Molière président?

Les Québécois ratent rarement une occasion de critiquer la fascination des Français à l’égard de l’anglais. C’est une bonne chose, même s’il nous arrive parfois de confondre la poutre et la paille.

L’initiative de Vincent You devrait donc nous intéresser. D’autant plus que son histoire éclaire les enjeux de la campagne présidentielle en cours.

Cet adjoint du maire d’Angoulême est aussi directeur de l’hôpital de Confolens, à 50 kilomètres de là. Alors qu’il était responsable de la construction du nouvel hôpital, quelle ne fut pas la surprise de cet élu républicain de découvrir que pratiquement personne ne parlait français sur le chantier. La plupart des ouvriers étaient ce qu’on appelle des « travailleurs détachés » européens qui, bien que payés par un employeur français à des salaires français, continuent à payer des charges sociales ridicules en Pologne ou en Roumanie.

Révolté par cette situation qu’il jugeait inquiétante pour la sécurité du chantier, Vincent You a décidé d’introduire une nouvelle clause dans les contrats des entrepreneurs. Celle-ci les oblige à engager des ouvriers qui comprennent et s’expriment en français sous peine de devoir embaucher un interprète. Vincent You voulait faire d’une pierre deux coups: assurer la sécurité du chantier tout en refusant une directive européenne qui encourage le dumping social.

La « clause Molière » était donc née. Vincent You ne se doutait pas qu’elle se répandrait comme une traînée de poudre. En un an à peine, elle a reçu l’aval de la Fédération française du bâtiment, de nombreux offices HLM, de plusieurs villes et de six régions sur treize. Des régions dirigées tant par la droite que par la gauche. « Dans nos régions, 90 % des élus de gauche comme de droite sont d’accord avec ça, nous a-t-il déclaré. Il n’y a qu’à Paris qu’on ne semble pas tout à fait nous comprendre. »

En effet, cette clause ne semblait déranger personne jusqu’à ce qu’elle se retrouve au coeur de la campagne présidentielle. Il a suffi que la région Île-de-France la fasse adopter et que la présidente du Front national (FN), Marine Le Pen, la soutienne pour mettre le feu aux poudres. Le ministre socialiste de l’Économie Michel Sapin l’a aussitôt qualifiée de « raciste ». Le candidat d’extrême gauche Jean-Luc Mélenchon, d’« hypocrite ». Et le candidat socialiste Benoît Hamon, de « xénophobe ». Syndicats et président du patronat dénoncent en choeur une « dérive nationaliste ». Quant au candidat du centre, Emmanuel Macron, il s’est dit totalement opposé à la suppression de la directive sur les travailleurs détachés. Qu’on se le dise, les Québécois qui tentent tant bien que mal d’imposer la francisation des entreprises de plus de 50 employés pourraient bientôt être traités de racistes en France.

 

Et pourtant, selon un sondage IFOP cette clause est soutenue par 80 % des Français ! Elle est même approuvée par 82 % des sympathisants d’Emmanuel Macron, 67 % des sympathisants socialistes et 57 % des sympathisants du Front de gauche ! Il n’y a pas de meilleur exemple pour illustrer la déconnexion des élites française face aux préoccupations de l’homme de la rue. Comme si ces élites ne savaient pas que ces 286 000 travailleurs détachés représentent une concurrence déloyale dans un pays qui compte 3 millions de chômeurs. Ajoutez-y 300 000 travailleurs illégaux, pour la plupart étrangers, et vous comprendrez pourquoi le Front national est devenu le premier parti de France.

Or, il existe des centaines d’exemples de ce type opposant les élites aux classes moyennes précarisées. C’est pourquoi les questions liées à l’identité, à la souveraineté et au libéralisme exacerbé dont l’Union européenne est le symbole sont en train de brouiller complètement les repères traditionnels de cette élection. Elles mettent particulièrement à mal les candidats de gauche dont la seule chance de ne pas disparaître complètement à l’occasion de cette présidentielle consiste à provoquer par tous les moyens un duel avec le FN. C’est la stratégie qu’avait laissé deviner François Hollande dès le 7 octobre 2015 devant le Parlement européen. Une stratégie qu’est en trait de concrétiser son fils spirituel, Emmanuel Macron.

Un second tour Le Pen-Macron prendrait alors l’allure d’un véritable affrontement des extrêmes. La candidate de la sortie de l’euro et du rejet radical de l’immigration contre le plus européiste des candidats partisan de l’ouverture des frontières. Celle qui se revendique de la France profonde, même si c’est de manière démagogique, contre celui qui affirme que l’identité française n’existe pas. Celle qui ne cesse de se réclamer du peuple contre un candidat issu de la haute finance soutenu par les porte-étendards de l’intelligentsia de gauche et de droite, Jacques Attali et Alain Minc. Voilà qui faisait dire au géographe Christophe Guilluy que, « si rien n’est fait, Marine Le Pen ou un autre candidat contestant le modèle dominant sous une autre étiquette gagnera en 2022, si ce n’est en 2017. On est à un moment de basculement ».

Il arrive que l’Histoire boude les compromis et qu’elle préfère les chocs frontaux. Cette présidentielle en prend dangereusement le chemin.

18 commentaires
  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 24 mars 2017 07 h 03

    Un peu simpliste !

    Quand vous écrivez "Un second tour Le Pen-Macron prendrait alors l’allure d’un véritable affrontement des extrêmes. La candidate de la sortie de l’euro et du rejet radical de l’immigration contre le plus européiste des candidats partisan de l’ouverture des frontières." vous allez un peu vite et un peu simple dans la description en privilégiant l'effet de style au détriment de la réalité . Si il va y avoir un second tour Le Pen -Macron , et c'est ma conviction, ce n'est pas parce que la question de l'Europe aurait cristallisé les choix mais parce que Macron est le meilleur choix par défault de la gauche vote utile (Cohn-Bendit), du PS honteux( Valls...) ,de la droite classique repentie( ex Fillon), du centre mou (Bayrou). Voter Macron c'est voter pour une auberge espagnole anti-Le Pen !
    Pierre Leyraud

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 24 mars 2017 10 h 25

      Ce que décrit M. Rioux de ce qui se passe en France correspond à ce qui s'est passé en Grande-Bretagne et aux États Unis : les élites sont coupées de la volonté du peuple.

      C'est le peuple qui vit la réalité du quotidien pendant que les élites se gargarisent de beaux principes éthérés.

      J'espère que, lors des prochaines élections québécoises, on tiendra compte de ce phénomène. Car on aime bien, ici aussi, traiter de racistes et de xénophobes tous ceux qui souhaitent l'implantation de mesures identitaires afin de voir survivre la nation québécoise.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 24 mars 2017 12 h 45

      Le populisme, un nouveau péché? Les « bien-pensants » voient dans le discours nationaliste un « repli sur soi ». Mais ne s’agit-il pas le plus souvent et plus profondément d’un « redressement de soi », face au délitement des prérogatives des pays libres, face au mondialisme et aux vagues migratoires?

      Puis ils accusent de populisme ceux qui écoutent la population, comme si écouter la population et tenir compte des désirs et des peurs des gens était un devenu un crime politique.

      Aussi longtemps que les politiciens ignoreront les insécurités économique, culturelle, identitaire, démographique, sociétale, etc, présentes dans la population, la pression va monter dans la marmite sociale. Et alors des dérives se manifesteront, apportant des réponses inappropriées (du genre Trump ou attentats) à des questionnements légitimes.


  • Pierre Desautels - Abonné 24 mars 2017 07 h 45

    Yes Marine!


    Chaque dossier que touche Marine Le Pen met le feu aux poudres. Il est bien normal que des parlementaires doutent de sa sincérité alors que son but, parfois avoué, parfois non, est de discréditer tout ce qui est étranger.

    Christian Rioux est bien naïf de la croire sur parole, quand on sait que dans le dossier de la mondialisation, qui est dénoncée par la gauche depuis des années, elle ne s'en sert que pour discréditer et répandre sa haine des immigrants.

    • Serge Morin - Inscrit 24 mars 2017 12 h 59

      Semaines après semaines, on laisse filtrer des perfides accusations à l'encontre de M.Rioux.
      Résistez M.Rioux, car vous êtes un des rares chroniqueurs qui me fait conserver mon abonnement.
      Depuis l'épisode du "poison" , surtout.

  • Jean Lacoursière - Abonné 24 mars 2017 08 h 20

    Oppositions entre élites et classes moyennes précarisées

    Merci de ce texte révélateur. Il serait intéressant de lire d'autres exemples aussi frappants d'opposition entre élites et classes moyennes précarisées.

  • Marie-Thérèse Séguin - Inscrit 24 mars 2017 09 h 22

    Bravo encore pour cette chronique si riche!

    Une fois de plus, vous mettez le doigt sur le "vrai". Merci de votre clairvoyance et de vos analyses des plus rigoureuses. Ce sont les élites "européistes" qui, aujourd'hui, sont en train de massacrer le véritable esprit européen. Européistes, c'est-dire, multiculturalistes à tout prix afin de nourrir leur rêve de contruire un monde unique complètement vendu au diktat d'un marché unique où aucune particularité, aucune culture dite nationale ne saurait résister. Les européistes veulent tout simplement la fin de l'Europe.

    Merci Monsieur Rioux. Vos chroniques apportent cet oxygène indispensable à la santé d'un esprit qui résiste à la moralisation ambiante de la pensée.

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 24 mars 2017 10 h 37

      @ M T Séguin
      Il me semble que si les mots ont encore un sens littéral, les européistes ( comme E Macron ) veulent garder l'Europe comme elle est et s'opposent donc à la fin de l'Europe, contrairement à ce que vous dites. M Le Pen veut elle la fin de l'Europe non seulement comme elle est actuellement, mais presque sous toutes ses formes. Je ne suis pas d'accord, comme vous d'après ce que je crois comprendre, à l'Europe que nous propose les européistes mais, et c'est une maigre consolation, l'idée européenne est au moins encore présente. Pas facile de se placer entre le multiculturalisme à tout vent et la xénophobie la plus fermée.
      Pierre eyraud

  • Jean-Henry Noël - Inscrit 24 mars 2017 10 h 36

    Le Pen

    Puisque la pression arabe est insuportable en Occident, je souhaite que Le Pen soit élue et je trouve dommage que les Pays-Bas aient choisi le statu quo. Une fois pour toutes que les occidentaux mettent fin à leur proverbiale hypocrisie. Alors que nous savons que les Européens à partir du XVIème siècle ont envahi et pillé le monde entier. Les mouvements migratoires récents ne sont pourtant qu'un juste retour du balancier, un ressac. La migration cependant est une caractéristique primordiale de Homo Sapiens.