Déluge en sons et lumières

L’autre soir, je suis allée à la première d’Aura, le spectacle multimédia de Moment Factory à la basilique Notre-Dame. Plusieurs Québécois boudent les églises, en souvenir du (mauvais) vieux temps. Celle-là, avec sa beauté exubérante, est notre château montréalais, qui invite à la contemplation. Et pourquoi se priver ?

Moment Factory n’en est pas à sa première illumination d’édifice religieux. Le groupe montréalais propulsé planétaire avait fait fureur en 2012 avec sa fresque ondoyante en sons, couleurs et lumières sur la façade de la basilique Sagrada Familia à Barcelone, chef-d’oeuvre inachevé d’Antoni Gaudi.

Pas certaine que ces champions de l’art éphémère incandescent ont réussi un aussi bon coup dans le temple du Vieux-Montréal, cette fois, surtout à l’intérieur : éléments architecturaux surlignés à grands traits et surabondance de bulles, de langues de feu et de ceps de vigne à travers les stations du parcours.

Ajoutez un spectacle à effets coup de poing : tempête spectaculaire, vagues en furie, faisceaux optiques sur voûte étoilée. Du grandiose, à défaut de fin doigté. Et une musique tantôt inspirante, tantôt tapageuse. Nul doute que les 125 artistes et artisans se sont investis à mort, mais la magie se laisse emporter par le flot.

Tarik Mikou, le directeur artistique, m’explique que le déluge représente « les sanglots des ancêtres » (belle image) et que le spectacle se veut un hommage historique à la ville de Montréal.

On doit la trame musicale à Gabriel Thibaudeau (avec Marc Bell pour les accents contemporains). Il me précise avoir travaillé la composition liée à l’image de Moment Factory deux fois par semaine entre novembre et février, s’éloignant du thème, essayant les violons, élaborant l’ensemble au niveau symphonique. Aura est une grosse oeuvre collective et le compositeur n’a sans doute pas obtenu plein contrôle.

Arrimé au 375e anniversaire de Montréal, ce spectacle roulera dix ans. Attirer avec lui les visiteurs et les Montréalais devant les splendeurs de ce temple néogothique n’est pas plus mal, remarquez. Et le spectacle en jette. Ça, c’est sûr.

Halte-là !

Parlant héritage du passé religieux, côté psyché collective cette fois, et pas pour manier l’encensoir ; cette manie d’excommunier ceux qui heurtent la morale bien-pensante tape sur les nerfs.

Ainsi le couperet venant de frapper les toiles de Christian Messier à la salle André-Mathieu de Laval, sous plaintes de citoyens scandalisés par quelques nus (en 2017, on croit rêver !), déshonore ses auteurs.

Autant que l’annulation de l’excellent spectacle Djihad d’Ismaël Saïdi pour la tournée scolaire de l’automne à Québec, par crainte de peiner la communauté musulmane sur climat post-attentat. Cette frilosité va finir par nous perdre. Hé ! Parfois, c’est le public qu’il convient d’éduquer en se tenant debout. Dans ces deux cas, visiblement…

Gibier de potence

Pour sortir des églises, j’écoute du Chuck Berry, qui n’avait rien d’un enfant de choeur. Braqueur de banque adolescent, mêlé ensuite à des scandales de moeurs, de fisc pas remboursé, gibier de potence à la Jean Genet, en prison plus souvent qu’à son tour. Allez donc enfermer les artistes explosifs dans des petites cases…

Ce pionnier génial du rock, disparu il y a quelques jours, était narcissique, égocentrique, colérique, pingre, apparemment sorti d’un Far West de légende, avec son talent arc-bouté au racisme des dominants, ses envies de dégainer. Enragé à mort et portant ses ancêtres sur son dos. Le blues est né d’un pleur, le rock d’un hurlement.

Le grand guitariste, parolier et chanteur avait vu le jour en 1926. Être Noir à l’époque constituait un passeport pour le malheur. Ségrégation, vous dites ?

Ce fils de Saint-Louis, Missouri, parlait beaucoup de La Nouvelle-Orléans dans ses chansons. Berceau de la musique afro-américaine, jazz et compagnie, certes, mais aussi de sa famille. Son grand-père, confia-t-il, avait vécu dans une cabane des bois au milieu des bayous près de La Nouvelle-Orléans, comme le héros de sa chanson Johnny B. Goode.

Ce grand-père affrontait les lendemains de l’esclavage en Louisiane. Ça devait être pas mal rock’n’roll aussi dans ces terres humides peuplées d’alligators, repaire des Noirs en cavale, des Amérindiens retranchés, des Cajuns francophones exilés de leur Acadie. Tous ces laissés-pour-compte s’accouplant, s’entraidant, mêlent leurs sources d’inspiration artistiques. Un des plus riches viviers musicaux du monde a poussé dans ces marécages, comme la barbe espagnole pendue là-bas aux branches des arbres.

Et quand Chuck Berry chante You Never Can Tell (C’est la vie), sur le mariage d’un jeune couple de Cajuns — immortalisée par Quentin Tarantino dans la scène du twist de son Pulp Fiction —, truffée de mots en français, il ne faisait pas que s’accrocher à des traditions country — pour mieux séduire les Américains blancs de l’époque —, mais lançait un coup de chapeau à toutes ces communautés de l’ombre qui avaient jadis côtoyé et peut-être épaulé la sienne.


 
2 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 23 mars 2017 07 h 17

    Une question de ''temps''!




    Un petit commentaire: en début de texte, l'auteure traite de la religion au Québec comme étant un souvenir pour plusieurs du''(mauvais) vieux temps''. Mais était-il si ''mauvais'' que cela? Disons que les avis sont partagés... De toute façon, faut-il conclure que le temps actuel soit si ''bon''? J'ai quelques réserves...

    M.L.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 23 mars 2017 15 h 44

    Description excellente de Chuck Berry ,musique,bayou et

    du grand-pere,des Cajuns. en ces temps-ci au Québec qui risque de devenir la Louisiane dans
    un avenir plus ou moins prochain avec les fossoyeurs des PLQ et PLC qui en grande forme ne défendent pas le fr.ancais et l'éducation a tous les niveaux...