Laïcité taillée en pièces

À deux mois d’un référendum visant à donner les pleins pouvoirs au président Recep Tayyip Erdogan, la reprise en mains en cours en Turquie a plusieurs dimensions.

C’est une poussée d’autoritarisme comme on en voit dans plusieurs pays, des États-Unis à la Russie en passant par la Hongrie et la Pologne…

Conception plébiscitaire de la démocratie autour d’un chef puissant, affaiblissement ou dénonciation des contre-pouvoirs (médias, justice, parlement, entités locales), avec des publications libérales décrétées « ennemies du peuple ».

En juillet 2016, la tentative de coup d’État — réelle ou « mise en scène » — contre le régime Erdogan a donné un nouvel élan à une tendance déjà bien enclenchée. Elle a justifié une purge d’une brutalité inouïe dans l’appareil d’État (des dizaines de milliers de congédiements, voire d’arrestations, parmi les fonctionnaires, enseignants, juges et procureurs). Les partis d’opposition sont décimés par les mesures d’interdiction et des arrestations arbitraires. Sans oublier des douzaines de journaux fermés de force.

C’est également un durcissement sur la question de l’identité turque, avec l’offensive en règle contre les droits de l’importante minorité kurde, qui annule toutes les ouvertures — timides mais réelles — de la décennie précédente.

C’est non seulement la guerre, sanglante, contre la guérilla du PKK, mais une répression contre toute représentation politique des Kurdes et contre ce parti, le HDP (Parti démocratique des peuples), qui avait su rallier, en juin 2015, des minorités de tendances diverses et atteindre près de 15 % des suffrages exprimés.

Enfin, la reprise en main en Turquie, c’est aussi — peut-être surtout — un test crucial sur la compatibilité entre l’islam politique dans un pays majoritairement musulman, et le pluralisme, la laïcité, la démocratie…

 

Entre 2005 et 2010, lorsqu’on demandait « Islam politique et démocratie… est-ce possible ? » la réponse était : « Mais oui, regardez la Turquie ! » C’est ce qu’on répétait par exemple à Washington, face à des officiels français sceptiques.

Mais aujourd’hui en Turquie, le diagnostic n’est plus celui, optimiste et naïf, de 2005 ou de 2010. En 2017, le « test » pluraliste et laïc a manifestement échoué.

En plus de toutes ses guerres, de sa diplomatie opportuniste (rapprochement avec la Russie) et de ses règlements de comptes personnels, l’autocrate Erdogan est aussi un véritable militant islamiste. Un homme qui rêve de voiler les femmes, de les faire rentrer à la maison pour qu’elles aient « trois enfants, idéalement cinq » (sic), qui multiplie les inscriptions aux écoles religieuses, restreint progressivement l’accessibilité à l’alcool, lève l’interdiction du voile pour les femmes fonctionnaires, dans l’enseignement public, dans la police… et maintenant (la semaine dernière) dans l’armée.

Depuis 2010, le gouvernement d’Ankara a multiplié les gestes de rupture par rapport à la laïcité de la République d’Atatürk, un régime à poigne qui, il y a un siècle, avait remis les islamistes à leur place et hors de la politique.

Le passage au pluripartisme, survenu après la Deuxième Guerre mondiale, n’avait pas empêché putschs (1960, 1971, 1980) et régressions autoritaires. Mais c’est l’avènement, à l’aube du XXIe siècle, d’une démocratie enfin « stabilisée et consolidée » (disait-on), qui aura permis l’émergence — à l’abri du pluralisme et des droits… et même en les invoquant ! — d’un nouveau pouvoir, conquis par les urnes, qui se proclamait au départ « islamiste modéré ».

Après deux mandats au cours desquels, sur fond de croissance économique, la séparation des pouvoirs et les droits de l’opposition avaient été respectés, le régime Erdogan a commencé à se durcir… et — selon ses opposants — à mettre « bas les masques ».

Aujourd’hui, en s’alliant aux ultranationalistes du parti MHP, il reprend les traits autoritaires de l’ancien régime… tout en leur donnant une saveur nouvelle : celle de l’islam militant.

La Turquie de 2017 est un beau cas d’école : l’entrisme des islamistes qui, utilisant les libertés démocratiques, s’avançant masqués et dénonçant « l’islamophobie » et la corruption occidentale… se hissent au pouvoir et dévoilent progressivement leur programme.

Malgré un autoritarisme qui ne se cache plus, il semble qu’on compte encore, en Turquie, les voix de façon honnête aux élections. La moitié de la société turque qui s’oppose au projet en cours saura-t-elle se lever et se mobiliser, lors du référendum du 16 avril prochain ?

Question capitale pour les Turcs… mais pas seulement pour eux.

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18 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 27 février 2017 01 h 59

    La démocratie ne se conjugue pas avec l'islam politique!

    Je ne suis pas surprise du tout par les excès du président Erdogan, un islamiste acharné qui est en train de détruire son pays. C'est du déjà vu avec l'élection du président Morsi de l'Égypte, issu des frères musulmans. Il n'a pas tardait, lui aussi, à de milliers de congédiements et d’arrestations, ainsi les juges et les procureurs. Lui aussi a décimé l’opposition et il a muselé les médias qui s'opposaient à sa politique. Bassem Youssef, le comédien et animateur de télévision, qui a été obligé de fuir l'Égypte pour sa vie, pourrait en témoigner longuement.
    Mais la presse occidentale n'a pas épargné de critique féroce le putsch militaire qui a délogé ce tyran et a sauvé l'Égypte de ses atrocités islamistes. Il n'y a pas de démocratie, ni de laïcité, ni du pluralisme auprès de l'islam politique!

    • Clermont Domingue - Abonné 27 février 2017 13 h 53

      Comme la foi ne se conjugue pas avec la raison.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 27 février 2017 06 h 50

    Sans oublier le signe de Rabia

    Ce qui rend suspect le coup d’État raté en Turquie, c’est la rapidité de la colossale répression qui a suivie. Comme si elle avait été préparée de longue date.

    Signe de cette promotion de l’islam politique; le signe de Rabia qu’Erdoğan utilise _toujours_ à l’occasion de ses grands rassemblements politiques et que tous les médias occidentaux s’entêtent à ne pas voir.

    Ce signe se fait avec les quatre doigts d’une main, le pouce étant replié vers la paume.

  • Gilles Delisle - Abonné 27 février 2017 09 h 10

    "La laicité déculottée" ( mais cette fois, c'est vrai)

    Francine Pelletier devrait lire cet article, cà pourrait ouvrir les oeillères! Sous la gouverne d'Ataturk, il y eut une société laique, en tout cas, l'influence islamiste y avait été sévèrement déculottée. C'était il y a cent ans! Aujourd'hui, la laicité est écrasée par Erdogan. Nos sociétés occidentales auraient avantage à prendre note de la fragilité d'une société démocratique et laique.

    • Jean-Sébastien Garceau - Inscrit 27 février 2017 10 h 38

      C'est vrai qu'entre la Turquie et le Canada, il y a autant d'islamiste en nombre et en pourcentage. Nous avons aussi autant de frontières avec des pays à majorité musulmane et autant de guerres civiles ou directes.
      Il y a cent ans, on approchait de la fin de la première guerre mondiale.
      Le catholicisme se faisait encore impérieux dans beaucoup de pays.
      Il y a un contexte à toute analyse non ?

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 27 février 2017 10 h 51

      En dépit du fait que le texte de Mme Pelletier semble avoir heurté la sensibilité de nombreux lecteurs du Devoir, il s’agit d’un texte courageux qui marque l’évolution des mentalités depuis l’attentat terroriste antimusulman de Québec.

      La laïcité républicaine est une utopie née de la Révolution; les moyens répressifs qu’elle nécessite n’en valent pas la chandelle.

      Son contraire, la neutralité religieuse de l’État — c’est-à-dire l’indifférence totale de l’État face aux manifestations extérieures de la foi de ses citoyens — permet d’éviter ces conflits perpétuels.

      Ce qui se passe en Turquie n’a pas de rapport. Ici, on ne matraque pas les femmes qui réclament l'égalité des sexes, contrairement à ce qui se passe en Turquie.

      Le Québec n’est pas en train de se transformer en république islamiste, contrairement aux scénarios apocalyptiques véhiculés par la Droite québécoise.

      Que certaines Québécoises musulmanes portent le voile, cela ne regarde personne d’autre qu’elles. Que des Québécois musulmans aimeraient élever des mosquées, être enterrés au Québec, et pratiquer leur religion paisiblement, cela est parfaitement légitime.

      Cessons de radoter.

      S’opposer à l’islam politique promue par l’Arabie saoudite est une chose : par contre, s’imaginer que voile islamique en est un indice n’est rien d’autre qu’une habile stratégie de la Droite pour monter des femmes contre d’autres femmes.

      Ce que Mme Pelletier a très bien compris.

    • Huguette Proulx - Abonnée 27 février 2017 11 h 14

      J'adhère tout-à-fait à votre commentaire.
      En effet, si nos dirigeants étaient un tant soit peu visionnaires, ils s'empresseraient de voir les signes avant-coureurs des risques que court la démocratie dans nos sociétés occidentales, y compris chez nous au Québec. À l'instar de la Turquie et de la Syrie - deux pays autrefois laiques et démocratiques - le système démocratique de plusieurs pays occidentaux repose sur des piliers d'argile présentement.

      "Discréditer toute opposition, ne pas prendre en compte l'opinion de la population - que, en principe, on doit représenter - brandir la peur en lieu et place de tout argumentaire appuyé..etc." , cà vout dit quelque chose?

    • Marc Therrien - Abonné 27 février 2017 12 h 23

      @ M. Martel,

      «Cessons de radoter».

      Je ne demande pas mieux que de le répéter avec vous. Espérons que le printemps qui arrive apportera avec lui de quoi soulager un peu la nervosité sociale entretenue par certaines personnes souffrant d'anxiété anticipatoire qui pourraient s'aider elles-mêmes en reconnaissant leur peur et en essayant de changer leurs pensées-réflexes automatiques et dramatiques. Car, on sait qu'il ne sert à rien d'essayer de les rassurer ou de leur prouver le contraire de ce qu'elles pensent si elles n'ont rien demandé.

      Pour le reste, la prégnance du multiculturalisme canadien «à l'anglaise» semble se renforcer et on peut choisir de l'accepter ou d'y résister. La résistance est énergivore et en l'absence de récompense pour son action, peut contribuer à une fatigue mentale qui augmente le niveau de nervosité voire d'irritabilité.

      Marc Therrien

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 27 février 2017 15 h 27

      Sans minimiser les évènements de la mosquée de Québec, je ne pense pas que le geste du jeune Bissonnette fut un geste anti-musulman mais plutôt d'anti-intégrisme islamiste exacerbé par toutes les histoires d'entrisme qui, à l'instar de la Turquie d'Erdogan , s'est propagé un peu partout dans le Monde...et j'ajouterais que le "multiculturalisme canadian" est aussi fautif
      parce que pouponnière de toutes ces incuries commises en son nom.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 27 février 2017 18 h 29

      Nicole D. Sévigny écrit : « je ne pense pas que le geste du jeune Bissonnette fut un geste anti-musulman mais plutôt d'anti-intégrisme islamiste »

      On s’attaque à l’intégrisme avec des mots et on s’attaque à des gens avec un fusil. En somme, l’arme révèle l'intention.

      Puisque le terroriste de Québec a tué des Québécois musulmans, son attentat est antimusulman et non antiintégrisme.

      Si le terroriste s’est imaginé avoir le devoir de tuer l'intégrisme à coups de fusil, il y a bien quelqu’un qui lui a mis cette idée stupide dans la tête. Or je ne vois pas d’autre influence que la propagande haineuse de la Droite québécoise, très influente dans la région de Québec.

      Tout cela n’empêchera pas les vrais intégristes (ceux de l’État islamique ou d’Al-Qaeda) de préparer un attentat au Québec pour venger cette tuerie qui nous a mis sur la ‘map’; n’oublions pas que l’attentat de Québec est le premier attentat terroriste antimusulman en Occident.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 28 février 2017 09 h 18

      @jpm 18:29 Lorsque vous lisez un commentaire , le lisez-vous plus d'une fois afin de bien comprendre le teneur du sujet..? Mon propos était dans la même veine que celui de mme proulx ... Je parlais de l'entrisme qui favorise ces gestes insensés commis par des personnes, perturbées par des propos xénophobes et virulents semés ici et là ...et par une montée mondiale et très médiatisée de l'intégrisme islamiste .
      Demandez-vous aussi pourquoi et comment..." la droite québécoise, très influente dans la région de Québec" (sic) est devenue source d'une telle haine? Il y a matière à réflexion...et non à déchirer sa chemise ou
      à prédire les pires calamités... Vous jouez ainsi le jeu de l'entrisme.
      Le multiculturalisme à la "canadian" est une de ces sources.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 28 février 2017 11 h 27

      À Nicole D. Sévigny :

      Accuser le multiculturalisme d’encourager la xénophobie c’est prétendre implicitement que seule l’éradication des différences culturelles favorise la cohésion sociale sous le joug de l’uniformité apparente imposée par la majorité.

      Je ne partage pas cette position philosophique. Pour ne rien vous cacher, je la trouve extrêmement dangereuse.

      Le multiculturalisme canadien n’est pas condamnable de tolérer et d’encourager les différences culturelles. Au final, après trois générations, toutes ces petites ethnies auront disparu dans le grand melting-pot canadian en raison de l’attrait irrésistible de la culture anglosaxonne.

      C’est à un autre niveau que le multiculturalisme est condamnable.

      Celui-ci nie que les francoQuébécois soit un des peuples fondateurs du Canada. D’où le fait qu’il soit parfaitement normal que l’ethnie majoritaire anglophone ait adopté une constitution sans nous, à l’issue d’une séance ultime de négociation à laquelle le Québec n’a même pas été invité. C’est normal; c’est ça, le multiculturalisme.

      Effectivement, le multiculturalisme insinue que nous ne sommes qu’une ethnie secondaire parmi une multitude d’autres en voie d’assimilation à l’anglais (ce qui n’est pas totalement faux).

      Mais blâmer le multiculturalisme pour l’attentat terroriste antimusulman de Québec, c’est charrier, Mme Sévigny, avec tout le respect que je vous dois.

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 27 février 2017 11 h 37

    En tirerons-nous enfin une leçon?

    "le « test » pluraliste et laïc a manifestement échoué".

    Tirerons-nous une leçon de la situation en Turquie (avec les Islamistes), ou avons-nous la prétention de croire que nous saurons conjuguer des idéologies complètement incompatibles, comme la laïcité et l'islam(isme)?

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 27 février 2017 11 h 45

    "Conception plébiscitaire de la démocratie"

    Je trouve que c'est une véritable aberration que de lier "conception plébiscitaire de la démocratie" à l'appui d'un "chef puissant", de surcroît islamiste. Que ne doit-on pas lire dans les journaux ces temps-ci.