Où est l’urgence?

À grands coups de décrets, de directives et de tweets, le président américain cherche à modeler le profil démographique des États-Unis, tentant d’enrayer une réalité inéluctable : d’ici une génération, les Blancs seront une « majorité minoritaire ». La stigmatisation des migrants en situation irrégulière, la construction d’un mur à la frontière mexicaine, le rythme effréné des déclarations présidentielles cachent une réalité plus prosaïque : il n’y a pas d’urgence migratoire.

D’abord, il n’y a pas de crise migratoire aux États-Unis. Le nombre de migrants en situation irrégulière décline depuis 2007 pour plafonner à 11,1 millions. La crise de 2008 a dissuadé certains migrants économiques, et les présidents Bush et Obama ont expulsé un nombre record de migrants sans papier. En 2017, cette population présente un profil plus diversifié, venant moins du Mexique que de l’Amérique centrale, de l’Asie et de l’Afrique subsaharienne.

Les politiques de fermeture des frontières orchestrées par Washington ont depuis longtemps des effets délétères : sédentarisation des migrants saisonniers, routes détournées des migrations vers des zones plus dangereuses (6000 cadavres ont jonché les déserts méridionaux des États-Unis, 2500 personnes manquent encore à l’appel), flambée du budget des patrouilles frontalières sur les trois dernières décennies.

Les politiques du gouvernement actuel vont plus loin. Au point où certaines industries prévoient une contraction de leurs revenus et des emplois, que ce soit dans le tourisme ou dans le cinéma, par exemple — certains déplaçant leurs tournages en raison de la nationalité de leurs équipes. Les exploitations agricoles en pâtissent également, car les emplois qu’elles offrent sont délaissés par les Américains. Instructif, un rapport de mai 2013 du Partnership for a New American Economy, fait avec le Center for Global Development, montre qu’en plein coeur de la crise, alors que la Caroline du Nord compte 500 000 chômeurs, seuls 268 Américains se présentent pour occuper les 6500 emplois agricoles offerts, et sept tiennent jusqu’à la fin des récoltes. Ainsi, à moins de se robotiser à grands frais (et avec une inflation du prix des denrées à la clé), un grand nombre de fermes vont peiner à produire cette année.

Les ponctions sur les finances publiques, que ce soit pour construire un pharaonique mur (qui ne sert, selon les termes du gouvernement américain, qu’à ralentir le passage, parfois de quelques minutes) ou pour recruter 15 000 nouveaux agents frontaliers, vont avoir un effet direct sur le portefeuille des contribuables américains. Alors que dans le même temps le complexe sécuritaro-industriel (comprenant Elbit Systems, General Atomics, VADER Radar Systems, Northrup Grumman, ou les structures de détention privées) se frotte les mains.

Les frontières seront-elles plus sûres ? Probablement pas. Parce que recruter plusieurs milliers d’agents frontaliers en un temps record suppose de tourner les coins rond sur certains prérequis — le précédent recrutement massif a montré des failles —, accroissant le risque d’embaucher des personnes inaptes à ces emplois, voire des agents des cartels mexicains — ce qui s’est déjà vu. Une frontière plus corrompue n’est pas un gage de sécurité. Dans le même temps, le véritable problème, celui du passage de la drogue, à raison de 10 à 12 tonnes par voyage, au moyen de catapultes, de submersibles, de torpilles tractées par des navires, de tunnels étroits réalisés grâce aux nouvelles technologies de fracturation hydraulique, voire simplement par les postes frontaliers, demeure.

Dès lors, l’image de migrants qui franchiraient le Rio Grande en grand nombre, à la nage, relève du mythe. En effet, la moitié des migrants en situation irrégulière sont entrés légalement en sol américain, validant leur visa à un poste de douane. De surcroît, les deux tiers des adultes présents illégalement en sol américain y sont depuis plus d’une décennie. Ils ont pour beaucoup une vie établie, des enfants nés aux États-Unis et détenteurs de la citoyenneté américaine.

Autant dire que cela ne représente pas un enjeu de sécurité nationale pour le Canada. De ce côté-ci de la frontière, la migration clandestine est séculaire et les passages ont toujours fluctué au gré de la géopolitique mondiale. Comme partout ailleurs dans le monde, les chiffres augmentent — un peu. Mais, ici aussi, la majorité des migrants en situation irrégulière arrivent d’abord au Canada légalement pour rester au-delà de l’expiration du visa. Il n’y a donc pas d’urgence qui justifie la militarisation, voire la mexicanisation de la frontière. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas un véritable enjeu. Toutefois, l’inflation sémantique, politique et médiatique pourrait finir par créer l’illusion d’une insécurité frontalière sans résoudre les problèmes de fond.

4 commentaires
  • Pierre Bernier - Abonné 25 février 2017 09 h 22

    Effectivement !

    " Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas un véritable enjeu " !

  • Robert Bernier - Abonné 25 février 2017 09 h 32

    Le BS des USA

    Comme c'est bien dit: "le complexe sécuritaro-industriel (comprenant Elbit Systems, General Atomics, VADER Radar Systems, Northrup Grumman, ou les structures de détention privées) se frotte les mains".

    L'armée, et maintenant les forces de sécurité, forment aux USA leur version de ce que nous appellons ici le BS: ce sont beaucoup de jeunes hommes en provenance des minorités ethniques ou des milieux défavorisés qui sont sous les drapeaux; et ce sont beaucoup de grandes entreprises du complexe militaro-industriel qui bénéficient de subventions "socialistes" déguisées sous le couvert de contrats alléchants.

    Ainsi sont déviés annuellement des centaines de milliards de dollars en provenance du simple contribuable vers les grands actionnaires des grandes compagnies. Et de jeunes désoeuvrés sont mis sous les drapeaux plutôt qu'en prison.

    Robert Berner
    Mirabel

  • Claude Poulin - Abonné 25 février 2017 14 h 02

    Excellente contribution

    Il faut saluer l'excellente contribution de Madame Vallet qui nous fait profiter de son expertise et qui fait clairement progresser nos connaissances sur ce phénomène politique unique que l'on sait. Le Devoir en lui offrant cette chronique rend un grand service à ses lecteurs.

  • Colette Pagé - Abonnée 25 février 2017 17 h 25

    La terreur de l'imprévu !

    Bien évidemment en entendant le Président souhaiter se lancer dans des dépenses militaires additionnelles alors que les États-Unis occupent déjà la première place sur la planète dans ce domaine, c'est de la musique aux oreilles des lobbyistes des armes.

    Un Président va-t-en-guerre, mégalomane et narcissique, de quoi inquiéter ! Ce qui amène l'écrivain Philip Roth a évoqué la terreur de l'imprévu.

    Si bien qu'à la relecture de son roman " Le Complot contre l'Amérique, les similitudes entre ce que Roth a imaginé et ce qui est advenu de l'Amérique avec l'élection de Trump, ces similitues sautent aux yeux sur un point que l'auteur ne manque pas de souligner : " Le plus terrifiant est que tout est devenu possible, y compris bien sûr, la catastrophe nucléaire.