Éloge de la sylvilisation

Photo: Olivier Morin Agence France-Presse

Sylvilisation (la valorisation de la forêt sauvage comme lieu de développement et d’épanouissement de l’être humain) est un mot qu’on peut rencontrer ici et là sur Internet. Le néologisme aurait été concocté par Pierre-Doris Maltais (alias Piel « Petjo » Maltest, alias Norman William, etc.), faux Indien et fraudeur de génie qui, au début des années 1990, après s’être brûlé les plumes en France et en Belgique (entre autres), a déménagé en Laponie finlandaise ce qui restait de la secte écologiste sur laquelle il régnait en grand manitou. Maltais ambitionnait de créer de toutes pièces, au nord du Nord, une peuplade primitive baptisée Iriadamant, et accessoirement d’y conduire des recherches sur « la survie dans les grands froids ». L’histoire dit qu’il était même parvenu à convaincre un bonze du parti vert local et important scientifique universitaire du bien-fondé de son entreprise. Par ici les subsides ! Maltais aurait pu vendre un sauna à un Gabonais.

Comme le Moïse gaspésien, Piel était du genre guérisseur. Il se retrouva bientôt avec trois cadavres sur les bras. Des journalistes belges se préparaient à dévoiler des pans de sa vie secrète, dont l’utilisation de la fameuse Tribu comme réservoir de jeunes proies mâles d’une docilité forcée d’esclaves sexuels.

À cause de lui, ce beau mot de « sylvilisation » nous semble, aujourd’hui, irrémédiablement souillé. Dommage. Car une civilisation de la forêt et du bois, c’est exactement ce que j’ai eu l’impression de voir se déployer autour de moi jusqu’au cercle polaire lorsque je me suis baladé dans ce pays il y a quelques années. On voyait des scieries, mais nulle armée mécanisée ne semblait combattre les arbres et décimer les rangs des pins sur des étendues de pays dévastées comme certains paysages de la Côte-Nord et de l’Abitibi. Entre la végétation et les humains, une longue paix paraissait au contraire s’être installée.

« Il a bâti le chalet avec le matériau qui lui restait du chantier de la maison, sur le même modèle de boîte surmontée d’un toit en appentis que le sauna. Il a parfaitement choisi l’emplacement : le panorama sur le lac et l’embouchure de la rivière est splendide, alors que la construction elle-même disparaît sous le rideau des arbres. »

Elle patauge jusqu'au ponton et y grimpe. Sur la rive opposée, un plongeon arctique pleure. [...] Le monde est ici, dans le cri d'un oiseau.

Dans Là où se croisent quatre chemins, un premier roman, Tommi Kinnunen brosse, à travers quatre membres et trois générations d’une même famille, un saisissant portrait de la Finlande au XXe siècle, entre la paix des lacs et les houles de l’histoire. Le destin national de cette modeste république née des convulsions de son géant voisin pendant la Révolution d’octobre, et qui sera tour à tour attaquée par Staline, entraînée dans une guerre de reconquête aux côtés de l’Allemagne nazie et vassalisée par l’URSS de la guerre froide, semble incarner l’esprit même des soubresauts collectifs de ce siècle parfois qualifié de plus sanglant et de plus monstrueux de l’histoire.

Dans un autre roman finlandais recensé par cette chronique (La guerre d’hiver, Philip Teir, 2015), l’éternel conflit avec l’ours russe donnait au livre sa métaphore fondatrice, renvoyant à la belligérance intime et larvée d’un vieux couple. Chez Kinnunen, la guerre est le plus souvent vécue dans la distance, présente surtout à l’état de marques sur le paysage et dans le coeur des combattants. Il faut bien continuer de vivre, même évacués, même sur les ruines des maisons incendiées, et peu importe en définitive que ces dernières l’aient été par des Allemands battant en retraite ou les nouveaux Mongols déferlant de l’Est.

Il y a d’abord l’aïeule, Maria, célibataire, mère et sage-femme dont l’art est de les mettre au monde, chair à canon ou pas, et Dieu ou Lénine reconnaîtra les siens. Lahja, sa fille, qui fait de la photo et des enfants et qui s’amourache d’Onni, habile de ses mains. Onni enrôlé dans la guerre de continuation (1941), rentré en héros décoré, et qui, contrairement à la plupart de ses copains du front, s’entendait plutôt bien avec les Allemands, surtout ceux que ne chassait pas au loin, cuits comme des homards, l’infernale touffeur du sauna. Onni qui mal y pense : « L’homme lui tend la louche et Onni plonge le savon dedans, le fait mousser dans ses mains et lave le dos de Willem en décrivant des cercles doux. Il pense au regard de Lahja qui va durcir, à sa froideur, lors de sa prochaine permission. »

Enfin, il y a Kaarina, la bru, qui hérite d’une maison refermée sur ses secrets, bâtie, comme toute bonne famille, essentiellement sur des silences érigés en tradition. La double vie de son défunt beau-père est un de ces secrets. À l’ère des sorties de placard doublées d’opérations de marketing, il pourrait être tentant d’oublier que, jusqu’aux années 1960, dans des pays aussi avancés que le Canada et la Finlande, l’homosexualité était traitée comme une activité criminelle.

Et même si les actes reprochés à Onni, ce bon père de famille qui se trouve à préférer les hommes, n’ont rien à voir avec les turpitudes prédatrices d’un Maltais, le héros de guerre ne se retrouvera pas moins soumis à une surveillance et à des interrogatoires rappelant irrésistiblement les méthodes du KGB de la belle époque. Il y est même question de rééducation… La finlandisation, cette influence aussi décisive que diffuse exercée sur le climat politique d’une nation par un puissant voisin, se fraie ainsi, habilement, un chemin dans le roman, de l’intime à l’Histoire.

Mais les pages les plus émouvantes de Kinnunen sont, je trouve, celles qu’il consacre à la construction des habitations et au métier de charpentier. Après la retraite allemande de la mer Blanche à la Baltique, le nord de la Finlande est à reconstruire. Onni se fait aller le marteau. Son art patient est patiemment décrit. La manipulation des planches et des solives trahit le respect du matériau, ça sent l’amour du bois. Et Onni ne serait pas Finlandais s’il ne bâtissait pas aussi un chalet, et le sauna.

Là où se croisent quatre chemins

★★★★

Tommi Kinnunen, traduit du finnois par Claire Saint-Germain, Albin Michel, Paris, 2017, 354 pages