Le bonheur de boire bio (2)

Les quelque 400 vins agrobiologiques proposés en tablettes à la Société des alcools du Québec (SAQ) demeurent peut-être une goutte de pinard parmi plus de 12 000 produits référencés, mais c’est tout de même un début. Encore faut-il les dénicher, plusieurs vignerons pratiquant les agricultures bios et dynamiques ne se donnant souvent pas la peine d’afficher de logo sur l’étiquette permettant de les reconnaître.

De plus, côté succursale, aucun espace spécifique ne leur est consacré, comme me le mentionnait un porte-parole de la SAQ cette semaine : « C’est le fait d’intégrer les produits biologiques dans le parcours client plutôt que de créer une section dédiée à ceux-ci qui s’est avéré avoir le meilleur impact auprès de la clientèle. »

Certes. Mais je verrais aussi d’un bon oeil quelques succursales de type « Express » réparties sur le territoire québécois s’y consacrer entièrement. Vu les tendances alimentaires actuelles pour le bio, l’expérience pourrait s’avérer plus surprenante qu’on est à même de l’imaginer. Les chiffres, d’ailleurs, à l’échelle du globe, confirment la tendance pour le boire sain.

Photo: Jean Aubry Une biodiversité étonnante, ici au Clos du Paradis, dans la Drôme française

En Europe, par exemple, 35 % des consommateurs boivent bio; plus de 50 % des vins achetés par les femmes seulement sont issus de la culture biologique; et les moins de 35 ans, tous genres confondus, sont à créditer pour 23 % des achats dans le domaine. Tous n’hésitent pas non plus, dans une proportion de 87 %, à payer un peu plus cher pour le bio, par souci environnemental. Note au président Alain Brunet : n’y voyez cependant pas le prétexte à augmenter les prix !

Mais il s’avère qu’au-delà de la machine à chiffres et à statistiques — acheter, c’est voter, dit-on —, boire bio demeure encore un encouragement fort pour ceux qui oeuvrent au vignoble en fonction non seulement de leur santé, mais aussi de celle de leur microcosme immédiat et, par incidence, de notre santé à nous.

La différence de goût est-elle palpable entre un « conventionnel » et un bio, me demanderez-vous ? Je retournerais la question en vous demandant si vous avez, vous, le goût de vous investir pour le bio. Chaque parcelle arrachée à la culture productiviste et mortifère, acculée à terme à un inévitable cul-de-sac, en est une consacrée pour la vie de… demain.

Une quarantaine de participants des Amis du vin du Devoir abonnés aux belles choses se sont déplacés pour trancher cette semaine, à même leur part de bonheur, en départageant à l’aveugle parmi les vins qui, issus de culture conventionnelle, raisonnée ou encore issus de la filière bio, les motivaient le plus. Pas de sondage ici, mais un constat : sans savoir pourquoi, les bios se détachaient du lot, dans la majorité des cas. Le bonheur est dans la tête ? Peut-être bien que oui. Au moins, il est là ! Déclinons.

Alsace 2014, Domaine Marcel Deiss, France, bio (24,85 $ –10516490). Cet assemblage de cépages complantés tient du petit miracle, tant l’effet jubilatoire s’inscrit immédiatement, au nez comme en bouche. Ça vous ruisselle sur la langue pour lui donner aussitôt les ailes d’un ange, tant le caractère aérien et salin emporte et transporte. Léger de ton, d’une exquise densité fruitée, ce blanc inspiré est un petit monument d’équilibre. (5) ★★★1/2

Moyenne du groupe ★★★1/2

Château la Tour de l’Évêque 2015, Blanc de Blancs, Côtes de Provence, France, bio (22,30 $ – 972604). Pas des plus bavards ni exhibitionnistes, seulement la pulsation lente d’un terroir qui respire et offre au rolle ce roulement en rondeur et en texture, sur une base peu acide. Un blanc sec au goût net d’amande et de melon doublé d’un soupçon de bois neuf et d’une touche d’amertume en finale. Poissons blancs et coquillages. (5) ★★★ ©

Moyenne du groupe ★★★

Chinon Theleme 2012, Pascal et Alain Lorieux, Loire, France (26,20 $ – 917096). Bio ou pas bio, pour moi, c’est go ! Derrière une robe encore violine, des arômes nets et francs de cabernets éclatants qui cèdent le pas à une bouche bien fraîche, ronde, fondue, framboisée et épicée. Côté texture, un taffetas différent du chinon des Baudry, moins lissé mais souple et authentique. (5) ★★★ ©

Moyenne du groupe ★★★ (fort)

Chinon Les Grézeaux 2014, Bernard Baudry, Loire, France, bio (29,90 $ – 10257555). Les cabernets prennent ici tout l’espace, colonisant le verre et le palais pour mieux les meubler de son insistance fruitée. C’est riche, ample, surtout très élégant, avec une pointe fumée qui se détaille au fur et à mesure de la progression du vin en bouche. Avec cette allonge des vins bien nés. (5+) ★★★1/2

Moyenne du groupe Grand écart ici entre ★★1/2 et ★★★★ (!)

Boschino 2014, San Fabiano Calcinaia, Toscane, Italie, bio (15,25 $ – 12592832). Derrière la robe jeune qui s’affiche telle une tenture lourde de velours, des arômes fruités et floraux d’une irrésistible candeur. Mais tout se ressaisit en bouche de façon plus dramatique, couplant la maturité des tanins abondants à un fruité simple qui demeure encore sous le joug de sa jeunesse astringente. Une bombe bio du plus bel effet ! Une affaire ! (5) ★★★ ©

Moyenne du groupe ★★★

Cà del Pazzo 2012, Caparzo, Toscane, Italie (31,50 $ – 12721809). Sangiovese et cabernet sauvignon luttent ici à armes égales dans l’arène émancipée d’un élevage sous bois sophistiqué. Le fruité, magnifique ici, se nuance, cherchant sous l’écorce ces notes de cèdre et de tabac à venir. Bouche large mais disciplinée, étoffée, fraîche, puissante mais aussi élégante, qui n’est pas sans analogie avec un tempranillo de la Rioja espagnole. Le style, moderne, pourra certes en lasser certains, mais aussi en convaincre d’autres. (5+) ★★★ ©

Moyenne du groupe ★★★

Domaine des Sénéchaux 2012, J.M. Cazes, Châteauneuf-du-Pape, France (51,50 $ – 11171155). Tel un ogre repu, ce châteauneuf offre un mouvement lent pour une inertie considérable. Un rouge qui a du poids et qui s’installe confortablement, confiant que sa sève, puissante et étoffée, s’imposera tout naturellement. Longue finale sur la figue et le cacao. (10+) ★★★1/2 ©

Moyenne du groupe ★★★

Domaine Giraud 2014, Châteauneuf-du-Pape, France, bio (59,50 $ – 11685851). Le couple grenache-syrah se love et tangue ici sur une orbite sans cesse exponentielle, avec une espèce de flexibilité toute sinueuse. La robe est claire et les arômes discrets jouent sur des notes de cerise et de zeste d’orange amère, mais c’est surtout la texture, lisse et ondulante, fraîche et étirée, qui termine en beauté l’exercice danser. La délicatesse même que ce châteauneuf ! (10+) ★★★1/2 ©

Moyenne du groupe Très serré entre ★★★1/2 et ★★★★

Un grand champagne bio

Champagne Françoise Bedel « L’Âme de la Terre » 2002, France (97 $ – 13116483). Huit hectares et 40 ares consacrés ici à une biodynamie qui offre entre autres à cette cuvée riche en pinots une sincérité fruitée hors normes. Long séjour sur lattes et robe dorée, bouquet large et profond, insistant, dynamique et détaillé, puis sève miellée généreuse, peu dosée, fraîche et longuement épicée. Grand vin de coeur et de repas faste à vous nourrir le corps et l’esprit. (5) ★★★★

Un livre pertinent sur le sujet : Guide Amphore vins bio 2017, Christophe Casazza Pierre Guigui, Éditions de la Martinière.

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1 commentaire
  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 24 mars 2017 10 h 40

    "Les formes liquides du temps",Michel Onfray.

    Pages 35 à 59 dans "Cosmos",chez Flammarion,2015.
    Alors là! mon cher Aubry,je ne peux que,platoniquement et "bêtement"vous conviez à
    cette notable et mémorable dégustation dont je viens tout juste de lire le compte-
    rendu de mon philosophe préféré pour l'heure.