Assourdir le rock

Il est rare que le magazine Rolling Stone dépêche un critique à la première d’un show à Montréal, mais Kory Grow était là samedi soir pour découvrir avec la chic assemblée de la salle Wilfrid-Pelletier la version opéra d’Another Brick in the Wall. Sous nouvelle trame musicale de Julien Bilodeau (mais mots des chansons d’origine) et mise en scène de Dominic Champagne. Après campagne alléchante de magnifiques affiches à dégaines constructivistes, bingo ! Ça y est !

Son librettiste Roger Waters, un des membres fondateurs de Pink Floyd, légende vivante du rock, était dans la salle. La salle s’enflamma pour lui.

Ça, je l’ai lu dans les journaux, ayant assisté à une représentation ultérieure. Pas plus mal, cette position de recul : les jeux sont joués, les critiques publiées, le bouche-à-oreille bourdonne. On a moins d’attentes fiévreuses.

L’aventure de The Wall, Roger Waters la poursuit depuis près de 40 ans, avec ou sans Pink Floyd, ressuscitant le spectacle quand un mur tombe ou menace de s’ériger, à Berlin en 1990, plus dernièrement sous promesse de Donald Trump de parachever la cloison États-Unis–Mexique. Ou juste parce que les briques s’empilent entre les gens et les peuples à longueur d’année.

Cette histoire se colle au passé de Waters comme à sa fragilité de vedette qui érigea un mur antimonde extérieur. The Wall, c’est la fêlure du rêve fraternel de la génération Flower Power. Événement musical accroché à une fracture sociale : ainsi naissent les albums et les shows cultes.

En 2014, au Festival du film de Toronto, le documentaire de Roger Waters et Sean Evans, The Wall Movie, captation de tournées du fameux spectacle entre 2010 et 2013 avec incursions en coulisses, nous valait aussi la présence du musicien-cinéaste, gourou dénonçant la tyrannie de la consommation et du vide devant des fans éperdus.

Avis partagés

Les aléas de son mur sont suivis à la trace par Rolling Stone, institution quinquagénaire, jeune par l’esprit, comme le groupe illustre dont il porte le nom et la chanson de Bob Dylan Like a Rolling Stone à sa source. Le magazine émerge aussi des pierres qui roulent et n’amassent pas mousse. The Wall, c’est sa tasse de thé.

Il a aimé cet opéra, Kory Grow, rappelant que l’idée de The Wall a germé à Montréal, après que Waters eut craché au visage d’un fan trop béat, à sa honte ultérieure. Le critique du Rolling Stone, conscient que l’opéra ne séduira sans doute pas l’auditeur moyen de cet album classique, estime néanmoins que les créateurs sont parvenus à transformer le rock’n’roll en pur opéra. Et de crier : « Bravo ! »

Tant mieux pour Bilodeau et Champagne. Ça aidera leur spectacle à s’exporter aux États-Unis. Sauf que dans la cour montréalaise, les avis sont partagés. Plusieurs estiment qu’une chatte n’y retrouve pas ses petits ni les fans de The Wall leurs chansons culte. Moi aussi, l’opéra m’a laissée sur ma faim.

Par-delà l’album, nombreux sommes-nous à avoir adoré le film éponyme d’Alan Parker en 1982, aux images d’une puissance inouïe. Sur l’extraordinaire chanson Another Brick in the Wall, les enfants qui contestaient l’école avant de devenir chair à pâté donnaient des frissons dans le dos. Et ce visage d’animation criant comme dans un tableau de Munch… Ici, les pulsions vitales s’évanouissent.

C’est vrai que la seconde partie de l’opéra est mieux unifiée que la première : histoire, chanson, projections audiovisuelles et interprètes se répondent, surtout lors du procès du héros avec magistrats corbeaux. Au début, les images mobiles semblaient en dérive sur l’écran. Ce qui n’ôte aucun mérite à la voix du ténor Étienne Dupuis ni aux choeurs. Mais cette impression d’assister à une adaptation rose d’un show rouge et noir…

Carte de visite

Les spectacles sont parfois davantage que des spectacles, faut dire : des cartes de visite, des valises diplomatiques. Ce show phare (l’opéra, c’est chic) devait apporter à Gilbert Rozon, à l’attelage des célébrations du 375e anniversaire, un sceau de respectabilité. Quant à l’Opéra de Montréal, il brûle de rajeunir sa clientèle en diversifiant l’offre, et y parvint brillamment ces derniers temps avec Les feluettes et Dialogue des carmélites. The Wall lui attire cette fois les rockers et les fans de Pink Floyd, chevelus grisonnants ou cocos rasés, beaucoup de jeunes aussi.

Hélas ! Mis à part Tommy du groupe britannique The Who à la fin des années 1960, il est rare que le rock sorte de sa cour sans perdre sa fougue. À la sortie d’Another Brick in the Wall, des mines déçues allongent plusieurs visages.

Après quelques critiques musclées, Dominic Champagne a volé cette semaine sur les ondes de LCN au secours de l’opéra, expliquant leur quête de voies nouvelles. On n’a rien contre, mais…

« M’aideras-tu à porter la pierre ? » demande le héros durant le spectacle. Comme elle semble légère soudain, cette pierre-là… On préférait la voir asséner tous ses coups. D’autant plus que l’ombre du mur de Trump nous affole, elle… Les cartes de visite sont souvent trop polies.

3 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 16 mars 2017 12 h 59

    Sans titre.

    On sent beaucoup de retenue dans votre chronique. J'aime cette douceur où la poésie domine.*la fêlure du rêve fraternel / tyrannie de la consommation et du vide devant des fans éperdus.* Oui, on a envie de taper. Trop le font. Vaut mieux se retenir. Merci.

  • Hugues Savard - Inscrit 16 mars 2017 19 h 15

    Spectacles par dessus spectacles; divertissements par dessus divertissements...

    On est enterrés de partout. Il y en a tellement qu'on vient à en avoir plus rien à foutre, et c'est bien là le véritable drame de notre époque.

    Qui le mettra en scène?

  • Jérôme Faivre - Inscrit 16 mars 2017 20 h 00

    Pur plomb

    Je lis : «les créateurs sont parvenus à transformer le rock’n’roll en pur opéra»

    Il est généralement mal vu d'accueillir les créateurs québécois avec une brique et un fanal. Mais ici la retenue n'est pas de mise devant cette destruction iconoclaste d'une œuvre originale.
    Prochaine étape: du reggae chanté et sans percussions, mais accompagné au clavecin ?

    Au passage, ne pas oublier Quadrophenia des mêmes Who, qui reste aussi très écoutable 44 ans plus tard - contrairement à cet opéra qui sera inévitablement (et fort heureusement) très rapidement oublié.

    On ne va tout de même pas encourager nos orfèvres alchimistes qui ont réussi à transformer de l'Or en pur plomb !