Omertà sportive

Il aimait mordre les fesses de ses jeunes skieuses sur les pentes de ski, selon une témoin. L’ancien entraîneur de l’équipe de développement féminine d’Alpine Canada Alpin (ACA), Bertrand Charest, le faisait « pour rire ». Lundi dernier, sa soeur a affirmé qu’il était habituel pour les entraîneurs de « frotter les fesses et les jambes » des skieuses avant une descente pour les réchauffer. Doit-on comprendre que de telles pratiques, considérées comme inacceptables dans tout autre milieu, étaient la norme dans la culture sportive de haut niveau ?

Bernard Charest subit actuellement son procès relativement à cinquante-sept chefs d’agression sexuelle alors qu’il était en position d’autorité. Il a décidé de ne pas témoigner à son procès et le juge doit encore décider s’il est coupable ou non. Douze femmes, dont certaines étaient mineures au moment des actes allégués, ont décrit en détail les scènes d’humiliation auxquelles leur entraîneur les soumettait, ses chantages émotifs, les contacts sexuels et l’avortement de l’une d’entre elles.

Dans la foulée de ce procès, bien des choses paraissent toujours incompréhensibles. Selon une enquête menée par La Presse, au moins deux entraîneurs de l’équipe nationale de ski auraient averti la direction d’ACA, lors du processus d’embauche, des agissements problématiques de Bertrand Charest à l’endroit de jeunes athlètes. Un autre employé en poste au moment de son entrée en fonction le qualifiait de « personne dangereuse ». Ces avertissements auraient dû être pris au sérieux par ACA. Sa célébrité et sa réputation de générateur de médailles et de retombées économiques semblent l’avoir emporté sur toute autre considération. Le directeur des programmes d’ACA de l’époque a expliqué devant les tribunaux avoir dû lui dire de partir et de ne plus avoir de contacts avec les skieuses lors d’une compétition en France en 1998, plusieurs années après son embauche, et que l’organisme lui a ensuite conseillé d’aller en thérapie.

Comme la plupart des entraîneurs dans les organisations sportives, Bertrand Charest détenait un triple pouvoir d’autorité sur ses jeunes skieuses : comme coach, comme adulte travaillant avec des enfants et comme homme côtoyant des filles mineures. Éthiquement, la fonction d’entraîneur devrait toujours être encadrée pour éviter les abus de pouvoir. Cependant, trop peu de fédérations sportives vérifient systématiquement les antécédents judiciaires des entraîneurs. Depuis deux ans seulement, Sports-Québec a instauré un système de vérification. Une telle procédure minimale devrait être obligatoire dès qu’un adulte est en contact répété avec des mineurs. Mais la majorité des organisations sportives ne l’appliquent pas. Plusieurs d’entre elles n’ont ni code d’éthique ni politique contre le harcèlement. Par exemple, comment se fait-il que des entraîneurs voyagent seuls à l’autre bout du monde avec des mineures ? De tels manquements laissent nos jeunes athlètes à la merci de prédateurs auréolés de leur statut de champion.

Ces dangers existent bel et bien. Selon une étude de l’Université Laval parue en 2016, 8,8 % des athlètes de 14 à 17 ans ont subi des agressions sexuelles dans un contexte sportif. De tous les sévices sexuels subis par des jeunes de cet âge, 5,3 % sont commis par un entraîneur sportif. La majorité des victimes sont des femmes et cela survient alors qu’elles sont mineures. Quels sont les mécanismes mis en place par les organisations sportives pour assurer leur sécurité ? Aux Pays-Bas, par exemple, des fédérations sportives ont à la fois adopté des codes d’éthique et mis en place une ligne téléphonique pour venir en aide aux jeunes athlètes qui en ressentent le besoin.

Au Québec, quelque 500 000 jeunes sportifs, dont plusieurs mineurs, sont en contact avec 60 000 entraîneurs à l’heure actuelle. Indépendamment de l’issue du procès de Bertrand Charest, le milieu du sport doit se livrer à un sérieux examen de conscience. En outre, l’enjeu des agressions sexuelles dans le milieu sportif est encore trop peu documenté. L’on doit mener davantage de recherches sur le sujet pour changer sa culture et ses pratiques.

Inutile de dire que la pratique d’un sport par des jeunes devrait toujours et uniquement être associée à leur développement positif. Mais l’affaire Bertrand Charest nous rappelle que ce monde peut être pour eux potentiellement destructeur. Les agissements déplacés ne sont pas le fait de simples pommes pourries. La continuité de ces scandales est la conséquence d’un laxisme réglementaire et d’une omertà dans les milieux sportifs. Tant et aussi longtemps que les organisations privilégieront la recherche de leur propre prestige avant le bien-être de leurs athlètes, des jeunes continueront à se faire « frotter les fesses et les jambes » sur une pente de ski, dans un gymnase ou dans une chambre d’hôtel.

4 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 24 mars 2017 06 h 17

    Ils se prennent ....

    pour la crème des sportifs, l'élite, leur égo est flatté par tous pour leurs performances. Comment se fait-il que des parents d'enfants mineurs laissent aller leurs enfants ainsi? parce que ces derniers font partie de l'élite sportive. J'espère que leur mentalité changera avec un procès aussi retentissant.

  • Pierre Raymond - Abonné 24 mars 2017 10 h 01

    Et les parents ?

    « Par exemple, comment se fait-il que des entraîneurs voyagent seuls à l’autre bout du monde avec des mineures ? » C. Wong

    Dans le cas de Bertrand Charest comme dans d'autres mises en accusation dont on a été témoin par le passé, je me pose toujours la même question :
    Où étaient les parents ?

    J'ai connu un couple qui s'est financièrement saigné pour qu'au moins un des deux accompagnent leurs deux filles skieuses dans leurs déplacements.
    Puis-je vous dire leur soulagement quand les filles sont finalement passer à autre chose.

    Il y a déjà longtemps que j'ai perdu contact avec ces gens mail il serait intéressant de lire leur témoignage sur ce sujet.

    • Sylvain Auclair - Abonné 24 mars 2017 13 h 28

      Parce que ça couterait bien trop cher pour les parents! Et doit-on se mettre à soupçonner tout le monde de manière préventive?

  • Michaël Lessard - Abonné 24 mars 2017 15 h 29

    Plusieurs années ... de gens qui ont fermé les yeux

    Ce qui me trouble le plus, et qui est le plus matière à réflexion, est qu'il a été en fonction pendant au moins dix années*, donc bien des gens ont fermé les yeux et ont esquivé leur responsabilité. Je ne parle pas nécessairement de ses patrons qui disent ne pas avoir reçu de plainte (supposons que c'est vrai); je veux dire qu'il y a certainement eu plusieurs autres coachs, intervenant.es ou professionnel.les des sports qui ont vu des indices, entendus des rumeurs, mais n'ont pas oser confronter la situation. Cela fait réfléchir à nous-mêmes, dans notre propre vie actuelle, pour avoir plus de courage.

    Selon une amie, un autre coach ou assistant-coach aurait osé dénoncer et cela aurait lancé le processus d'accusations, etc. Je ne sais pas si c'est vrai, mais si oui saluons cette perle rare.

    Votre article est donc très pertinent.

    (* si j'en juge en lisant plusieurs articles, qui ne sont pas très précis sur les années. Je vois qu'il a été coach de 1992 à 1993, puis de nouveau en 1998, et de nouveau à coacher des jeunes en 2014.)