Le vent dans «les» voiles

Elles sont une minorité très visible à porter le voile au Québec et, pourtant, on ne voit qu’elles lorsqu’il est question de musulmanes et d’islam dans les médias. Stigmatisées, instrumentalisées et pas nécessairement les bienvenues.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Elles sont une minorité très visible à porter le voile au Québec et, pourtant, on ne voit qu’elles lorsqu’il est question de musulmanes et d’islam dans les médias. Stigmatisées, instrumentalisées et pas nécessairement les bienvenues.

Je vous écoute déchirer votre chemise pour faire des tapis de catalogne depuis une semaine. La laïcité, la charte, les accommodements et le foutu voile. Cette question qui brasse l’identitaire fait couler les érables de bonne heure cette année. On dirait que vous avez tous lu Soumission de Michel Houellebecq.

C’est l’un des meilleurs romans d’anticipation sur cette question de la peur de l’autre face à une droite extrémiste et à une droite religieuse. Et si les musulmans prenaient le pouvoir ? (Dans le roman, ça se passe aux présidentielles de 2022 en France.) Et si les femmes devaient se vêtir de façon non désirable en Occident ? Et si l’homme blanc omnipotent et ventripotent devait céder son monopole au barbu et le rejoindre dans ses convictions et sa polygamie ?

Flashback. 2017. On se crêpe encore le chignon sur le voile. Et tout cela au nom de la neutralité. Nous sommes tous pour la vertu. Qui est neutre ? En apparence, je veux bien, mais dans les faits, le juge est peut-être un fervent catho contre l’avortement, le prof est créationniste et enseigne la morale. Oui, oui ! 36 % des Québécois et 40 % des Canadiens sont convaincus que Dieu a créé la Terre en six jours, nous apprenait un sondage CROP la semaine dernière.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Ces femmes ne portent pas toutes le voile pour les mêmes raisons. Il faudrait parler «des» voiles.

« Ces individus se sentent dépassés par le monde dans lequel on vit. Ils y perçoivent des menaces personnelles, ainsi qu’une perte de repères. Ils sont donc très sensibles aux mythes fondateurs de notre civilisation judéo-chrétienne comme rempart de sens face à l’époque trouble à laquelle ils ont à faire face », nous explique Alain Giguère, le patron de CROP, sur son blogue.

Vous côtoyez ces personnes sans le savoir, car elles n’ont pas un signe distinctif dans les cheveux.

Tous voiles dehors

Pendant 15 ans, j’ai vu augmenter le nombre de femmes voilées dans mon ancien quartier de Côte-des-Neiges. Plus frappant encore, des petites filles en être vêtues aussi. Ça me dérangeait profondément. Moi qui n’hésitais pas à aller au cégep vêtue d’une soutane et d’un surplis d’enfant de choeur (le chapelet dans le cou) et même affublée d’un turban une fois — un keffieh, à la Lawrence d’Arabie —, les symboles identitaires et religieux m’apparaissaient soudainement plus lourds à porter de l’autre côté du millénaire. Et je mélangeais sûrement un peu tout, le personnel et le spirituel, le politique et l’hystérique.

La dignité des citoyens musulmans doit nous importer en tout temps, et pas seulement quand on traverse un deuil national

C’est en lisant l’enquête Les monologues du voile. Des Québécoises se racontent, que lançait lundi la journaliste marocaine Kenza Bennis, que je mesure toute la complexité du phénomène et la difficulté de circonscrire « le » voile, car il y en a une quantité et autant de raisons de s’en vêtir. Interdire à des femmes de le porter ou les ostraciser, les violenter, les insulter, les rejeter du marché du travail, n’est-ce pas aussi moralement douteux que de les pousser à se cacher dessous ?

À la lecture de ce livre passionnant qui nous explique l’origine du voile, apparu bien avant l’islam au VIIe siècle et dans tout le bassin méditerranéen, on constate qu’il revêt plusieurs significations : un marqueur social, signe de respectabilité, porté par les femmes mariées et libres (par rapport aux esclaves). On comprend que, comme bien des symboles, il y a eu des vents contraires. La croix que Madonna nous a remise au goût du jour il y a bientôt 30 ans avec Like a Prayer n’est pas le même bijou que ma grand-mère portait au cou ou que le crucifix qui trône à l’Assemblée nationale.

Kenza Bennis, une féministe musulmane non pratiquante établie au Québec depuis presque 20 ans, ne voyait pas le voile d’un très bon oeil elle non plus. Adopté plus largement dans les années 1980 avec la normalisation d’un islamisme politique, le voile semble opprimer un symbole de féminité et la femme en dessous.

La pudeur, je trouve ça beau. Parce que j’ai toujours été féministe. On n’est pas juste des corps nus qui servent à vendre des voitures et des shampoings ! Avec mon voile, ce que j’aime, c’est que les gens me voient comme un être humain.

Il n’a pas eu les mêmes significations au Liban, en Turquie ou dans le Maghreb, où il serait devenu une norme sociale. On prend le voile par mimétisme ou désir de passer inaperçue dans la rue, sans oublier la pression familiale. Au Québec, une minorité porte le hidjab : une à deux Maghrébines sur dix, une Iranienne sur dix, la moitié des Libanaises ou des Turques. Le niqab (seuls les yeux découverts) concernerait de 50 à 100 femmes, la plupart à Montréal.

Au-delà des peurs

Kenza fait parler plusieurs femmes, musulmanes ou non, dans ses 21 « monologues ». Elle en a rencontré plus de 80, certaines voilées, d’autres pas, une qui l’a enfilé à cause de « la charte à Drainville », d’autres qui l’ont enlevé parce qu’il pesait trop lourd sur leurs épaules. « Quand tu portes le voile, les gens, ils te regardent pas, toi. C’est pas toi qu’ils jugent. Tu deviens comme un drapeau de l’islam », dit Nahed, 26 ans, qui a fini par abdiquer, car elle se faisait traiter de terroriste. Elle se sent encore plus contrainte depuis. « C’était une partie de moi. De mes valeurs. Maintenant, je ne suis plus libre. J’ai cédé à la pression de la société. »

Pour Kenza, il est clair que le voile cristallise les peurs : « Il y a un sentiment de rejet de part et d’autre, me dit-elle. Le voile a déchiré notre tissu social. Et je vois que ça dérape depuis dix ans. On fait porter à une minorité de femmes le poids de ces peurs. On se pogne collectivement sur ces peurs. On ne parle pas des femmes voilées, on ne les connaît pas ! »

Et Kenza, espérant être un « grain de sable utile » sans prendre position, nous les fait apprivoiser de belle façon, souhaitant qu’on cesse de raisonner en silo, de façon binaire. Elle a rencontré des voilées féministes ou souverainistes, mais la plupart victimes de racisme. Sur 28 musulmanes voilées, 25 avaient ressenti des regards haineux et vécu des gestes hostiles ou agressifs.

« Comme tout le monde, j’ai des voiles que je ne supporte pas. Je suis contre la coercition et gênée par l’ultraconservatisme. Et on ne peut pas généraliser sur ce qui se passe dans les familles très religieuses. C’est une minorité croyante et pratiquante qui trouve que le voile est important », avance la journaliste, qui fait remarquer que le voile ne fait pas partie des cinq piliers de l’islam.

Pour ma part, après avoir dévoré cet essai éclairant, je souhaite qu’une pièce de théâtre naisse des Monologues du voile, qu’on entende ces femmes et qu’on saisisse toutes les nuances d’un bout de vêtement qui ne devrait pas les définir ni les emprisonner. Notre regard sur elles est peut-être plus voilé que le reste.

Il l’a appelée Malala

Ce portrait documentaire de Malala Yousafzai et sa famille, établie au Royaume-Uni depuis que la jeune militante de 19 ans a été victime d’une tentative d’assassinat au Pakistan en 2012, m’a séduite. He Named me Malala (2015), inspiré du livre I am Malala, nous présente une jeune femme très cohérente, déterminée, portée par la grâce et couverte de prix, dont un Nobel de la paix en 2014, deux ans après avoir reçu une balle dans la nuque. Elle n’en veut même pas aux talibans, « même pas la grosseur d’un atome », dit-elle calmement. Son père, qui l’a en grande partie éduquée et à qui on demande qui est l’assassin, répond : « Ce n’est pas une personne, c’est une idéologie. » À voir ici gratuitement (en anglais).

Écouté deux entrevues données par la journaliste Kenza Bennis à Catherine Perrin la semaine dernière, et mardi au sujet de son livre Les monologues du voile, qui a fait réagir beaucoup d’auditeurs après son passage. Kenza me mentionnait également qu’à Casablanca, des femmes mettent le voile dans un quartier pour le retirer en sortant de l’autobus dans un autre, afin de répondre aux normes. Quel foutoir. À écouter ici : bit.ly/2lvz3Vf Et ici : bit.ly/2mcH8hJ

Noté que Marine Le Pen « créait le buzz » en refusant de se voiler pour rencontrer le grand mufti au Liban cette semaine. Et on espère qu’elle refusera de s’habiller « comme une femme » (#LikeAWoman) lorsqu’elle visitera monsieur Trump… si ce jour arrive.


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