La prochaine chicane

D’un point de vue journalistique, le fédéralisme canadien est une véritable bénédiction. Il y a toujours une chicane en cours ou en gestation.

La poussière retombe à peine sur le litigieux dossier du Transfert canadien en santé (TCS) qu’une nouvelle pomme de discorde point à l’horizon : qui va assumer ce que va inévitablement entraîner la légalisation de marijuana, qu’il s’agisse de santé ou de sécurité publique ?

Le nouvel enfant terrible de la fédération et premier ministre de la Saskatchewan, Brad Wall, semble déjà prêt à en découdre avec Ottawa. « Il y aura des coûts accrus pour protéger [la population] contre les conducteurs affectés par la marijuana et nous avons indiqué au gouvernement fédéral qu’on s’attend à ce qu’ils paient pour tous les coûts de ces mesures, que ce soit la technologie ou la présence accrue de policiers, ou les deux », peut-on lire dans un communiqué gouvernemental diffusé plus tôt cette semaine à Régina.

À Québec, le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, qui a encore sur le coeur le high five de sa vis-à-vis fédérale, Jane Philpott, appréhende déjà les conséquences du projet de loi que le gouvernement Trudeau s’apprête à présenter et de la réglementation qui l’accompagnera. Il était d’ailleurs très mécontent d’apprendre de la bouche des journalistes que la Chambre des communes serait saisie du projet de loi dans la semaine du 10 avril.

« Au lendemain de ça, c’est nous, les provinces, qui allons être prises avec. Alors, c’est une réalité. C’est comme en patinage artistique : ça s’appelle une figure imposée. Je n’ai pas de talent en patinage artistique », a-t-il lancé.

 

En effet, M. Barrette n’a pas vraiment le physique de l’emploi, mais on ne peut certainement pas lui reprocher un manque de pugnacité. Il a peut-être perdu son bras de fer avec Mme Philpott, mais il est quand même rafraîchissant de voir quelqu’un dans ce gouvernement tenir tête à Ottawa.

D’un naturel moins belliqueux, le premier ministre Couillard s’est montré plus mesuré dans ses propos. Il ne tient pas non plus à « se faire pousser une gamme de responsabilités très coûteuses et très lourdes », mais il préfère voir le projet de loi avant de réagir. M. Couillard a déjà expliqué qu’il avait le « devoir » de s’entendre avec son homologue canadien et il donne souvent l’impression d’être prêt à tous les compromis pour y arriver.

Il est vrai qu’il est actuellement très difficile d’évaluer les coûts que la légalisation de la marijuana engendrera pour les provinces, mais le Colorado a vu le nombre d’accidents de la route et les hospitalisations d’urgence attribuables au cannabis augmenter de façon importante après la légalisation.

Il faut dire qu’il y aura aussi des revenus pour les provinces, surtout si elles se chargent elles-mêmes d’encadrer la commercialisation. Dans une étude publiée en décembre dernier, l’Institut de recherche et d’information socio-économiques (IRIS) chiffrait la valeur du marché québécois de la marijuana récréative à 1,3 milliard. Il évaluait à 457 millions le dividende que l’État pourrait en tirer si la commercialisation était confiée à la Société des alcools du Québec.

La « proposition principale » qui sera soumise au congrès du PQ en septembre prochain recommande que le mandat de la SAQ soit étendu à la vente de la marijuana, mais le ministre des Finances, Carlos Leitão, dont elle relève, ne s’est jamais montré très chaud à cette idée.

 

Comme chaque année, le budget qu’il a présenté mardi comportait une annexe faisant le point sur les transferts fédéraux, qui reprenait les doléances du Québec relativement à la contribution fédérale au financement des soins de santé et des programmes sociaux, de même qu’au calcul de la péréquation.

Au cours des récentes négociations sur le TCS, le gouvernement Trudeau n’a tenu aucun compte des arguments des provinces qui réclamaient le maintien de l’augmentation annuelle de 6 % que le gouvernement Martin avait consentie en 2004.

Malgré l’échec que les provinces ont encaissé, M. Leitão a réitéré dans son discours qu’Ottawa devait prendre en compte les pressions sur les finances provinciales qui proviennent de la croissance des dépenses de santé que le Conference Board a évaluées à 5,2 % par année pour la période 2015-2025.

De toute évidence, la légalisation de la marijuana va encore ajouter à ces pressions. Gaétan Barrette se voulait de bonne humeur mardi, même si l’augmentation de 4,2 % du budget de son ministère demeure inférieure aux « coûts de système ». Il y a tout de même des limites à étirer l’élastique. Autant qu’il semble futile de vouloir convertir M. Barrette au patinage artistique.


 
9 commentaires
  • Julien Thériault - Abonné 30 mars 2017 06 h 35

    Et les économies ?

    Vous omettez un aspect de la question : Combien nous a coûté la répression de la marijuana ? Les patrouilles d'hélicoptère, les escouades de policiers qui débarquent dans les champs, les procès, les impôts et taxes non payés, etc. Et pour quels résultats : tout le monde qui en veut peut en avoir facilement depuis 50 ans.

  • Jean Lapointe - Abonné 30 mars 2017 07 h 09

    C'est réducteur que de ne parler que de chicane.

    «D’un point de vue journalistique, le fédéralisme canadien est une véritable bénédiction. Il y a toujours une chicane en cours ou en gestation.» (Michel David)

    N'est-il pas déplorable que Michel David parle de chicane alors qu'il devrait, il me semble, s'attarder plutôt sur les dysfonctionnements de la fédération canadienne en mettant de l'avant des mesures susceptibles d'en améliorer le fonctionnement ou des mesures pouvant remédier à cette fédération, en ce qui concerne le Québec au moins?

    On peut déplorer la façon dont certaines personnes se comportent, mais elles sont contraintes de se comporter conformément à la constitution du mieux qu'elles le peuvent.

    Il y a une distinction à faire entre les enjeux politiques et les comportements des acteurs.

    Ce n'est pas en laissant entendre que ce sont tous des incapables qui ne font que se chicaner au lieu de faire leur travail sérieusement que nous pourrions tenter d'améliorer les choses.

    Pour le Parti québécois, l'indépendance politique du Québec serait une façon de régler en partie le problème mais ils considèrent les acteurs actuels comme des adversaires. Les Solidaires eux les considèrent, à mes yeux, comme des ennemis à exclure (on ne sait pas comment).

    Michel David me donne l'impression d'être dans le camp des Solidaires, mais j'espère me tromper.

    Si c'était le cas ce serait à prendre en considération très sérieusement. Ça permettrait au moins de mieux comprendre le sens de ses interventions.

  • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 30 mars 2017 09 h 08

    Les devoirs de monsieur Couillard

    « M. Couillard a déjà expliqué qu’il avait le « devoir » de s’entendre avec son homologue canadien et il donne souvent l’impression d’être prêt à tous les compromis pour y arriver. » M. David

    Bien sûr que le bon citoyen canadien Couillard veut faire tous les devoirs que Trudeau va lui imposer; il serait même prêt à ramper de Halifax à Vancouver pour prouver à quel point il aime le Canada.

    Cette fois-ci ce n’est pas un high five que Trudeau fait au Québec et aux autres provinces, c’est un bras d’honneur.

    Pendant que les autres vont payer, Justin pourra recommencer à fumer son joint en toute tranquillité.

  • Louise Collette - Abonnée 30 mars 2017 09 h 33

    Monsieur Génois Chalifoux

    <<il serait même prêt à ramper de Halifax à Vancouver pour prouver à quel point il aime le Canada>>
    Je n'ai pu m'empêcher d'avoir une image physique de toute l'affaire et vous m'avez bien fait rire, vaut mieux en rire qu'en pleurer.

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 30 mars 2017 09 h 55

    Ingérence

    Cet épisode marijuana continue à montrer que l'histoire du Canada est une vaste farce en ce qui concerne la notion de fédération. La dérive a commencé dès 1867, avec la mal-nommée CONFÉDÉRATION, qu'on a ensuite appelée FÉDÉRATION, mais qui en pratique a tendu de plus en plus vers un état centralisé, sans respecter les compétences des provinces constituant la fédération.

    Quel beau pétrin que ce pays bancal qu’est le Canada, pays bancal où le Québec est enserré, enferré et enfermé dans la camisole de force de cette Constitution soit-disant légale mais carrément illégitime parce que faite sans et contre le Québec

    Mais par toutes sortes de moyens, les pseudo-fédéralistes à Ottawa ne cessent d'étendre leurs tentacules étouffantes dans les champs de compétence du Québec.

    Les " pseudo-fédéralistes " sont en réalité des centralisateurs qui veulent tout ramener à Ottawa, sans respecter les compétences des provinces constituant la fédération.

    Il y a en réalité DEUX pays au nord du 45e parallèle. Deux langues, deux mentalités, deux pays. Vivement sortir le Canada du Québec!