durs, de discours polarisants, d’acrimonie larvée. C’est de plus en plus le cas, ici comme ailleurs — alors quand surgissent des questions chargées de respect, quand quelqu’un s’avance pour discuter réellement, avec lucidité mais sans a priori, ça se dépose en nous comme une sorte d’antidote. Tout s’apaise.

Même si le sujet est compliqué. Même si les interrogations sont légitimes, délicates, et qu’elles remettent en jeu une part immense de notre identité collective. L’enquête menée par l’actrice se veut équilibrée, et elle réussit à l’être à force d’exactitude, de transparence, de droiture. Elle n’en demeure pas moins extrêmement troublante.

Faire vaciller les statues

Moi aussi, j’aime Hydro. Mais, tout comme l’auteure du spectacle, je me demande quand même ce qui se passe là-haut. Je me demande au nom de qui, de quoi on continue de sacrifier des rivières pour produire toujours plus d’hydroélectricité, alors qu’on peine à écouler les surplus dont nous disposons. Alors que nous devons ensuite tenter de vendre cette énergie à perte, puisque sa valeur marchande est deux fois plus basse que ce qu’elle nous coûte à produire. Comment défendre la construction de nouveaux barrages, la production de nouvelle électricité, si tout indique qu’en plus de ravager des écosystèmes, l’opération n’est même plus rentable ?

En questionnant honnêtement et sans complaisance la relation des Québécois avec leur société d’État, J’aime Hydro nous brasse fort. Les représentations qui reprennent mardi à l’Usine C seront l’occasion de découvrir les épisodes 4 et 5, soit la fin de l’enquête de Christine Beaulieu : il faut y être pour pouvoir participer à la conversation citoyenne à laquelle l’artiste nous convie.

Elle qui s’est rendue, l’automne dernier, sur le chantier même de La Romaine en véhicule électrique. Elle qui a interrogé les plus hauts dirigeants d’Hydro. Je ne sais pas avec quels résultats elle en est revenue, mais elle a fait un bien long voyage en notre nom. La moindre des choses sera d’accueillir son retour. Il me semble que des statues vont peut-être se mettre à vaciller sur leur socle. Rien n’est immuable.

« J’ai parlé des murs ; les deux sortes de murs. Ceux qui s’imposent entre le Nord pis la vraie vie, pis ceux qu’on érige en soi, une roche après l’autre, tout le long de la run. » La narratrice du très beau, âpre et lancinant Les murailles (VLB éditeur), d’Erika Soucy, part elle aussi pour La Romaine, essayer de comprendre ce qu’y fabriquent les hommes en général, et son père en particulier. Tout au long de son exil choisi mais inconfortable, elle écrit à son chum resté à la maison pour lui raconter le microcosme, la planète lointaine où elle s’est déportée.

Nous, en creux dans le décor raviné

La poète enquête elle aussi, à sa façon, du bord des travailleurs, des dynamiteurs de montagne, des barmaids en peine d’amour, des grands gars gênés — du bord des invisibles, de ceux qui se crèvent à la tâche. Des bâtisseurs et des absents. Confrérie fragile, obstinée, ordinaire, qui bataille pour l’ouvrage qui va forcément finir par manquer. Ça fait mal, de partout. Les titres des chapitres sont des pépites : Je n’ai pas vu de route qui t’empêchait de revenir / Mais nous étions de chair et les murs préfinis / Nous ne sommes pas dignes de poésie / Une berceuse en innu chantée au son / De qui aurais-tu voulu être le héros.

Le portrait dressé serre le coeur. C’est nous, dessinés en creux dans le décor raviné. C’est le chagrin explosif de nos pères et leurs tentatives ratées, à jamais ratées, que nous ne manquions de rien. C’est notre peur de ne savoir rien produire d’autre que ce que nous connaissons déjà. C’est ce que nous faisons avec les arbres.

« — Ce serait pas pire si ce qu’on coupe s’en allait pour de vrai à ’scierie…

— Qu’est-ce tu veux dire ?

— Je veux dire qu’on brûle toute.

— Ben voyons, comment ça ?

— Le marché va trop mal. Les cours des moulins sont pleines, fait qu’on fait des gros feux de joie. »

Ce que font ces deux femmes, chacune de son côté, se rejoint à un endroit très précis : elles abordent un angle mort dans le territoire, un silence dans le débat, une énigme sociale, et pour arriver à y comprendre quelque chose, elles choisissent de s’en approcher avec amour. Par amour. Et au bout des gates et des kilomètres, au beau milieu du paysage cadenassé, quelque chose de noué, de douloureux, de jamais dit, devant cet amour qui lui arrive de nulle part, quelque chose de bloqué s’ouvre, comme pour la première fois.

Et la lumière, fille de l’amour et de l’électricité, s’y engouffre enfin.

1 commentaire
  • Jean-Michel Goulet - Abonné 1 avril 2017 09 h 57

    J'aime Hydro

    Il s'agit d'une pièce majeure pour l'avenir énergétique, économique et environnemental du Québec.

    Les trois premiers épisodes sont disponibles sur ICI Première :
    http://ici.radio-canada.ca/premiere/premiereplus/a