Pouvoir d’attraction

La semaine dernière, pour une conférence sur le français, les organisateurs m’ont demandé une présentation PowerPoint. Comme je voulais sortir des habituels « Pauvres Points », j’ai confectionné un tableau des langues internationales.

Et là, en analysant mes quatre colonnes de chiffres, je m’aperçois que j’ai mis au point un nouvel indice de classement qui mesure son pouvoir d’attraction !

La première colonne fait le total des locuteurs : 275 millions de francophones. Les colonnes suivantes séparent les francophones de langue maternelle (80 millions) et de langue seconde (195 millions). La nouveauté est à la quatrième colonne, qui calcule le rapport entre les deux précédentes.

Il en ressort qu’il existe 2,5 francophones de langue seconde pour chaque locuteur de langue maternelle. La trouvaille, c’est quand on applique le modèle aux autres langues internationales.

Surprise : la seule langue de la liste qui s’en approche, c’est l’anglais, avec un rapport de 1,14, soit la moitié du résultat du français.

Les autres langues du tableau sont toutes sous la barre du 1. L’arabe s’en tire avec un indice de 0,85 ; et le russe, de 0,73. Autrement dit, ces deux langues ont moins de locuteurs secondaires que de langue maternelle, mais tout de même dans une proportion assez forte.

L’espagnol, l’allemand, le portugais, le mandarin et le japonais arrivent tous sous la barre du 0,2. Autrement dit, ces langues ont un pouvoir d’attraction bien moindre, toutes proportions gardées. Pour développer une image plus juste, j’aurais dû étendre le tableau au malais, au swahili et à l’hindi. Les données indiquent que le malais dépasserait le français, avec un indice de 2,6. Et le swahili atteindrait même le niveau 5 ! Par comparaison, le mandarin est en dessous de 0,1.

Cet indice ne mesure pas la taille d’une langue, mais son pouvoir d’attraction proportionnelle à sa taille. Et à ce compte, l’indice d’attractivité du français est surprenant.

J’admets que cet indice comporte un certain flou, car les contradictions sont nombreuses entre les recensements et les études linguistiques. Personne ne s’entend sur ce qui définit le locuteur d’une langue. Les anglophones ont tendance à inclure quiconque baragouine l’anglais alors que les francophones sont plus sévères sur ce plan.

À tout prendre, le français résiste très bien à la comparaison. Son attractivité comme langue internationale demeure élevée, et même disproportionnée. Si le français se classe si haut, il le doit d’abord aux Africains, qui ont adopté le français comme langue officielle, administrative ou éducative. La langue y a progressé davantage depuis les indépendances qu’à l’ère coloniale.

Mais l’autre groupe important, c’est l’Europe, où le français continue de se classer très haut de façon étonnante.

Selon des données compilées par l’Observatoire de la langue française (tirées de l’Eurobaromètre 2012), 132 millions d’Européens parlent français — je me suis amusé à faire le total.

La moitié sont évidemment français, wallons et suisses romands. Mais le tiers — 45 millions — se trouve en dehors des pays membres de la Francophonie. En effet, 23 % des Portugais, 21 % des Néerlandais, 16 % des Britanniques, 15 % des Italiens, 14 % des Allemands, 11 % des Espagnols sont francophones — pour ne citer que les plus grosses cohortes. Cela revient à 17 % de l’Europe.

Devant de telles données, il est légitime de se demander si le français a réellement reculé en Europe, contrairement à ce que bien des gens affirment.

Une étude d’Eurostat publiée le mois dernier portant sur l’enseignement des langues étrangères en Europe va dans le même sens.

Certes, 97 % des 17 millions de jeunes européens de 11 à 15 ans apprennent l’anglais. Mais tout de même : six millions apprennent le français comme langue étrangère — soit 34 %. La troisième place revient à l’allemand, à 23 %, suivi de l’espagnol à 13 % — dont la moitié, en fait, sont des élèves français.

Toutes ces données concordent pour montrer que le français demeure une très grande langue internationale, à la fois populaire, multiculturelle et très mondialisée, et qu’il ne reculera pas non plus dans un avenir prévisible.

Ce n’est pas une surprise pour l’historien. Le français sous toutes ses formes s’exporte depuis dix siècles. L’indice d’attractivité démontre néanmoins que cette histoire est encore très actuelle. Le rayonnement demeure la caractéristique principale du français.

Il existe donc un immense réservoir de francophones « périphériques » auquel on ne fait pas très attention, mais qui constitue une série de publics de choix : instruits, passionnés et nantis.

Ce groupe est à la fois très fragile et très porteur. Très fragile parce qu’il peut abandonner la langue en une ou deux générations s’il la juge inutile. Très porteur parce qu’ils se sont investis et qu’il suffit que les réseaux francophones les rejoignent pour qu’ils répondent présents. C’est une chance énorme.

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