La bâtisseuse de ponts dans une ville tiraillée

La vague d’émotion entourant le départ de la pionnière du théâtre Janine Sutto l’a encore démontré. La longue carrière d’une artiste engagée dans une société qui traversa autant de montagnes russes relève ici de l’exploit. Sur la durée se mesure la force de nos cariatides.

Ainsi, l’autre jour, au Festival international du film sur l’art, je suis allée au CCA à la première du documentaire Phyllis Lambert de Manuel Foglia, en présence du modèle.

Elle a 90 ans, l’oreille moins fine qu’autrefois, l’oeil brillant de l’éternelle batailleuse et trois quarts de siècle de suractivité créatrice et citoyenne derrière la cravate. Au Centre canadien d’architecture, fondé par elle en 1979, l’expo Phyllis Lambert, 75 ans au travail, montre ses sculptures de jeunesse, des portraits, des plans et devis, et autres jalons de son parcours. Film et expo s’y répondent.

Phyllis Lambert, fille de la lignée Bronfman, qui conserva le nom d’un époux français vite évacué pour s’émanciper de sa riche famille westmountaise, est un des plus grands modèles féminins qu’enfanta le Québec.

On a longtemps tardé à lui accorder sa pleine reconnaissance. Parce que la dame est issue du camp des riches anglos ? Sans doute. Ces blocages-là sont d’un autre temps… en gros.

Sans Phyllis Lambert qui s’est battue comme une lionne pour leur sauvegarde, le ghetto McGill, le quartier du Vieux-Port et bien d’autres coins de la ville auraient perdu leurs façades et leur faune. Les fameuses pierres grises, signature architecturale de Montréal, seraient encore plus rares à s’ennuyer de leurs consoeurs fracassées.

La fondatrice d’Héritage Montréal en 1975 avait rassemblé des foules quand les promoteurs démolissaient le patrimoine à coups de pioches enthousiastes. Notre Révolution tranquille carburait au rejet du passé, avec pots cassés remplis de souvenirs à oublier.

Entendre Phyllis Lambert, dans le film comme en personne, marteler l’importance des consultations publiques, puis lancer haut et fort : « Le gouvernement aide les gens riches et pas les pauvres », c’est mesurer l’ampleur de son indépendance par rapport à son berceau.

Un Montréal tout écartillé

On parle du 375e anniversaire de Montréal, mais peu de l’affrontement entre les communautés anglophone et francophone pour créer et nommer cette métropole. Le territoire partagé entre les deux groupes dominants, au départ de chaque côté de la Main, s’est développé au coude à coude, pas toujours dans l’harmonie.

Sujet délicat et émotif, tabou en quelque sorte, tissé d’incompréhensions de part et d'autre, de sourdes luttes de pouvoir, de rancunes souvent, de mépris parfois. Longtemps, les élites anglophones furent les gardiennes de l’environnement et du patrimoine architectural, avant que ces préoccupations ne gagnent nos rangs. D’ailleurs, plusieurs anglos reprochent aux francophones une forme d’ingratitude quant aux combats de préservation patrimoniale qu’ils ont menés. Certains ont mal digéré la loi 101 et son affichage unilingue.

Bien des francos gardent sur le coeur la colonisation et un centre-ville longtemps tout-à-l’anglais, chez Eaton ou pas. Ainsi s’est modelée cette drôle de métropole, avec apports des collectivités italienne, chinoise ou autres, souvent en autarcie.

Après le film, j’ai demandé à Phyllis Lambert, qui s’est tant battue pour le vivre-ensemble, comment les relations souvent orageuses entre nos deux solitudes avaient façonné le visage de Montréal. Deux référendums ont passé sur les pavés depuis que la grande architecte guerroie pour l’âme de la ville plus encore que pour ses pierres.

Elle répondit avoir l’impression qu’un long recueil sur le sujet ne pourrait vider la question, précise trouver fascinantes les actions et interactions entre les deux communautés dans le milieu du bâtiment montréalais, comme dans sa toponymie urbaine.

On pense au boulevard Dorchester, du nom de l’ancien gouverneur britannique, Baron de Dorchester, devenu René-Lévesque en 1987 après la mort du héros de l’indépendance, qui conserve son nom d’origine à Westmount. Profits et pertes d’un camp ou de l’autre se sont parfois joués segment de rue par segment de rue.

« Dans les années 70, j’avais peur de parler anglais dans les rues de Montréal, confesse-t-elle, mais je n’aimais pas la façon dont on dénigrait les francophones et j’étais plutôt dans leur milieu. Aujourd’hui, la ville est devenue interculturelle. »

Les générations montantes, des deux côtés de la clôture linguistique, dialoguent davantage, mais bien des conduits de l’histoire récente ou ancienne de Montréal demeurent méconnus, bourrés de squelettes mal alignés.

Il y aurait trop de tunnels à creuser sous la ville pour trouver certains méandres de sa trajectoire houleuse. On se contente de songer à part soi : Montréal tient debout sur une faille à moitié colmatée et l’histoire occulte de ses tiraillements reste à écrire.

Le sourire sibyllin de Phyllis Lambert devant le fragile équilibre de cette ville, dont elle a connu les fractures et les soudures, flotte sans se poser.

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