Le vrai danger de l’affaire Andrew Potter

La semaine dernière, le professeur Andrew Potter, de l’Université McGill, publiait un texte polémique proposant une interprétation controversée du fonctionnement de la société québécoise. Le texte était truffé d’erreurs et de raccourcis, et il reflétait des préjugés. L’Université McGill s’est sentie obligée de déclarer sur Twitter que ce texte ne représente pas l’opinion de l’institution, comme si une université avait à avaliser les propos émanant de l’un ou l’autre de ses chercheurs.

À l’automne 2015, une professeure de l’Université Laval publiait un rapport controversé sur les radios de la ville de Québec, appelant à une réglementation plus stricte à leur égard. Des voix se sont élevées afin de réclamer que l’Université Laval « condamne » ce rapport ou s’en « dissocie ».

Lorsque, cédant aux pressions, une direction universitaire entre dans le jeu d’avaliser un propos ou de s’en dissocier, cela induit un effet inhibiteur, qui peut se révéler pire que le discours qu’on cherche à condamner.

La liberté universitaire est ce principe fondamental qui assure que les universités sont en mesure de jouer effectivement leur rôle dans une société démocratique. Il postule que les universitaires ont la liberté de rechercher et de publier à la seule condition que leurs propos ne contreviennent pas aux lois.

Le rôle des universités

La tentation de réclamer que les gestionnaires des universités agissent comme des préfets de discipline à l’égard des écrits émanant des chercheurs qui terniraient la « marque » de l’université procède d’une mauvaise compréhension du rôle de ces institutions. Une université n’est pas une organisation hiérarchique dans laquelle les dirigeants auraient le droit de punir un professeur ou un étudiant pour ses opinions.

La liberté universitaire n’exclut pas que des pairs ou des membres de la société civile rappellent à l’ordre celui qui délire. Lorsque la gouvernance collégiale d’une institution universitaire fonctionne, ceux qui travaillent avec un professeur doivent être en mesure d’évaluer s’il est la personne de la situation pour diriger un centre de recherche. Andrew Potter a démissionné de ses fonctions administratives sans doute en partie à la suite de protestations en provenance de ses pairs.

Les universités sont structurées de manière à garantir les conditions effectives de la liberté de rechercher et de s’exprimer librement. Leur gouvernance doit refléter la nécessité d’assurer un fonctionnement compatible avec les valeurs fondamentales qui fondent l’institution universitaire.

Les universités regroupent un ensemble de personnes aux opinions différentes. Elles doivent assurer les conditions propices à la production et à la diffusion des connaissances. Ce sont des milieux qui sont organisés afin de favoriser la confrontation des idées, envisagée comme condition du progrès des savoirs. Les universitaires doivent évidemment répondre de leurs travaux et de leurs écrits. Mais dans les universités, la régulation des abus s’effectue par le jugement des pairs selon des processus visant à vérifier si les démarches sous-tendant un propos sont valides en fonction des normes qui prévalent dans les champs du savoir concernés.

Des propos « autorisés » ?

Or, lorsque pour répondre aux pressions et aux vindictes populaires ceux qui ont pour tâche de gérer une institution universitaire se mettent, au nom de l’institution, à approuver ou à désapprouver les propos ou les écrits de l’un ou l’autre des chercheurs ou professeurs, le risque s’accroît que s’installe un régime selon lequel les propos doivent être « autorisés » par les gestionnaires. Alors, la liberté universitaire recule.

L’université comme espace de liberté de recherche est mise à mal au nom d’approches gestionnaires en vertu desquelles il importe avant tout de protéger la « marque » de l’institution envisagée comme une entreprise. En octobre 2011, les dirigeants d’universités canadiennes publiaient une déclaration sur ce qu’ils désignent comme la « liberté universitaire ». Selon ces gestionnaires, la liberté des universitaires doit s’exercer dans le cadre de la « mission » de l’université. De là à inférer que tout propos qui ne cadrerait pas avec cette mission pourrait être sanctionné, il n’y a qu’un pas, que certains sont tentés de franchir.

Dans le contexte actuel où s’amenuise la tolérance à la dissidence, la liberté universitaire est présentée comme un obstacle à une volonté de gérer les universités selon les normes et pratiques qui prévalent dans toute autre entreprise. Cela ouvre la porte à la multiplication des contrôles et « approbations » afin d’assurer que les universitaires se conforment aux décrets des gestionnaires au nom du respect de la « mission ». Voilà le vrai danger révélé par l’affaire Andrew Potter.

22 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 28 mars 2017 06 h 37

    Danger pour la liberté universitaire

    Danger il y a! L'université ne doit pas être soumise aux règles de gestion d'une grande entreprise. C'est un lieu de liberté d'expression et de débat et il doit le demeurer. Merci pour votre texte, M.Trudel.


    Michel Lebel
    Ancien professeur d'université

    • Pierre R. Gascon - Inscrit 28 mars 2017 11 h 04


      Au lieu de condamner les gens, Andrew Potter aurait dû essayer de les comprendre. Voilà qui est beaucoup plus profitable et plus agréable que de critiquer, voilà ce qui nous rend tolérants, compréhensifs et bons.

      Il a plutôt agit par pulsion. Son propos a été influencé par son inconscient; on s'attend à plus de profondeur d'un professeur, n'est ce pas! Son impétuosité ne fait pas honneur à la Fondation Bronfman.

      Le fatras de Andrew Potter n'est pas un argumentaire que nous pouvons débattre, vous en conviendrez j'espère. C'est plutôt un combat du genre d'un croisé qui se perpétue souvent que je qualifie de déformé à l'égard de notre comportement; combat auquel une personne intelligente s'astreint de ne répondre n'y de répliquer.

      La liberté d'expresssion doit tenir compte de la réalité humaine, même pour un directeur d'un institut.

      En votre qualité d'ancien professeur, vous le savez, chaque être humain a un droit inné, y compris une collectivité, à être respecté constituant ainsi une société plus humaine et plus fraternelle.

    • Bernard Terreault - Abonné 28 mars 2017 13 h 10

      Moi aussi je suis un ancien prof d'université. Mais moi j'étais compétent! J'avais un doctorat d'une des top 10 américaines en sciences et j'ai publié plus d'une centaine de travaux dans des revues internationales réputées. Je ne faisais pas rien qu'écrire n'importe quoi dans un magazine populaire.

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 28 mars 2017 13 h 22

      Liberté d'expression oui, mais liberté de débats aussi; ce qui signifie que personne n'est obligé de cautionner des conneries.

  • Diane Guilbault - Abonnée 28 mars 2017 08 h 20

    Comme le dit si bien Brian Myles ce matin, « le professeur Potter ne s’exprimait pas à titre personnel, mais bien comme directeur de l’Institut d’études canadiennes de McGill. Ce faisant, il engageait la réputation de l’Institut avec son propos délirant.»

    Contrairement à ce qu'avance M. Trudel, la liberté de recherche de l'université n'a pas été mise à mal puisqu'il n'y avait aucune recherche derrière les propos de M. Potter.

    Si M. Potter avait un tel besoin de jeter publiquement son fiel, il aurait dû le faire à titre personnel ou dans sa page Facebook où il a d'ailleurs choisi de présenter ses excuses.

  • Bernard Terreault - Abonné 28 mars 2017 08 h 35

    Si vous voulez mon opinion

    Potter a sans doute été invité à démissionner de son poste de directeur de ce "centre de recherche" par la Fondation Bronfman qui le finance, et il garde son poste de prof -- chanceux d'avoir ce poste, lui qui n'a aucun diplôme pertinent ni travaux de recherche à son actif.

    • Marc Therrien - Abonné 28 mars 2017 12 h 19

      Il a pourtant un Ph.D en philosophie, ce qui le qualifie minimalement pour enseigner la philosophie à tout le moins. Pour ce qui est de la recherche en philosophie, je ne pense pas qu'on parle ici de recherche scientifique et expérimentale, mais plutôt d'une activité intellectuelle spéculative par laquelle on construit des mosaïques théoriques.

      Marc Therrien

    • Jérôme del Castillo - Abonné 28 mars 2017 15 h 36

      En tout respect, M Therrien, être détenteur d'un diplôme de Ph.D. est une condition nécessaire (sauf exception) mais pas suffisante pour être recruté comme professeur d'université. Le professeur est recruté au bout d'un concours ouvert, où il doit démontrer la rigueur et l'originalité scientifiques, de même que le potentiel pour développer des activités académiques (enseignement et recherche) pertinentes au sein de l'université. Ses capacités sont évaluées par l'assemblée des professeurs experts du domaine, qui seront ses pairs s'il est recruté, de même que par les conseils de faculté et d'université. La question est: est-ce que M Potter a franchi ces étapes ou bien la direction de l'université lui a offert un poste prestigieux pour améliorer sa visibilité?

    • Marc Therrien - Abonné 28 mars 2017 21 h 08

      M. Del Castillo,

      Est-il possible alors qu'il y ait des différences culturelles entre l'esprit pragmatique-praticien anglo-saxon et l'esprit théorique-analytique français pouvant expliquer qu'ils n'aient pas les même exigences pour qualifier un intellectuel universitaire? En me référant simplement aux différences entre la "common law" et le code civil, force m'est de constater que l'esprit anglais et l'esprit français n'accordent pas le même genre d'importance aux écrits volumineux et détaillés. Aussi, il n'y a qu'au Québec qu'on enseigne encore la philosophie en plus des autres sciences humaines aux etudiants du CEGEP avant d'entrer à l'université s'il y a lieu tandis que dans le ROC un simple cours général de "humanities" couvre le champ d'études des sciences humaines.

      Faut-il d'abord être un scientifique qui a fait de la recherche pour être un bon praticien ou peut-on développer une science de la pratique réflexive ou de l'action réfléchie "in vivo" comme dans les écoles professionnelles est un débat qui a cours dans certains domaines d'études des sciences humaines et sociales dont la psychologie par exemple.

      Marc Therrien

  • Jean-François Trottier - Abonné 28 mars 2017 08 h 51

    Le VRAI danger ????

    M. Trudel, ne voir QUE ce danger de censure intellectuelle est de la myopie consentie, un effort d'analyse sur des probabilités qui bouche la vue sur un cas social grave.

    Il m'étonne que la vindicte populaire dont vous parlez, celle qui concerne Potter, ne touche pas du tout le large appui qu'il a reçu across Canada, dont celui de Maclean's et son poids médiatique significatif sinon lourd.
    Vindicte populaire ? En effet. Des préjugés qui mènent à une condamnation générale dont vous et moi sommes socialement victimes et qui va jusqu'au coeur de notre vie journalière. C'est énorme.

    Tout comme le papier de Potter, la presque totalité des saloperies dites sur les Québécois ne viennent pas du fond du Yukon ou d'une ferme au nord de l'Alberta. Elles viennent du Québec, à quelques kilomètres de chez vous, et démontrent (si c'est encore nécessaire) que le pouvoir médiatique des anglophones du Québec est incommensurablement plus grand que celui des francophones.
    Ainsi point une évidence : les anglophones forment la seule majorité au Québec, malgré le nombre. Le seul pays qui nous ressemble de ce point de vue est l'Afrique du Sud hier et aujourd'hui.
    Autre évidence : la somme de préjugés dont nous, minorité, sommes victimes auprès de la majorité, est maladive, et pas qu'un peu.

    Cette maladie a un nom et ne nous concerne qu'indirectement : la communauté anglophone prise dans son ensemble souffre d'un grave trouble de personnalité narcissique. Elle se croit victime et met tout en scène pour l'être. Comme une personne atteinte de ce trouble elle projette ses troubles vers ceux qu'elle dit ses bourreaux. Vous et moi.

    Question identitaire ? Les autres! Intolérance ? Québécois! Les profiteurs ? Suivez mon regard...

    Le vrai danger vient de l'ignorance... ou de la myopie. Ce débat nécessaire sur le boulet social que représente la communauté anglo au Québec, depuis 150 ans et plus, doit advenir, pas pour condamner mais pour permettre à tous de grandir.

  • Jean-Pierre Marcoux - Inscrit 28 mars 2017 09 h 23

    Le mépris caméléon

    Le texte de Potter m'est apparu comme une forme de mépris primitif, déguisé à l'aide d'une formulation intellectuelle avec un bla bla bla simili scientifique.

    Si l'objectif du magazine McClean's est de publier de tels textes, il m'apparaît évident qu'il ne faut pas perdre son temps à le lire, encore moins à l'acheter. On doit tout simplement le boycotter. Qu'il aille se faire lire ailleurs.