À l’année ou la décennie prochaine!

Le ton de ce budget est donné dès la première ligne du communiqué du ministère ; l’expression « à long terme » doit vraiment être prise au pied de la lettre. On la retrouve aussi à une trentaine de reprises dans les documents budgétaires du ministre Bill Morneau.

On reproche souvent à nos gouvernants d’avoir les yeux fixés sur la prochaine échéance électorale. Devant plusieurs sources d’incertitude au pays et ailleurs, le ministre Morneau fait contre mauvaise fortune bon coeur et regarde nettement plus loin. On peut dire qu’à ce point de vue, le ministre des Finances en donne plus que le client en demande. Non seulement ne vise-t-il pas la prochaine élection, mais son budget détaille l’étalement de plus de la moitié des dépenses en infrastructures, en logement et en garde d’enfants au-delà de celle de 2023 !

Les conseillers du gouvernement ne rataient d’ailleurs pas une occasion de rappeler, depuis la Mise à jour de l’automne, qu’on ne se dirigeait pas vers un budget de stimulation économique rapide.

De plus, la table était mise avec les déclarations des derniers jours du ministre Morneau et de son collègue Jean-Yves Duclos, et c’est effectivement dans le chapitre « Compétences, innovation et emplois » qu’on retrouve les dépenses les plus nouvelles et les plus immédiates en proportion. On donne dans la philosophie, le ministre parle de développer une « culture de la formation continue ». Un peu moins de 4 milliards sur six ans, pas la manne, mais ça reflète la mince marge de manoeuvre du gouvernement. Petit bémol, il faudra remanier les programmes sur la main-d’oeuvre menés conjointement avec les provinces et on assure à Ottawa que le Québec va pouvoir maintenir ses prérogatives actuelles. Des pourparlers Québec-Ottawa en douceur sur la main-d’oeuvre ? À suivre !

Réflexe typiquement libéral devant un enjeu d’envergure, M. Morneau met sur pied une nouvelle instance, Innovation Canada, à laquelle s’ajoutent six tables sectorielles dans des domaines où le potentiel canadien est établi.

Grand amateur de consultation, le gouvernement va en plus tenter de réinventer la roue en reprenant un exercice auquel s’était livré le gouvernement Harper. Un groupe d’experts externes sera chargé d’examiner les programmes actuels d’innovation en entreprise. Au lieu de dépoussiérer le rapport Jenkins de 2012, on gagne du temps pendant qu’on n’a de toute façon pas les moyens de faire plus de ce côté. Curieusement, l’examen va se dérouler pendant que le gouvernement met sur pied une foule de nouveaux programmes dans le même domaine.

Les représentants du gouvernement évoquent les « nouveaux défis mondiaux » — en langage de tous les jours : l’élection de Donald Trump, un événement qui a freiné le ministre Morneau. C’est particulièrement vrai pour les mesures touchant les entreprises.

Une représentante du secteur des PME parle d’un « à suivre » pour qualifier le budget. Leurs dirigeants peuvent respirer, pour l’instant. Les nombreux examens lancés sur des programmes qui s’adressent à elles suscitent une certaine incertitude et, surtout, l’ambitieux examen des dépenses fiscales se poursuit et maintient une épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes. Des échappatoires fiscales qui leur sont chères sont encore dans la balance.

En attendant, les entrepreneurs ne crachent pas dans la soupe : les huit milliards du chapitre sur la formation et l’innovation vont leur bénéficier, directement ou par l’entremise de leurs employés.

On n’est jamais trop prudent, parlez-en à Paul Martin, et Bill Morneau l’a compris. Il rétablit donc l’ajustement de 3 milliards en fonction du risque, mais, surtout, il révise légèrement à la hausse son déficit. En plus, il continue de baser tous ses calculs budgétaires sur les prévisions du début de janvier, alors que plusieurs indicateurs se sont améliorés depuis.

En passant, la vision à long terme a ses limites, même pour Bill Morneau. Toujours pas de calendrier en vue de l’élimination du déficit, et l’engagement à réduire constamment le ratio de la dette par rapport au PIB est passé à la trappe. L’excuse : les prévisions sur l’évolution du PIB varient trop. M. Morneau rassure en parlant d’une gestion toujours responsable des fonds publics.

Il reste que, si vous êtes un parieur, il serait tentant de miser sur un déficit plus bas que prévu dès cette année et pour la prochaine. Le naturel revenant habituellement vite au galop, surtout en politique, le gouvernement Trudeau pourrait se retrouver à la veille de l’élection de 2019 avec une attrayante marge de manoeuvre. Et tant pis pour le long terme.

1 commentaire
  • Clermont Domingue - Abonné 22 mars 2017 20 h 35

    On gagne du temps.

    Monsieur Ferland,vous terminez votre article sur une note optimiste. Puissiez-vous avoir raison. Ce qui m'a frappé, c'est que le Ministre alloue environ un milliard et demi en 2017-2018 pour l'innovation et la formation.Si j'ai bien compris, le huit milliards c'est sur du moyen terme.

    Un milliard et demi pour amorcer le virage vers l'économie de demain, ça me semble peu par rapport à un déficit de vingt-huit milliards et demi; et je comprends que les programmes d'aide aux citoyens coûtent plus cher que les revenus du gouvernement.Je ne suis pas en désaccord, je constate seulement.

    Ce qui me plaît par ailleurs,c'est la création de la Banque des Infrastructures. Vingt-cinq milliards qui s'ajoutent à la dette, mais qui n'affecteront pas les déficits présents et futurs.Cette initiative nous révèle la philosophie de Justin partagée par Donald:*L'argent ne doit pas être un obstacle au développement.*Ça nous change du dogme enraciné dans les esprits depuis trop longtemps.
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