La position Frost

Lors de son passage au Devoir vendredi, François Legault ne trouvait pas de mots assez forts pour dénoncer la mollesse du premier ministre Couillard devant l’intransigeance du gouvernement Trudeau, qui demeure intraitable sur le financement des services de santé. Il trouve également pathétique l’agitation de Gaétan Barrette, qui multiplie les tweets incendiaires sans le moindre résultat.

Bien entendu, un gouvernement caquiste se démènerait comme un diable dans l’eau bénite, comme M. Legault l’avait fait quand il était lui-même ministre de la Santé dans le gouvernement Landry. Les médias n’auraient d’autre choix que de faire écho à ses colères et Ottawa serait bien obligé de plier, même si 9 provinces ou territoires sur 13 se sont laissé acheter. Il suffisait d’y penser, n’est-ce pas ?

D’ailleurs, il n’y a pas que la santé. M. Legault soutient aussi que le poids de l’opinion publique forcerait le fédéral à octroyer au Québec les nouveaux pouvoirs réclamés par la CAQ, qu’il s’agisse de la pleine compétence en matière de langue, d’immigration et de culture, du rapatriement de points d’impôt, de la nomination des juges de la Cour suprême ou encore du contrôle des infrastructures portuaires le long du Saint-Laurent. Bien entendu, tout cela ne se ferait pas en criant ciseaux. Il faudrait sans doute plus d’un mandat, mais la détermination de M. Legault serait telle que Québec serait enfin reconnu pleinement comme nation.

 

Cette semaine, à l’Assemblée nationale, M. Couillard a cependant adressé au chef de la CAQ la question qui tue. « Il fait plein de demandes, mais il ne dit pas ce qui va arriver si la réponse n’est pas oui. Il n’est pas capable de le dire. Il sait c’est quoi, la réponse, mais il ne voudra pas le dire à la population. »

« Le premier ministre a de vieux réflexes, il sort de vieilles lignes du temps du PQ », a répliqué M. Legault, mais il s’est bien gardé de dire ce qu’il ferait dans l’hypothèse hautement probable où Ottawa lui opposerait une fin de non-recevoir. En réalité, M. Couillard a raison : « Il [M. Legault] n’est pas capable de le dire. » Pour la simple et bonne raison qu’il ne le sait pas lui-même et qu’il préfère ne pas y penser.

Il sait cependant que la question lui sera posée ad nauseam d’ici la prochaine élection et surtout durant la campagne électorale. Il devrait revoir le film de Jean-Claude Labrecque À hauteur d’homme, qui mettait en vedette Bernard Landry, pour bien mesurer à quel point il peut devenir épuisant d’être traqué par une meute de journalistes qui posent toujours la même question.

Pour décrire la position constitutionnelle équivoque de la CAQ, M. Couillard a trouvé une expression qui pourrait bien s’incruster dans les esprits. « Ça s’appelle la formule Frost. Assis sur la clôture Frost, ça pique en tabarnouche… » Surtout si quelqu’un s’amuse à secouer la clôture.

 

Dans une récente entrevue à TVA, M. Legault disait ne pas regretter d’avoir voté oui à deux reprises, en 1980 et en 1995. « Non, parce que je suis fier », expliquait-il. Quand on lui demande s’il serait fier de voter non, il préfère esquiver la question. Son nouvel attachement au Canada semble davantage consister à « prendre acte » que la grande majorité des Québécois rejettent la souveraineté qu’à éprouver lui-même une quelconque attirance pour le fédéralisme.

Fort de son expérience en affaires, le chef de la CAQ évalue avec condescendance la compétence économique du gouvernement Couillard. « Le premier ministre, ça ne l’intéresse pas. Dominique Anglade, elle, ne connaît pas ça. » Tout au plus concède-t-il que la ministre de l’Économie était « une excellente porte-parole » quand elle était présidente de la CAQ. Pour démontrer l’incurie de la gestion libérale, M. Legault rappelle qu’à l’époque où il avait brossé le portrait des « finances d’un Québec souverain », en 2005, la province de Québec recevait 4 milliards en péréquation, alors qu’elle reçoit aujourd’hui 11 milliards.

Son avant-propos était remarquablement prémonitoire : « L’incapacité du gouvernement libéral depuis son élection, non seulement de respecter sa promesse de baisser les impôts, mais plus encore, celle de financer adéquatement la santé et l’éducation, est révélatrice. Dans l’état actuel des choses, les gouvernements provinciaux au Québec sont presque réduits à l’impuissance. » Il écrirait exactement la même chose aujourd’hui,

Le paragraphe suivant devrait toutefois le faire réfléchir : « La situation ne s’améliorera pas dans un avenir prévisible. Les chiffres sont implacables. Les gouvernements de la province de Québec, quelle que soit leur couleur politique, vont continuer à marcher sur la corde raide. » Relisez-vous bien, M. Legault : « quelle que soit leur couleur politique ».

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