Des remparts au repli

Le regretté Omar Sharif et Pierre Boulanger dans «Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran», film adapté par François Dupeyron
Photo: Films Séville Le regretté Omar Sharif et Pierre Boulanger dans «Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran», film adapté par François Dupeyron

L’autre soir au TNM, devant la pièce solo Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran qu’Éric-Emmanuel Schmitt a tirée de son roman, je me sentais submergée par trop de bons sentiments. Comme à la lecture du livre, en somme, ou devant le film adapté par François Dupeyron, qui offrait son dernier grand rôle à Omar Sharif, césarisé en 2004. Récurrente, cette impression qu’il manquait à ce Monsieur Ibrahim la dose de sel et de piment qui vient cautionner dans notre univers de cynisme un personnage de pure bonté, au demeurant ici sans défaut.

Le public semblait pour sa part ravi. Balayant la mise en scène peu élaborée et dynamique, un jeu de l’auteur-acteur trop statique, un homme dans l’allée vers la sortie s’exclama : « C’est la meilleure pièce que j’ai jamais vue ! »

Cette histoire d’un enfant juif à Paris au cours des années 1960, mal aimé, abandonné, recueilli, élevé et accompagné par le vieil épicier du coin, musulman soufi rempli de sagesse, touchait les spectateurs au coeur. Sans doute parce qu’elle réconcilie deux communautés religieuses à feu et à sang au Moyen-Orient par son message d’humanité, de tolérance et d’espoir, parce que les gens suffoquent devant les menaces qui planent sur la planète. La télé, Internet, les journaux accentuent le sentiment d’impuissance de tous ces témoins de l’Apocalypse sans pouvoir d’intervention directe, sonnés dans leur auto et sur leur divan.

 

Une amie qui a apprécié Monsieur Ibrahim m’a dit : « Ça fait du bien, parfois, des bons sentiments. » Elle avait raison, quant au fond. Certaines oeuvres voilent nos réalités, d’autres les affrontent sans fard. Quand elles versent un baume sur les plaies collectives, le public a moins envie d’étriper son voisin. C’est déjà ça de pris.

Le tandem de la pièce est-il d’ailleurs plus incongru que l’aventure récente autant qu’admirable d’une synagogue de Westmount parrainant et accueillant deux frères syriens musulmans grâce aux dons de la communauté juive montréalaise ? Une même bulle d’air dans le smog ambiant.

Ces récits de générosité touchent une meilleure fibre que l’attentat de la mosquée de Québec ou les alertes à la bombe chez les musulmans de Concordia ; ça, c’est sûr.

Un vent qui tourne

Plus le monde vacille, plus ça devient héroïque de proposer des modèles lumineux, dans la vie comme en fiction, pour faire reculer les limites de l’intolérance.

Cette pièce offrait un rempart au repli devant l’intrusion des « autres » en nos terres. Tant de voix, celles de la Maison-Blanche, celles de citoyens du Québec et d’ailleurs, blancs avant tout, appellent à rejeter les migrants lancés sur les routes et sur les mers par la guerre, le terrorisme, désormais la famine ; on ne s’entend plus penser. Bien sûr que les attentats islamistes réclament des mesures intenses, mais les discours de haine provoquent les attentats du camp adverse et abîment la vie sociale.

Assis sur nos privilèges, on crie : alerte aux intrus ! Par ici, les politiques de Trump ! Sur un autre ton, pour faire diversion. Bref, la peur. Et des appels à l’hallali, légitimés par tout un chacun, qui font chavirer les esprits fragiles.

Naïf semble celui qui dit : « Voyons donc ! Ces migrants-là sont en train de crever. On n’est pas des salauds. Contrôler nos frontières, oui, mais ouvrons ensuite nos portes et nos consciences. C’est à nous d’imposer une culture, une langue bien enseignée et des modes de vie qui inspirent les nouveaux venus. »

Mais si le vent tournait, mine de rien… On assiste à un tel serrage de coudes chez les esprits libéraux aux États-Unis. Aux derniers Oscar, les vedettes s’épaulaient et s’ouvraient, toutes races confondues, en oubliant soudain de se crêper le chignon. Avons-nous encore les moyens d’être cyniques ? Les dangers qui pèsent sur la planète politiquement, écologiquement, sociologiquement sont si grands qu’on va être forcés tôt ou tard de les affronter de concert.

Cet arrière-plan se dessine derrière l’accueil du public fait à Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, écho aux terribles réalités ambiantes, du côté des appels d’air qui se multiplient mine de rien.

Miroir de l’infernale clameur

Pour d’autres créateurs, ça se joue hors des profils de bonté, dans une lucidité tendant un miroir sans pitié à l’humanité engluée dans ses drames. Ainsi dans le dernier roman de Marie-Claire Blais, Des chants pour AngeI, aux longues phrases sans paragraphes qui refusent au lecteur le luxe de respirer.

Nous voilà plongés dans l’esprit d’un jeune suprémaciste blanc (calqué sur Dylann Roof, condamné à mort en janvier dernier pour avoir assassiné en 2015 neuf personnes noires dans une église de Charleston, en Caroline du Sud). Du coup, les traits de son antihéros se confondent avec ceux d’Alexandre Bissonnette tuant des musulmans au Centre culturel islamique de Québec…

L’écrivaine québécoise établie en Floride sait que son personnage n’est pas seul de sa sorte, craint ce jour où « les machines à destruction empiétant dans les pays, peu à peu, recouvriraient tout essor humain, spirituel ou artistique de son infernale clameur, là où plus rien d’humain ne saurait persister, l’art en mourrait ». Mais elle ne nous offre aucun réconfort.

Renvoyant dos à dos le jeune meurtrier blanc en prison, où il écrit son manifeste de haine en se rongeant les ongles, ses parents qui demandent : « Notre fils, est-ce bien lui ? » et la vieille Mabel, porte-mémoire de la race noire dans les États du Sud. Ajoutez une petite kamikaze autour de qui un barbu noue une ceinture d’explosifs et les prêtres pédophiles couverts par l’Église, tant d’autres, avec mille raisons qu’ont les gens de se taper dessus.

Sans laisser au lecteur le loisir de se désolidariser de l’horreur du monde, Marie-Claire Blais assène, et on lui en sait gré, le même message qu’Éric-Emmanuel Schmitt sur le mode de la douceur : résistez !

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